HAINE DES IGNORANTS
et cherchaient à le terrasser. Comme il était très fort, c'était ordinairement lui qui terrassait les autres ; quelques-uns de ceux qu'il avait vaincus devenaient ses amis, mais la masse restait hostile, et il eut à braver cette hostilité jusqu'au jour où son éducation lui valut une place digne de lui- Pourquoi lui en voulait-on? Parce qu'il étudiait, parce qu'on le rencontrait lisant dans un sentier ou à l'ombre d'un bois, parce qu'il était apprenti savant, tandis que ses camarades, ses égaux étaient apprentis cordonniers ou menuisiers, — par fanatisme d'égalité.
L'animosité des moines de Fontenay contre Amy et Babelais se manifestait par toutes sortes de tracasseries. Un jour on fit une descente dans leurs cellules, on confisqua tous leurs livres grecs, et ils crurent prudent de prendre la fuite. Des personnages influents s'interposèrent, les livres furent rendus, les deux amis rentrèrent au couvent ; Budé, qui avait appris cette persécution, leur écrivit pour les féliciter d'y avoir échappé, mais la* rancune tenait toujours.
Il parait, d'après un document publié par M.
Rathery, que la curiosité des deux amis ne se bornait pas au grec et à l'hébreu, et qu'ils étaient également curieux de connaître ce qui s'imprimait en pays protestant. C'est la quittance d'un des voyageurs en librairie de Henri Estienne (30 juin 1519), constatant qu'il a reçu de Pierre Lamy, au nom de l'évéque i^ Maillezais, sept écus au soleil pour la Chronique (de Nurenberg), Aristoteles^ Querélapads (d'Erasme), Homerus^ Cicero^ Carrara^ la Voye cé^ leste et le Triomphe de Manttiene.
La fuite de Pierre Amy — et évidemment de Ra-
SO SIOOBAPHIB DE
bêlais — est rappelée dans Pantagruel. Dans le tiers Livre, on nous montre Pierre Amy explorant les «sorts virgitianes.» Il a ouvert son livre au hasard et le premier vers qui frappe ses yeux est celui-ci : l^n. lih. m, V. 44).
Heu, fuge crudelea terras, fuge littua aTuniml [Fuis cette terre impie et ce rivage avare I] II suivit le conseil, ajoute Rabelais, et il échappa en effet à ses ennemis.
Ceci se passait en 1 523. La lettre de Budé prouve - qu'à cette époque on rendit ans deux amis leurs livres et leurs papiers. L'année suivante, 1524, nous voyons Rabelais quitter définitivement le couvent de Fontenay et se réfugier à Ligugé chez l'évêque de Maillezaia. Rabelais cédait-il simplement aux prières de ses amis, qui lui conseillaient depuis longtemps de quitter le couvent, ou s'était-il passé une scène violente à la suite de laquelle Rabelais se serait retiré ou aurait été retiré des mains des moines ?
Les documents historiques nous manquent, maie la légende y a suppléé.
Suivant François Desrues, auteur d'une Description de France publiée en 1 605, Rabelais «jeta le froc aux orties pour exercer plus librement sa vie lubrique, vivant comme un épicurien, ne laissant pas passer un jour sans s'enivrer, etc.»
L'amitié des personnages qui correspoadaient avec Rabelais et qui se sont montrés ses amis, avant comme après cette époque, répond suffisamment à cette accusation. Comment supposer que Budé eût été en relations épistolaires avec an ivrogne: comment sup-