L'ÎLE DES CHATS F0UBBÉ8. 22S
Après quelques jours d'une navigation assez dangereuse, Pantagruel et ses amis passent Condamnation.
Est-il nécessaire de faire remarquer qu'il y a ici un jeu de mots analogue à d'autres que nous avons vus et que nous verrons? Les voyageurs ont déjà passé Procuration, ils passeront Outre quelques pages plus loin. L'Ile de Procuration, c'est l'île des Procureurs et de la chicane ; Condamnation, c'est 111e de la justice criminelle. Rabelais s'en est déjà pria plusieurs fois à l'administration de la justice. Il a critiqué les procès interminables dans le jugement, des deux seigneurs, la paresse des juges dans l'histoire de Bridoye, il s'est moqué des agents inférieurs de la justice à propos de l'Ile des Chicanous; il va s'attaquer à la justice criminelle. Tant qu'il ne s'agissait que d'argent, il a plaisanté ; cette fois il s'agit de la vie des hommes, il ne se contente plus de railler, il stygmatise.
Les commentateurs, suivant leur habitude de rapetisser les choses, ont cherché à déterminer si Rabelais avait en vue ici l'inquisition, la grand chambre du parlement ou bien la chambre ardente établie pour s'occuper spécialement des cas d'hérésie. C'est évidemment tout cela à la fois ; l'auteur ne précise pas; ce qu'il a en vue, c'est la justice criminelle en général.
*Les juges qui l'administrent sont appelés Chats fourrés; expression heureuse qui peint à la fois la ruse, l'avidité des. personnages et leur costume, puis- . qu'ils ont dos robes fourrées d'hermine*
Pantagruel refuse de descendre dans leur lie, mais
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224 LIVRE V. — VOYAGE À Ii'ORÀCLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
ses compagnons s'y engagent ; à peine ont-ils passé le guichet qu'on vient les arrêter sous prétexte qu'un 4e leurs gens a voulu vendre dans l'Ile un dés chapeaux achetés dans l'Ile de Cassade. Comme ils vont •entrer dans le palais, un gueux; à qui ils avaient fait Aine petite aumône, les arrête à la porte, et les met en garde contre les dangers qu'ils: auront à courir. C'est un gueux un peu lettré* et à la violence de ses paroles, on voit qu'il a dû passer lui-même par les «nains des Chats fourrés. Nous abrégeons un peu ce discours peu rassurant.
Considérez bien le minois de ces hommes , leur dit- il. 13i vous vivez encore sii olympiades ou l'âge de deux chiens, vous les verrez seigneurs de tonte l'Europe et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui s'y trouve. Les alchimistes ne sont parvenus à extraire que la cinquième essence, la quinte essence des choses, ceux-ci ont trouvé la si* te essence, moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout, salisfeent tout. Ils pendent, brû- 4ent, écartèient, décapitent, tuent; emprisonnent, ruinent et minent tout, sans choix de bien et de mal. Le Vice est appelé Vertu par eux , la Méchanceté s'appelle pour eux Bonté; la Trahison a nom Féaulté, le Larcin, Libéralité. Pillerie est leur devise, et par eux faite est trouvée bonne de tous humains, les hérétiques exceptés, et ils font tout cela avec une souveraine et irréfragable autorite.... Si .jamais pestes au monde, famines, guerres, cataclysmes , conflagrations ou autres malheurs surviennent, ne les attribuez ni aux conjonctions des planètes, aux abus de la cour romaine , aux tyrannies dès rois et princes terriens, a l'imposture des cafards, hérétiques, faux prophètes, à la malignité des usuriers, faux monnayeurs; ni à l'ignorance ou impiudence des médecins, chirurgiens et apothicaires, ni à la perversité des femmes adultères, empoisonneuses , infanticides ; attribuez-les à la méchanceté des Chats fourrés. Elle n'est pas connue, pas plus que la -cabale des juifs, c'est pour cela qu'elle n'est pas détestée,
OBIPPBMBUUD U eSAHD JUGB. MB
corrigée et punie , comme elle devrait. Mais si elle eet quelque jour mise en évidence * et manifestée au peuple, fl n'y aura pas d'orateur assez éloquent, de loi assez rigoureuse , de magistrat assez puissant pour les préserver d'être brûlés tous vifs- dans leur rabouMère.
En entendant cette sortie véhémente et passion* née, la plus véhémente que nous ayons rencontrée depuis le commencement de l'ouvrage, et que pour cette raison, nous soupçonnons n'être pas de Rabelais — Panurge est pris de peur, et cette fois 11 a raison; il veut rebrousser chemin; impossible: la porte a été fermée sur eux. Comme pour PAverne de Virgile, entrer dans le domaine des Chats Fourrés est facile, la difficulté est d'en sortir. On ne s'en va de là qu'avec «un bulletin et décharge». Pour obtenir ce bulletin, il faut comparaître devant Orippeminaud lui-même.
La Fontaine nous a tracé un portrait de Grippeminaud :
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
TJh ehat faisant la cnatemlte, Un saint homme de ofcat, bien fourré, gros et gras.... QrippesMdaud lear dit; mes enfants, approchez, Approchez ; je suis sourd, les ans en sent la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Orippeminaud, le bon apôtre, Jetant des deux oôtés la griffa en même temps, Hit les plaideur» d'aecord, en croquwt l'un et l'autre.
Ce Grippeminaud n'est pas celui de Rafcekfe. Ce* tatci a la figure humaine et il n*a rien des allures patelines du ehat de La Fontaine. Il eet franchement méchant II avait, suivant Rabelais, les mains pleines de sang, des grifts de harpie, nu museau en bec de n 15
corbin, les dents d'un sanglier de quatre ans, les yeux flamboyants comme une gueule d'enfer ; il était tout couvert de mortiers, entrelacé de pillons, si bien qu'on ne voyait que les griffes.
[On sait que la coiffure de certains juges s'appelait un mortier ;. Rabelais y ajoute des pilons pour indiquer qu'on y pilait les récalcitrants, hommes et opinions, mais il écrit ce mot: pillons, autre malice.]
Son siège et celui de ses assesseurs, les chats de garenne [pilleurs de garenne] , était un long râtelier tout neuf, au dessus duquel il y avait des mangeoires fort belles et fort amples. A l'endroit du siège principal, au lieu de l'image de la Justice, il y avait l'image d'une vieille femme, des besicles sur le nez, tenant en sa main droite un fourreau de faucille, une épée crochue [par opposition au glaive de la Justice, qui est droit], et dans sa main gauche une balance. Les bassins de la balance se composaient de deux gibecières [ou bourses] de velours, Tune pleine de billon et pendante, l'autre vide et élevée bien haut au dessus du trébuchet. — «Je pense, dit l'auteur, que c'étoit le portrait de la Justice Grrippeminaudière,» car les plateaux des balances de la vraie Justice sont en parfait équilibre.
«Quand nous fûmes introduits , je ne sais quelle sorte de gens, tous vêtus de gibecières et de sacs, à grands lambeaux d'écritures, nous dirent de nous asseoir sur une sellette. Panurge leur dit : Gallefretiers mes amis, je suis très bien debout ; votre sellette est trop basse pour quelqu'un qui a des chausses neuves et un court pourpoint. — Asseyez- vous là, et qu'on n'ait plus à vous*le répéter. La terre s'ouvrira pour vous engloutir tout vifs si vous faillez à bien répondre.
l'ÉMIGMB DR flKIPPBMINAtn). 22f
Quand ils forent assis, Grippeminaud, d'une vois furieuse et enrouée, leur dit: Or.çà, or çà, or çàt
Cette sorte d'exclamation: Or çà, est ordinaire* ment une simple liaison qui signifie « maintenant», maiq elle peut signifier : Apportez de P or ici, — . et c'est, pour cette raison que nous la verrons revenir si souvent — trop souvent — dans les discours que. Fauteur prête à Grippeminaud.
On sait que l'inquisition ne disait pas à ceux qui* étaient amenés devant elle de quoi ils étaient. accu*, ses. Elle leur demandait pourquoi ils supposaient qu'on les avait arrêtés, et, par ce moyen, provoquait^ des aveux, qui étaient tournés contre eux. C'était une énigme qu'on proposait aux accusés, énigme ter-, riMe, car s'ils ne trouvaient rieu à répondre, on les. maintenait en arrestation, on les attendait à un autre interrogatoire ; et, s'ils répondaient, ils pouvaient fournir des armes contre eux. Grippeminaud va pro: céder de la même façon; il va donner aussi une énigme à deviner à nos voyageurs. Quant au crime, dout on les accuse, il n en sera pas même question. Voici l'énigme proposée :
Une bien jeune et toute blondeîette, Conclut ung fi' s éthiopien sans père : Puis l'enfanta sans douleur, la tendrette, Quoyqu'il sortist cr>mme fatet la vipère, L'ayant rongé, ennvtdt grand vitupère, Tout 1' ng des flnnes. pour son impatience. Depuis passa monts et vaux en fiance, Par Paer volant en terre cheminant :
Tant qn'estonna Vamy de Sapidhce Qui IVstimoit estre humam animant.
Cette éqigme ne remplit pas tontes les conditions n 15*
288 uvBï v.— -vorion a l'osuc» nn la, wyi bouteille.
qu'on exige maintenant dans ces sortes de jeux d'esprit. L'énigme actuelle est une définition pfan oa moins enveloppée, mais la chose devinée ne change pas. Dans tes énigmes du XVP siècle il s'en était pas ainsi. La chose devinée passait ordinairement par différantes phases, elle se développait L'être auquel s'applique le mot de nos énigmes est à l'état de repos. Celui des énigmes du XVP siècle était é*fidi~ naire i l'état de mouvement.
Voici l'explication proposée par Esmangart, auteur de set étrange commentaire historique dont nous avens parlé :
La jeune blondelette eut conseil anlttaétislepisn sans pèse est la religion catholique* qui produisit seule, et d'abord à bonne intention, le noir tribunal de l'inquisition ; sans père, c'est-àdire sans la coopération et contre la volonté du divin auteur de l'Evangile, fille l'enfanta sans douleur comme la vipère [qm suivant une cipyance alors et longtemps encore après répandue, étaitsapposeeenfsjiter parla bench^
le sein de sa mère. Cs tribunal a en effet» par ses cruautés, par ses abominables sacrifices humains, autant fiait de mal à la religion chrétienne que la persécution lui a fait de bien. Ce monstre [l'inquisition] passa les monts et les vallées ; ce qaf est vrai à laletfre, puisqu'il franchit les monts de l'Italie^ tes Apennins et les Alpes, pour de 1* se répandre en Espagne, en France, et presque dans toute la catholicité, où il causa tant de '
maux que le sage, qui le croyait un être humain, tandis que I
c'étoit un diable vomi de l'enfer sur la terre, en fut tout |
étonné. j
Nous n'entendons nous approprier ni l'explication ni les idées d'Esmangart; il nous semble que Rabelais a voulu faire tout simplement ici une «fanfreluche antidotée» pour avoir le plaisir d'en mettre une explication telle quelle dans la bouche de ses personnages.
Après avoir prononcé son énigme» Grippenrinaud
L'iran di eairranaAiro. m
ajoute «a s'adressut à Paaurge: c Oc ci, résousnous promptanent os que tfert, or <çà> — Or de par Dieu, report Panurgeen singeant les répétitions de soi jnge, m j'avais un sphinx en m maison, ceama Verrèe un de tos précurseurs, je pourrait résoudre l'énigme, or de par Dion. »
Panurge s'approprie ici une phrase de Cicéroa, plaidant centre Verres le cencnssimniataci — Je ne sais pas deviner les énigmes* disait l'avocat de Verres,— Vous ares pourtant nu sphinx dans votre maison, refondit Cicéron. Il s'agissait d'un sphinx de bronze volé par l'accise et donné an défenseur.
— Mais Je n> étais pas, continue Panurge, comme s'il répondait i une accusation articulée, et je sois innocent du fait.
— Or çà, dit Orippetiiiwid, puisque ta te veux pas dira antre chose, je te montrerai, er çà, qne mieux vaudrait tomber entre les pattes de Lucifer» or çà, et de tons les diables, er ci, qu'entre nos grif> Ces, or çà. Tu nous alléguée tan innocence comme use raison pour nous échapper; sache que nos lois sent comme toiles d'araignées, les simples mettohèroés, les petits papillons 7 sont pris, tandis que les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers, or çà. Noos ne cherchons pas les gros larrons et tyrans, ils sont de trop dure digestion, or çà, et nous en puniraient, or çà. Mais vous autres, gentils innocente, vous serez innocentés, er çà, et le grand diable vous chantera messe, or çà.
Innocentée dans cette phrase signifie / 'omettes. Au seizième siècle et même an dix-septième, quand on trouvait les jeunes filles au Ht un peu tard le jour des saints Innocents, on avait le droit de les claquer.
980 LIVBB Y. — TOTAUX k L'OBÀCIiE I» LA DIVB BOUTBILLB.
Nombre de contes et d'épigrammes du XV° et du XVl°*ièeles font allusion à cet usage. Quant à ta messe du diable, e'est uri interrogatoire sans merci. Si le diable chantait la messe, il faudrait bien loi répondre.
Frère Jteân, qui allait toujours au fait, s'impatiente fort du discours du juge Grippeminaud. — Hao, Monsieur le Diable eajuponné, lui dit-il, comment veuxtu qu'il répond* d'un cas qu'il ignore? La vérité ne suffit-elle pas? — Or çà, dît Grippenrinaud, il n'était pas encore arrivé de mon règne, que quelqu'un prit la parole ici sans être interrogé* Qui nous a délié ce fol enragé? Quand ce sera ton tour de répondre, tu auras fort à faire; crois-tu être à l'académie platonicque et nous prends-tu pour d'ocièux chasseurs de vérité ? Nous avons bien autre chose à faire ici, or çà. Ici on répond catégoriquement de ce que Ton ignore. On se confesse coupable de ce qu'on n'a jamais fait, or çà. On proteste savoir ce qu'on n'a jamais appris, or çà. On est obligé de prendre patience en enrageant, car nous plumons l'oie sans la faire crier. Tu parles sans procuration, je le vois b tan. Puisse la* fièvre quartaine t'épouser et ne te quitter jamais!
« Plumer l'oie Sans la faire crier », nous retrouvons ce propos dans la bouche de M"6 Goezman lors du procès que Beaumarchais lui intenta pour lui faire rendre de l'argent donné à un juge afin d'obtenir de loi une faveur.
* En entendant Grippeminaud, frère Jean murmurait de temps en temps: « Tu en as menti », mais pas assez haut pour être entendu. U éleva la voix cependant après la dernière phrase. « Comment, tu veux marier les moines 1 lui cria-t-il, je te prends pour un hérétique. >
SOLUTION DE i/ÉNIOXB. 231
Grippenrinaud ne fit pas semblant d'entendre et dit à Panurge : « Or çà, or çà, geguelu, n'as-tu rien à répondre?»— Or de par le diable là, reprit Panurge, continuant à parodier les locutions de Grippenrinaud, je vois clairement que la peste est ici pour nous, puisque l'innocence n'y est pas. en sûreté et que le diable y chante la messe. Laissez-moi payer pour tous, et permettez-nous de nous en aller. Il ne pleut plus, or de par le diable là.
[c II ne pleut plus », c'est-à-dire nous pouvons continuer notre chemin]
— Vous en aller 1 dit Grippeminaud , il n'est pas encore advenu depuis trois cents ans en çà, or çà, que personne échappât d'ici sans y laisser du poil, or çà, et de la peau le plus souvent, or çà. Autrement ce serait admettre que l'on t'aurait injustement amené devant nous, or çà, et que tu aurais été par nous injustement traité, or çà. Tu. es maiheureux, or çà, mais tu le seras plus encore , or çà y si tu ne réponds à l'énigme proposée , or çà. Que veut-elle dire ? or çà, or çà.
<Eh bien, dit Panurge, c'est un cosson ou calandre (sorte de charançon, eurculio) né d'une fève blanche, et qui sort par le trou qu'il a fait en la rongeant ; il vole parfois, or de par le diable là, d'autres fois il' chemine en terre ; c'est de lui , dit-on, que Pythagore, amateur de sapience, prit l'idée de la métempsychoee pour les âmes humaines. D'après cette doctrine, si .vous étiez hdtnmes, vous autres, vos âmes, après votre maie mort, entreraient dans le corps des charançons, car en cette vie vous ron-
2S2 LITBB V.— V0T1GB À fc'OlACIiB DB LA DITE BOUTEILLE.
gez et muges tort, et dans l'autte vous rongerai
Et mangerez connue vipères
Les cottes propres de yos mères, .
or de par le fiable là.
Panurge avait compris ce que flignifiaient ces exclamations répétées : or çà, or là, or de par le diable là I H voyait bien que la meilleure explication de l'énigme ne mènerait à rien sans nn complément nécessaire et qui aurait même pu le dispenser de parler ; il jeta an milieu du parquet une grosse bourse de cuir pleine d'écus au soleil. C'est ce que Ton attendait de lui.
An son de la bonne commencèrent tons les chats fourrés à jouer des griffes comme si fussent violons desmaachée. Et tow s'écrièrent à hantes voix disans : Ce sent tas espiœe do procès.
On appelait ainsi les présents faits aux gens de justice parce que, dans l'origine, on ne donnait, en réalité, que des épiées, des condiments et des objets de peu de valeur.
On connait l'épigramme de Saint-Amant sur l'incendie du Palais de Justice au XVII* siècle ; elle est dans le ton des plaisanteries de Rabelais ^
Certes l'on vit un triste jeu Quand à Paris dame Justice Se mit le palais tout en feu, . Pour avoir mangé trop d'épice,
—Le procès fut bien bon, bien friand, bien épicé, continuèrent les Chats fourrés* Les accusés sont gêna de bien.»
«C'est de l'or , dit Panurge ; ce sont des écus an soleil. — La cour l'entend, dit Grippeminaud : or bien, or bien, or bien. Allez enfants et passez outre ;
LA. NOCUUTTO* 91» CKAVS rCVBBÉS. Stl
or bien, nens ne sommes pis tant dieMes que «oui sommes noir», or tien, or bien. »
XEL
«Due iris sertie du guichet nom fèmes conduits jusqu'à* port par certains griffons de montagnes ~ ce sont les greffiers, — Avant d'entrer dans tes navires, noue fûmes avertie par enx de ne pas ne» éloigner sens avoir fut dee présents seigneuriaux tant à la dame Grippemînaude «n'a tontes les Cbafr tes fourrées; autrement ils avaient commission d* nous ramener an guichet — Noos visiterons le fond de nos poches et donnerons à tons contentement — • Mais, dirent lee griffions, n'oublies pas le vin des pauvre* diables.
Us n'avaient pas achevé ees mots , quand frère Jean aperçut soixante-huit galères et frégates qui arrivaient an port. Il alla demander d'oà venaient ces navires et ce qu'ils portaient H vit que tons étaient chargés de venaison : levreaitx, chapons, palombes, cochons, chevreau, vanneaux, ponlets, canards, halbrans, oisons et antres sortes de gibier. Il aperçut aussi, parmi, quelques pièces de velours, de satin et de damas. Il demanda aux voyageurs à qui ils portaient ces friands morceaux. Les voyageurs répondirent que c'était à Grfypemioaud, aux chats fourrés et chattes fourrées. — Et comment appelez vous ces drogues-là? dit frère Jean. — Corruption, répondirent les voyageurs. — S'ils vivent de corruption, dit frère Jean, ils périront en génération. —Mais, dit Panurge aux voyageurs, le grand roi a &it crier que personne, sous peine de la hart, n'eût à prendre biches, oerfs, sangliers ni chevreaux. —
C'est vrai, lui répondit-on, mais le roi wt si bon et ces chats fourrés soit si affamés de sang chrétien que nous ayons moins de peur en offensant le roi, que d'espoir en entretenant ces chats fourrés par de telles corruptions. An temps passé on les appelait mâche-foins, mais ils n'eamftchent plus; noua le* nommons à présent màehe-levreaux, mâche-perdrix, mâche-poulets, mâche-chevreuils, mâche-lapins, mâche-cochons ; ils ne s'alimentent pas d'autres viandes. — Faisons deux choses, dit frère Jean; premièrement saisissons-nous de tout ce gibier, aussi bien suis-je ennuyé de viandes salées. J'entends le bien payant. Et puis retournons au guichet et met* tons â sac tous ces diables de chats fourrés. — Je n'en suis pas,- dit Panurge ; je suis un peu couard de nature. — Vertu de froc , dit Jean , pourquoi m'ayez-vous emmené, si vous n'avez rieii à me donner â faire? — Mais frère Jean eut beau sermonner, fl ne put décider Panurge; il déchargea sa colère sur les griffons [ou greffiers], qui attendaient toujours leurs pourboires; il les mit en fuite en dégainant son épée.
Après un conte médiocrement piquant, qui n'est pas de l'invention de Rabelais, et qui ne rachète pas par la forme ce que le fonds a de peu intéressant, l'auteur nous conduit â l'Ile des Apodeftes «à longs doigts et mains crochues.»
Voici encore , dit à ce sujet Ginguené , une cour souveraine accommodée de main d'ami. Pour faire vérifier les comptes du trésor royal, des trésoriers , des comptables de toute espèce , il avoit bien fallu établir un tribunal suprême , don-
lis apodêttes. 285
ner à ses membres des privilèges alors très honorables ^ et des fonctions très lucratives. Bonne partie des sommes dont on comptoit, restoit souvent pour frais de l'examen dû compte, et des longs procès qui suivoient quelquefois cet examen.
On leur donne ici le nom d'Apodeftes ou ignorants, parce qu'on n'exigeait pas d'eux les mêmes études que des fonctionnaires employés dans d'autres administrations, — de même qu'on appelle ignorantins les frères des Ecoles chrétiennes, parce qu'on n'exige pas qu'ils sachent le latin. L'auteur nous représente les Apodeftes occupés uniquement à mettre en presse des maisons, des prés, des champs, pour en faire suer de l'argent, qui revient en partie à l'état, mais dont la plus grande part reste dans les mains des intermédiaires. De sorte que, s'ils sont ignorants à certains égards, ils ne le sont pas dans l'art de faire fournir de l'argent aux contribuables.
Le personnage qui reçoit nos voyageurs et leur explique le mécanisme des bureaux transformés en pressoirs, porte le nom significatif de Guaignebeaucoup.
Ce chapitre sur les Apodeftes n'existe pas dans toutes les éditions primitives du cinquième livre : tous les éditeurs ne lui assignent pas la même place, et, en quelque lieu qu'on le mette, il y a toujours quelques lignes du texte à sacrifier. Rabelais en estil l'auteur ? L'idée est ingénieuse , mais le style est terne. Nous penchons donc pour la non-authenticité de la rédaction ; mais d'un autre côté il faut reconnaître qu'il y a dans l'œuvre de notre auteur des pages qui ne sont pas meilleures, et qui ne laissent pas d'être authentiques.
D n'y a rien à apprendre sur la destinée humaine
986 LIVRE T. — VOYAGE A l'OBAOLB DB LA DITE BOUTEILLE.
ni chez lesCfarts fourrés, si chez les Apedefos. Les voyageurs sont trop heureux de leur échapper moyennant finance et ils se dirigent vers les domaines occupés par les représentants de la philosophie, où ils espèrent 4trè ptas Imrenx.
CtftNTaE ».