LES PAROLES GELÉES
Epistémon, frère Jean et Panurge voyant cette «affrétée catastrophe» se mirent à crier: Miaut, miàut, à la manière des chats, et firent semblant de pleurer. On apporte du vin ; Homenaz distribue à chacun des poires de bon chrétien. Frère Jean regrette qu'on ne distribue pas de même les 'jeunes filles qui servent l'évéque. Pantagruel fait de, grands présents à tout le monde et à l'église, et prend congé des Papimanes, en leur promettant de prier le pape de leur faire visite. — Ppis il part pour un autre pays.
La vérité n'est pas plus en Papimanie, où Ton adore un homme, qu'à Papefiguière, où l'on soumet les paysans à un si rude servage. ,
Nous avons déjà fait remarquer que chaque épisode un peu trop sérieux ou un peu trop osé est invariablement suivi de quelque scène bouffonne. La bouffonnerie ne va pas se faire attendre.
Les voyageurs étaient en pleine mer, «banquettent, grignotant, devisant t lorsque Pantagruel se lève : «Compagnons, n'entendez-vous rien? Il me semble que f entends des gens qui parlent autour de nous, et ce-, pendant je ne vois personnes On écoute; on n'entend rien d'abord; puis on distingue des mots, des syllabes,' des phrases même. Panurge s'épouvante:, ils sont au centre de quelque grand danger ; on entend de vé-" ritaMes coups de canon, il faut fuir, fuir à voile et à rames. Il n'a point de courage sur mer ; en cave ou ailleurs, c'est différent; il faut se sauver. Ce n'est pas qu'il ait peur. Il est comme le Franc Archer de Villon, il ne craint rien fors le danger, comme il Ta d^fà (fit à une autre occasion.
Pantagruel se moque de lui, mais il cherche l'explication de ce qu'il entend. Un certain Pétron, cité parPlutarque dans son traité Des oracles qui ont cessé, soutenait qu'il existe plusieurs mondes voisins qui se touchent en forme de triangle équilatéral Dans la patte ou centre de ces mondes, se trouverait le mapoir de Vérité ; c'est là qu'habitent les Paroles, les Idées, les Modèles et Portraits de toutes choses passées et futures. Le Siècle est alentour. En certaines années, à de longs intervalles, une part de ces Idées et Paroles tombe sur les humains, comme la rosée tomba sur la toison de GédéoD, et une autre partie reste là comme provision jusqu'à la consommation des siècles. Un autre philosophe, Antiphaaes, comparait les enseignements que Platon donnait aux enfants à des paroles qui , transportées dans les pays septentrionaux, resteraient gelées et fondraient si on ies rapportait dans un pays plus chaud. Loi çnseiguemente de Platon, incompris au moment où les enfants les recevaient, se réveilleraient, se dégèleraient plus tard dans leur intelligence à mesure qu'ils avanceraient en âge. Ne serioûs-nous point dans un lieu où les Idées descendent sur la terre, ou dans un lieu où des paroles précédemment prononcées peuvent dégeler?
—Ne vous effrayez de rien, dit le pilote, nous gommes sur les eonfins de la mer Glaciale. Il y eut ici fannée dernière une grande bataille entre les Arima*pes et les Néphélibates [gens qui marchent sur les nuages]. Les paroles des hommes, les cris des femmes, le hennissement des chevaux et tous les bruits de la bataille se sont gelés. Maintenant Fhiver est passé, la chaleur est venue, le dégd s'opère.