LES REVENUS DE L'ÉGLISE B0MÀDTE
Une croix grecque, à quatre rayons égaux.
La forme de cet ornement était à peu près la même pour tous, mais non la couleur ; les uns l'avaient blanche, d'autres verte, d'autres rouge, d'autres violette, d'autres bleue.— Comment nommez- vous ces oiseaux? dit Panurge.
— Des métiis.
On reconnaît sous ces désignations transparentes les chevaleries militaires de Malte, de St- Lazare, de St- Jacques, de St-Àntoine, dont les membres demi-religieux, demi-soldats, portaient les armes, et ne pouvaient se marier.
L'Editue poursuit: Nous les appelons Gourmandeurs [commandeurs], et ils ont un grand nombre de riches gourmanderies [commanderies] eu votre monde. — Faites-les un peu chanter, je vous prie.
— Ceux-là ne chantent pas, dit l'Editue, mais en revanche ils mangent double. — Où sont leurs femelles? — Ils n'en ont pas. Ils sont venus voir s'ils ne trouveraient pas parmi vous quelques-uns de leurs confrères qui vivent, disent-ils , dans votre monde et ne fraient pas avec eux. Les uns portent aux jambes des lanières précieuses, et au pied une devise qui honnît quiconque mal y pensera [l'ordre de la Jarretière]. D'autres portent devant eux l'effigie d'un calomniateur [St- Michel terrassant le diable], d'autres enfin une peau de bélier [la toison d'or]. — Ils n'en trouveront pas parmi nous, dit Panurge.
— Maintenant allons boire, reprit l'Editue.
Vffl.
Pendant qu'on était à table, Jean dit à l'Editue: Vous n'avez dans cette lie que des cages et des oiseaux. Ils ne labourent ni ne cultivent la terre ; toute n 14
210 LIVRE V. — VOTAGB A l'OBACLB DE LA DITE BOUTEILLE.
leur occupation est de gaudir , gazouiller et chanter; de quel pays vous vient cette abondance de friands morceaux ? — De tout l'autre monde , répondit l'Editue, excepté de quelques contrées des régions aquilonaires, qui depuis quelques années se son t brouillées avec nous. Mais de quel pays étesvoùs ? — De Touraine. — Alors vous devez en savoir quelque chose; on nous a dit que le duc de Touraine n'a pas même de quoi manger du lard à cause des excessives largesses que ses prédécesseurs ont faites à nos oiseaux afin de les fournir de faisans, perdreaux, gelinottes, poules d'Inde, gras chapons de Loudunois, venaison et gibier de toute sorte. Buvons; n'ayez peur que vin et vivres nous faillent;
Quand le eiel seroit d'airain et la terre de fer, encore vivres ne nous foudroient, feust-oe par sept, voire huit ans, plus longtemps que ne dura la famine en Egypte. Beuvons ensemble par bon accord de charité.
— Diable ! s'écria Panurge, vous avez tant d'aise en ce monde ? — En l'autre, nous en aurons bien davantage. Les champs Elysieos ne nous manqueront pour le moins.
— C'a esté esprit moult divin et parfait à vos premiers Siticines d'avoir inventé le moyen par lequel vous avez ce que tous humains appetent naturellement et qui à peu d'entre eux ou proprement à nul n'est octroyé : Le paradis en cette vie et dans l'autre. Pleust au ciel qu'il m'en advint autant !
C'est Rabelais qui prononce cette dernière phrase.
L'Editue mène les voyageurs dans une chambre où l'on apporte du vin et des liqueurs. Puis ils vont se coucher et dormir ; mais à minuit l'Editue les réveille: C'est le moment où certains de nos ojpeaux se lèvent pour chanter, levons -nous pour
L'ÀHe ET LB CHS VAL. 211
boire. II ne faut pas perdre de temps , sans quoi Ton n'aura jamais, fini de consommer les provisions de nie Sonnante. ♦
Ils burent, puis ils retournèrent dormir ; mais au point du jour, PEditue les réveilla pour manger ces bonnes soupes de prime dont Rabelais nous entretient souvent , et depuis ce moment , dit l'auteur, bous ne fîmes qu'un repas et ne savions si c'était dîner» souper, goûter ou regoubillonner [réveillonner]. «Seulement par forme d'esbat nousfismes quelr ques tours par Tîle pour voir et ouir le joyeux chant de ces benoists oiseaux.»
Ces habitudes monacales se conservaient encore au XVIIe siècle, au moins chez quelques individus, si Ton en croit Boilcau :
C'est là que le prélat, owni êhim déjeuner, Dormaat d'an léger somme, attendait le dîner, etc.
Cette vie de bombance arrange fort Panurge* Il lui manque quelque choae cependant
Au soir Panurge dist à Editue — nous abrégeons son récit : — Seigneur , ne vous desplaise si je vous raconte une histoire joyeuse , laquelle advint au pays de Chastelleraudois depuis vingt et trois lunes. Le pallefrenier d'un gentilhomme au mois d'avril pourmenoit à un matin ses grands chevaux parmy les guerests : là rencontra une gaye bergère , laquelle
A l'ombre d'an buissonnet Ses brebiettes gardoit,
ensemble un asne, et quelques chèvres. Devisant avec elle luy persuada monter derrière luy en crouppe , visiter son escurie et là faire un tronçon de bonne chère à la rustique. Durant leurs propos et demeure, le cheval s'adressa à l'asne et luy dist en l'oreille (car les bestes parlèrent toute icelle année en divers lieux) : Pauvre e$*cbet£f baudet, j*ay de toy pitié et
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compassion. Ta travailles journellement beaucoup, je l'apperçoy à l'usure de ton bas-cul : c'est bien fait, puisque Dieu t'a créé pour le service des humains. Tu es baudet de bien. Mais n'estre autrement torchonné , estrillé , phaleré , et alimenté que je te voy , cela me semble un pçu tyratmiqne , et Lors les metes [bornes] de raison. Tu es tqut hérissonné, tout hallebrené, tout lanterné, et ne manges icy que joncs, ,espines, et durs chardons. C'est pourquoy je te semonds, baudet, ton petit pas avec moy venir , et voir comment nous autres , que nature a produits pour la guerre , sommes traités et nourris. Ce ne sera sans toy ressentir de mon ordinaire. — Vrayement, respondit l'asne , j'iray bien volontiers , monsieur le chevaL Je vous obeiray volontiers et de loing vous suivray de peur des coups (j'en ay la peau toute contrepointée), puisque vous plaist me faire tant de bien et* d'honneur
Arrivé qu'il fut, on le mena à PestaMe près du grand cheval, fut frotté, torchonné, estrillé, litière fraîche jusqu'au ventre, plein râtelier de foin, pleine mangeoire d'avoine, laquelle, quand les garçons d'estante cribloient , il leur chauvoit des oreilles, leur signifiant qu'il ne la mangeroit que trop sans cribler» et que tant d'honneur ne luy appartenait.
Quand ils eurent bien repeu, le cheval interrogeoit l'asne, disant : Et puis , pauvre baudet , comment t'en va ? Que te semble de ce traictement ? Encores n'y voulois-tu pas venir. Qu'en dis-tu ? — Par la figue, respondit l'asne, laquelle un de nos ancestres mangeant, mourut Philemon à force de rire, voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que demie chère.
< Vous n'êtes pas toujours seuls , messieurs les chevaux. Vous avez aussi des cavales pour vous tenir compagnie ? — Des cavales 1 Parle bas, baudet , si le palefrenier t'entendait , il te pelauderait si fort que tu n'aurais plus envie de parler de cavales ni d'ànesses. — Par l'aube du bat que je porte ! dit l'âne , je te renonce et dis fi de ta litière, fi de ton foin, fi de ton avoine! Vivent les chardons des champs ! Là du inoins nous avons des ânesses pour nous tenir compagnie. >
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On reconnaît ici; mais avec une autre moralité, la fable de Phèdre: et de La Fontaine: Le loup et le chien:
• Là-deoras, maître loup s'enfuit et court encor.
Panurge se tut après avoir achevé son apologue: — Conclus, tan dit Pantagruel. — J'ai compris, lui dit rpkntue , rttais ici les chevaux vivent seuls et loin des cavales , et les cavales vivent seules loin des chenaux. — Il y a pourtant là, dit Panurgç, une abfaégesse au blanc plumage , avec laquelle il m'aurait été agréable de causer un peu; n'en parlons plus.
On banqueta le troisième jour comme les deux précédents. Pantagruel demandait toujours si Ton ne terrait pas le papegaut. L'Editue répondit qu'il ne se laissait pas aisément voir. — Gomment , dit Pantagruel, ept-ee qu'il a l'armet de Pluton en tête ou l'anneau de Gygès aux griffes pour se rendre invisible? — Non, mais il est par nature d'un accès un peu difficile . . Enfin j'essaierai. — Un quart d'heure après, il vint nous chercher et nous mena en tapinois et en silence droit à la cage, dans laquelle le papegaut était accroupi, accompagné de deux' petits cardivgaux et de six gros et gras évesgaux. Panurge considéra curieusement sa forme, ses gestes , son maintien , puis il s'ééria : Maudite soit la bête, elle a l'air d'une huppe. >
Cette exclamation pourrait bien avoir été ajoutée par le protestant qui a revu et arrangé le manuscrit de Rabelais. Le curé de Meudon a dû placer ici une exclamation moins brutale.
214 LIVRE V. — VOYAGE A L'OKiCLE DE LA BIVE BOtTEILLE.
— c Parku bas de par Dieu 1 lui dit l'Editue, il a des oreilles. — La huppe en a aussi, — Si une fois il vous entend blasphemans, vous êtes perdus, bonnes gens. Il sortira de lui fouldre* tonnerre, éclairs, diables et tempêtes, par lesquels en un moment se* rez abismés cent pieds sons terre.» Panurge restait en contemplation véhémente du papegaut et de sa compagnie, quand il aperçut aa-degsoris de sa cage une chevêche ou chouette. II la fit remarquer à l'Editue. «Nous sommes pris. On n'embusque ainsi les chouettes que pour prendre les petits oiseaux.»
— Parlez bas, dit l'Editue, ce ntot pas une che* véche, il est mâle, c'est un ûffîoter d'église, un noble chévecier, silence I — Pantagruel avait envie d'entendre chanter le papegaut. — Il ne chante et ne mange qu'à ses heures , dit FEditoe. — Non fais* je, dit Panurge, toutes heures sont miennes. Allons donc boire d'autant. — Vous parlez bien à oette heure, dit l'Editue s tant que vous parlerez ainsi vous ne serez jamais hérétique.
Il y a dans cette observation du sacristain l'explication de bien des escapades de Rabelais. Il a parlé abondamment^ surabondamment de boire et de manger, afin qu'on ne remarquât pas qu'il était hérétique.
En retournant boire , dit l'auteur , nços aperçûmes un vieil évégaut à tête verte accompagné de son soufflegan(suffragant) et de trois onocrotales oiseaux, ou protonotaires, qui ronflait sous le feuillage. Près de lui était une jolie abbégesse qui chantait joyeusement et mélodieuseœefit. Panurge s'indigna de voir l'évêgaut ronfler plutôt que d'écouter la jolie abbégesse. Pour l'éveiller et le faire chanter, il
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sonna* mais révégaut continua de dormir, la sonnerie n'était pas pour kri. Il était de ceux dont Boileau a dit:
"Sans sortir de leur Hts phis deux que toors hermines, Ces pieux fainéante faisoiest chanter matines f Veilloient à bien dîner et laissoient en leur lien A des chantres gagés le soin de louer Dieu.
Panurge voulut réveiller en lui jetant une pierre, mais FEtfitue s'écria:
Homme de bien, frappe, féris, tue, et meurtris tous roys et princes du monde, en trahison, par venin, ou autrement quand tu voudras, déniches des cieulx les anges, de tout auras pardon du Papegaut : à ces sacrés oiseaux ne touche , d'autant qu'aimes la vie , le profit , le bien, tant de toy que de tes parents, et amis vifs et trespassés : encores ceux qui d'eux après naistroient en sentiroient infortune.
—Mieux donc vault, dist Panurge, boire d'autant et banqueter.-Il dit bien, monsieur Antitus, dist frère Jean: cy voyans ces diables d'oiseaux, ne misons que blasphémer : vuidans vos bouteilles et pots, ne faisons que Dieu louer. Allons donc boire d'autant.
La sortie de l'Editue contre 4e danger d'offenser les gens d'église a été souvent citée et commentée, par Voltaire entre autres.
U est évident du reste que tout ce chapitre a été retouché par un protestant. On y sent, contre le pape personnellement, une colère que Rabelais n'avait aucune raison d'éprouver. Sa raillerie sur ce point a ordinairement des allures plus bénignes et plus polies-
Après Vile Sonnante > nos voyageurs arrivent à l'Ile des Ferrements.
Cette lie est déserte , nous dit l'auteur , et de nul habitée. Elle est curieuse cependant Les arbres, au
lieu de fruits portent des outils : pioches, serfouettes, faux, faucilles, bêches, traelless cognées, serpes, scies, doloires, ciseaux, tenailles, virolets et vilebrequins; d'autres portent des armes blanches : Magues, poignards, poinçons, épées, cimeterres, estocs et couteaux.
Quand on veut en avoir, on secoue l'arbre, avec précaution toutefois pour qu'il vous ne tombe rien sur la tête ; ces outils, ces armes entrent dans des fourreaux, ou s'adaptent à des manches qui poussent juste au-dessous. Les arbrisseaux, les herbes qui croissent sous les grands arbres savent très bien ce qu'il est nécessaire de produire, et quels fourreaux, quels manches doivent se préparer en bas pour s'adapter aux fruits qui tomberont d'en haut. C'est une harmonie, non préétablie, mais qui résulte de la nature des choses, de sorte que , bien que les forces productives ne soient contraintes en Tien dans le détail, rien cependant n'est livré au hasard, et chaque être se dirige vers sa fin.
L'adaptation se fait généralement à merveille et les deux moitiés forment ordinairement un tout harmonieux et parfait. Il y a quelques exceptions pourtant, par suite de la liberté laissée aux êtres. L'arbre en grandissant est soumis à diverses influences, la plante qui croît au dessous est également exposée à des dérangements par l'action de Pair, de la terre, des animaux qui passent, des végétaux qui naissent dans son voisinage, si bien que le fruit ne se trouve pas toujours en rapport complet avec le fruit placé au dessus ou au dessous. Il arrive, par exemple, nous dit Fauteur, qu'une demi-pique, en croissant, rencontre un balai. C'est une combinaison inattendue, mais
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non inutile, on en ramonera la cheminée ; Une portaisa&e rencontre-t-elle des cisaillée ? il en résultera un sécateur à l'usage des jardiniers ; une hallebarde en croissant rencontre un fer de faux ? il en résulté une faux double, superbement emmanchée, et ainsi du reste- La fiction est bizarre, il faut en convenir, et elle a fort dérouté les commentateurs; beaucoup la déclarent plate et inintelligible, quelques-uns se contentent d'y trouver une obscénité laborieusement préparée; la plupart y voient une allégorie sur le mariage, et la place de 111e des Ferrements après la protestation contre1 le célibat forcé — la fable de Pane et du rous&in — est de nature i justifier cette supposition. Les hommes et les femmes sont fait* pour se rapprocher, et c'est aller contre le vœu de la nature que de les séparer. Tous les mariages ne sont pas bien assortis cependant, tous ne sont pas heureux, mats la nature, toujours vivace , tire parti de tous, bons ou mauvais , et s'en sert pour conserver le monde.
L'explication est plausible, mais elle nous semble insuffisante. L'idée de Rabelais est plus générale et plus haute; il nous la formulera plus tard en termes philosophiques: «Toute chose va à sa fin.> Tous les êtres, qu'ils en aient ou non la conscience, sont poussés vers un but détertniné. Il n'y a pas de hasard. C'est au fond la théorie qui sera développée dans les Etudes de la nature par B. de St- Pierre, la théorie des harmonies entre tés différents êtres, la théorie des causés finales. Mais Rabelais y met uneres-
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friction qui lui ôte son carrière absolu et fatal. Toute loi générale qui se trouve en présence d'u«e autre loi générale, est modifiée par elle; il eu résulte un compromis. La plante croit verticalement, mais si la lumière lui arrive d'un oftté, elle se penche de ce côté pour s'en mieux imprégner; un animal est estropié par accident et continue de vivre; il peut transmettre tout ou partie de son infirmité à sa postérité, de là des monstruosités. La nature cependant sait tirer parti de toat: les cisaillas et la pique deviennent un sécateur! la plante trop gorgée de sucs nourriciers, donne des fleura doubles et stériles ; la pluie, qui fait pousser le blé, mouille le passant, mais force le passant & développer son intelligence pour résister au fléau qui le frappe, etc.
En somme» le monde est régi par des forces, par des lois absolues, mais ces lois, dans leurs applications, laissent une large part de liberté et de responsabilité aux individus. Cette idée bien comprise aurait épargné beaucoup d'erreurs, aux théoriciens de l'histoire entr'autres. La loi de l'humanité est le progrès, l'humanité marche vers ce but avec persévérance, mais elle a le choix entre une multitude de chemins , et il faut convenir que, dans le passé, elle a souvent laissé de côté le sentier qui l'aurait menée droit au but pour s'égarer dans des chemina de traverse. Cela ne l'empêchera pas d'arriver, mais que de souffrances et de retards elle se serait épargnés, si, à certain moment de son existence, elle avait fait un meilleur choix 1
Ces fruits qui en tombant s'ajustent de manière à