‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 57 sur 157 · LES FRUITS ANIMÉS · texte numérisé non relu

LES FRUITS ANIMÉS

former des armes on des outils ont probablement inspiré à Cyrano de Bergerac l'un des épisodes les. plus bizarres de son Voyage dans le Soleil. Nous citons en abrégeant :

. . A mon réveil je me trouvay sous un arbre . . Son tronc estort d'or massif, ses rameaux d'argent, et ses feuilles (Témeraudes qui, dessus l'éclatante verdeur de leur précieuse superficie, représentent comme dans un miroir les images du fruit qui pendoit à l'eutour ... Je restai interdit h la veue de ce riche spectacle . . Mais comme j'occupais toute ma pensée à contempler, entre les autreB fruits, une pomme de grenade extraordinairement belle . . j'apperçus remuer cette petite couronne qui luy tient lieu de teste , laquelle s'alongea autant qu'il le faloit pour former un col. Je vis ensuite bouilloner au dessus je ne sçay quoi de blanc, qui a force de s'épaissir, de croistre, d'avancer et de reculer la matière en certains endroits, parut enfin le «visage d'un petit buste de chair. Ce petit buste se terminoit en rond vers la ceinture , c'est-àdire qu'il gardoit encore en bas sa figure de pomme. Il rétendit pourtant peu à peu et sa queue s'estant convertie en deux jambes, chacune de ses jambes se partagea en cinq orteils. Humanisée que fat la grenade, elle se détacha de sa tige et, d'une légère culbute, tomba justement âmes pieds. Certes je l'avoue, quand j'apperçus marcher fièrement devant moi cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain pas plus grand que le poulce, et cependant as«ez fort pour se créer lui-même, je demeuray saisi de vénération : Animal humain , me dit-il, après t'avoir longtemps considéré du haut de la branche où je pendois, j'ay cru lire dans ton visage que tu n'estois pas originaire de ce monde, et c'est à cause de cela que je suis descendu pour en estre éclaircy au vray ....

Le voyageur lui dit qui il est et l'interroge à son tour:

«Quoy, un grand arbre tout de pur or, dont les feuilles sont d'émeraudes, les fleurs de diamants, les boutons de perles, et, parmy tout c<la, des fruits qui se font hommes en un clin d'œil ? Four moi, j'avoue que la compréhension d'un tel miracle surpasse ma capacité... - Vous ne trouverez pas mauvais,

me dist-il, estant le roy de tout le peuple qui compose cet arbre, que je l'appelle pour me suivre...» Je ne scay si, bandant les ressorts intérieurs de sa volonté, il excita hors de soy quelque mouvement qui fit arriver ce que vous allez entendre ; mais tant y a, qu'aussitôt après, tous les fruits, toutes les fleurs, toutes les feuilles, toutes les branches, enfin tout l'arbre tomba par pièces en petits hommes, voyans, sentans, marchans, lesquels comme pour célébrer le jour de leur naissance au moment de leur naissance même, se mirent à danser à l'enlour de moy [Le roy] donna la main à tout son

petit peuple et se mit à danser avec eux d'une sorte de mouvement que je ne sçaurois représenter.... Mais écoutez ce que je ne vous oblige pas & croire ....

A mesure que la danse se serra, les danseurs se brouillèrent d'un trépignement beaucoup plus prompt et plus imperceptible ; il sembloit que le dessein du balet fût de représenter un énorme géant, car à force de s'approcher et de redoubler de vitesse, ils se meslèrent de si près, que je ne discernay plus qu'un grand colosse à jour et quasi transparent ; mes yeux toutefois les virent entrer l'un dans l'autre— Les parties s'approchèrent encore j car cette masse humaine auparavant demesurée, se réduisit peu à peu à former un jeune homme de taille médiocre, dont tous les membres estoient proportionnez avec une symétrie où la perfection dans sa plus forte idée n'a jamais pu voler.... Mais ce que je trouvay de bien merveilleux, c'est que la liaison de toutes les parties qui achevèrent ce parfait microcosme, se fit en un clin d'œil. Tels d'entre les plus agiles de nos petits danseurs s'élancèrent par une capriole à la hauteur et dans la posture essentielle à former une teste ; tels plus chauds et moins déliez, formèrent le cœur, et tels beaucoup plus pesans, ne fournirent que les os, la chair et l'embonpoint1.

Il serait inutile de chercher chez Cyrano ce que nous cherchons chez Rabelais: Cyrano n'a d'autre but que de nous surprendre et de nous amuser. Cependant on pourrait rattacher à cette invention une explication scientifique. Les physiologistes modernes

1 Fragment d'Histoire comique contenant les États et empire du Soleil. Œuvres de Cyrano de Bergerac. Tome II, p. 163.

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