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cependant que Pantagruel, parce que celui-ci a pu profiter de tontes les découvertes du. siècle, se servir de livres imprimés au lieu de manuscrits , et qu'il a vécu dans un milieu plus savant. Gargantua place la science au-dessus de tout; il établit «te imprimerie lui-même et y fait travailler ceux des vaincus qu'il veut punir. C'est lui aussi qui fonde l'abbaye de Thélème, asile de la science et de la liberté. Le discours qu'il fait aux vaincus, après la guerre, les lettres qu'il adresse à son fils au moment de son départ pour chercher le secret de la destinée humaine, montrent à la fois un sens droit et élevé, et une grande sagesse. Gargantua est encore Grandgousier à quelques égards, mais un Grandgousier poli par la science, l'étude et la culture intellectuelle. Les qualités du cœur sont les mêmes, l'intelligence est plus développée.
L'intelligence arrive atout son développement dans Pantagruel, non pas toutefois dans celui du livre II. Celui-là a conservé encore une large part de sa grossièreté première , il a peine encore à se dégager de la Chronique gargantuine. Ce n'est que dans Ja seconde partie de l'ouvrage qu'il se révèle complètement à nous. A partir de ce moment, il parle peu, mais il observe, il rêve, il réfléchit. Comme nous l'avons dit, il laisse souvent la parole à Panurge, il lui permet de développer à Taise ses paradoxes et d'exposer ses folies, mais c'est lui qui dirige la discussion, et qui, lorsqu'elle s'égare, la remet dans sa voie par quelques paroles sensées. Il ne s'oppose pas mx expériences que Panurge veut tenter pour connaître l'avenir; il croit peu au succès, mais il n'est pas fâché que l'expérience se fasse, parce qu'il n'est
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pas sûr lui-même de sa théorie, et que la sagesse humaine en est toujours réduite aux conjectures dans tout ce qui n'est pas la science positive.
Très tolérant du reste, aussi bon, aussi aimant, aussi dévoué, aussi indulgent aux faiblesses humaines que son père et son aïeul, il a de plus qu'eux une certaine tendance au mysticisme. Il faut s'entendre cependant sur ce mysticisme contemplateur que nous lui voyons quelquefois. Ce n'est pas le mysticisme de Ste Thérèse qui s'identifie avec Dieu; ce n'est pas le mysticisme de Y Imitation où l'âme s'entretient directement avec Jésus-Christ. C'est plutôt «a mysticisme savant , une foi inébranlable dans les lois de la nature, de l'harmonie des êtres, une confiance optimiste en une providence régulatrice des mondes; d'où résulte ce que Rabelais lui-même appelle le « Pantagruélisme», certaine galté d'esprit confite en mépris des choses fortuites. Le caractère de Pantagruel résume l'idéal intellectuel de Rabelais, comme l'abbaye de Thélème résume son idéal matériel.
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Ces trois personnages ont en commun une extrême simplicité d'allures. Pas de faste, pas de magnificence, rien qui sente la royauté, non pas d'un Louis XIV, mais même d'un François P*. Ce sont de bons souverains bourgeois, qui gouvernent leurs états comme leur maison et ne posent jamais. Les flatteurs n'entrent pas chez eux; ils n'admettent autour d'eux que des serviteurs dévoués et honnêtes — Panurge est une exception, c'est une sorte de bouffon à qui on pardonne beaucoup à cause fie son
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esprit. Panurge d'ailleurs est honnête à 6a façon, il nte flatte pas, il ne vend pas son crédit, il n'est pas à la piste des bonnes aubaines. H a les vices de la bohème et non ceux de la cour. Il n'y a pas de gaspillages autour des rois géants de Rabelais. Grandgousier thésaurise , les conseillers de Picrochoie lui en font im reproche et l'opposent à leur roi, dont les largesses tombent si abondamment sur eux. Gargantua et Pantagruel sont généreux pourtant envers ceux qui les entourent, mais ils ne prodiguent pas leurs biens à tort et à travers; ils peuvent s'amuser à jeter quelque argent à un imbécHe comme Janotus, à un faux savant comme Thubal Holoferne, à un joyeux compère comme Panurge, à des moines qu'ils méprisent comme ceux de Ghaneph; mais ils n'ont rien pour les flagorneurs, et il n'y a personne à leur cour qui ressemble aux avides conseillers de Picrochole et d'Anarche. — Ils n'ont même pas de cour à proprement parler. Rabelais qui se complaît à nous étaler la luxe qui régnera à Thélème, l'asile des sages et des penseurs, ne nous parle pas une seule fois du palais et de la cour de ces rois dont il nous raconte minutieusement la vie.
Les deux rois ennemis, Picrochole et Anarche, forment un contraste complet avec les bons rois ; mais tous deux se ressemblent. Tous deux sont également infatués d'eux-mêmes , prompts à croire la flatterie, sans pitié pour ceux qui leur disent là vérité. Le premier s'empare du prétexte le plus futile pour lancer» lui et son peuple, dans une guerre
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désastreuse, l'antre ne prend pas même de prétexte. L'un et l'autre sont entourés de gens qui, dans leur intérêt personnel, les poussent à la guerre , sauf à les abandonner au premier revers. Tous deux ont; Pimpatience et l'emportement que donnent l'habitude d'être constamment obéis. Tous deux sont braves personnellement , et ne sont imprudents que par l'ignorance du danger et par la foi qu'ils ont en leur étoile ; tous deux sont également vaincus et durement traités par l'auteur. Picrochole , battu par des meuniers , va attendre à Lyon l'arrivée des coquesigrues qui lui annonceront sa restauration. Anarche est marié à une vieille lanternière, qui le bat et le force à vendre de la sauce verte par les rues, et Panurgé, l'arbitre de son sort, profite de l'occasion pour médire des rois et de la royauté.
En y regardant de près, cependant, on trouve que le caractère de Picrochole est mieux étudié. C'est le même portrait, mais l'exécution est plus soignée.
Dans la seconde partie du roman, Grandgouflier disparaît. Gargantua ne parait plus guère, et les seuls personnages au premier plan sont Pantagruel de plus en plus rêveur et contemplateur, frère Jean et Panurge.
Frère Jean et Panurge
Restent jusqu'à la fin tels qu'on las vit d'abord.
On se rappelle la première apparition de frère Jean et son portrait tracé d'une façon si pittoresque, lorsque les gens de Picrochole viennent atta-
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qaer U vigne des moines» et la manière dont frère Jean les met en fuite avec le manche de la croix. Ce personnage de moine, doublé d'un soldat, est singulièrement sympathique, avec ses jurons entremêlés de citations du bréviaire, sa franchise qui né se dément jamais, son courage, son activité pendant la tempête ; l'accident qui lui arrive le jour où Ton q'obstine à Tanner en chevalier ne lui fait rien perdre de notre estimé, au contraire ; nous aimons à l'entendre se fâcher contre les embrasseurs, veiller partout aux provisions de bouche, se railler de Panurge et trouver encore le moyen de s'employer utilement. pour le bien commun lorsque les autres se bornent & tuer le temps. Ce qui le caractérise surtout, c'est sa sincérité pleine et entière, sa délicatesse de sentiment au milieu de ses propos souvent grossiers y délicatesse qui contraste avec les sentiments de Panurge, plus savant, plus spirituel, maïs sans conscience. Lorsque celui-ci se venge si impitoyablement de la plaisanterie de Dindenaûlt, Jean, auprès duquel il cherche une approbation, ne la lui donne pas, et lui rappelle un passage du bréviaire: Mihi vindictam. Jean est ignorant et grossier t mais c'est un noble cœur. Le type est merveilleusement saisi: mauvais moine et bon soldat.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il parut en Hollande un roman, assez spirituel et assez cynique pour que les lecteurs superficiels pussent l'attribuer à Voltaire ou à Diderot , le Compère Mathieu, C'était l'œuvre d'un moine défroqué, l'abbé Dulaurens, homme d'esprit et de science, mais de peu
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de tenue, qui, poursuivi pour divers écrits satirique* demeura presque toujours à ré t ranger, vivant misérablement de sa plume, et mourut à l'hôpital près de Mayence en 1797. Il y a certes beaucoup d'esprit et même d'observation dans la Compère Ma» thieu\ il y a des pages que Voltaire aurait avouées, mais l'ouvrage est décousu, bizarre, rempli 4e bavardages, de déclamations i effet, de citations en grec, en latin , en italien , cyniques quelquefois et mal rattachées au sujet; on sent i chaque page la précipitation du travail et l'improvisation. Noos n'en parlerions donc pas si l'intention d'imiter Bar bêlais n'était évidente, si l'auteur ne semblait pas s'être imposé de reproduire dans son livre* en les modifiant, les principaux types de Rmta§rmd.
L'action, si tant est qu'il y eu ait une, se passe tour à tour en France,' dans les Pays .Bas, m Angleterre, et nous transporte de l'Asie éfntaale aux prisons de l'inquisition. Les trois priampeus personnages sont le compère Mathieu, aorte de philosophe, athée, absolu, dogmatique et indétoroiftài .**- Diego, un Espagnol dévot qui sait à faspd la légende de tous les saints, qui ne marche qu'an chapelet à la main et ne parle que d'attsr «a pèlerinage. On pourrait à toute force retrouver en eus deux personnages , un Panurge dédoublé , Paansge libertin et Panurge poltron ; mais ils ont quelque chose de dur, de brutal, de déplaisant, que n'a jamais Panurge. Ajoutons que le caractère du Compère est indécis et manque de cette franchise; qu'oqt tous les personnages de Rabelais. Quant au père Jean de Domfront, l'auteur a voulu évidemment le calquer sur frère Jean des Entommeures, et la plu-
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part dos critiques qui se sont occupés de Dulaurens déclarent que la ressemblance est bien saisie. Nous ne saurions être de leur avis. Le père Jean a pris de son homonyme les jurons, les allures brutales, le contraste entre le froc et les idées , mais il nous est impossible de reconnaître le frère Jean dans ce persMinage qui s'approprie là bourse d'autrui, comme aurait pu faire Pauurge; qui voyant son toeveu Mathieu empêcher un Anglais de se tuer, lui en frit d'amers reproches, et parle si bien qu'il amène l'Anglais à se pendre ; puis nettoie le corps du pendu , en fait griller des tranches , dont il se rtgale éfl engageant sels compagnons à en faire autant. Ce tt'ést pas notre brave frère Jean qu'on nous rend sens ce déguisement prétendu philosophique. Dutaurens danèr cet ouvrage n'a pas été l'imitateur, Il nia été que le singe de Rabelais.
Si l'on prenait la peine de fouiller dans la littérature comique et romanesque du Directoire et des cemnencements du 1* Empire, dans les œuvres de PiganritrLébrun et consorts, par exemple, on trouverait quelques nouvelles imitations de frère Jean, «ais toutes, aussi malheureuses par l'exagération et la rudesse des traits. Aucun de ces écrivains de troisième et quatrième ordre n a réussi ni à faire Tevivre, ni à gâter la vivante création de Rabelais.
Ceux qui oht entrepris de faire parler Pantagruel ont été eticore plus malheureux. Pantagruel est de tous les personnages de Rabelais, celui que l'on a dté le plui souvent et qui a été le moins compris.
Les incarnations de Panurge ont été plus heu-