GARGANTCA. — II. LA GUERRE
et silence, sans assemblée quelconque. Personne ne songeant à la résistance, Toccasion était trop belle pour n'en pas profiter ; Picrochole lança ses troupes sur les terres de Grandgousier.
Adonc sans ordres et sans mesure ils prirent les champs, les uns parmi les autres • gastant et dissipant tout, partout où ils passoient, sans espargner ni pauvre ni riciie, ni lieu sacré ni profane ; ils emmenoient bœufs, vaches, taureaux, veaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs'; ils faisoient main basse sur les basses-cours, enlevant poules, chapons, poulets, oisons, jars, oies, porcs, truies, gorets [jeunes cochons] ; abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps , faisant tomber tous les fruits des arbres-, C'étoit un désordre sans pareil.
Personne du reste ne songeait à leur résister; tous se mettaient à leur merci, suppliant qu'on les traitât humainement en considération de ce qu'ils avaient été dans tous les temps bons et amiables voisins, qu'ils ne leur avaient jamais fait tort ni outrage; ajoutant que bien certainement Dieu les punirait. Les assaillants ne répondaient rien, sinon qu'ils voulaient leur • apprendre à manger des fouaces.
Nous allons voir apparaître à cette occasion un personnage qui nous accompagnera jusqu'à la fin du livre. C'est frère Jean xies Entommeures, des EntamureSi dirions-nous aujourd'hui. Les gens de Picrochole après avoir tout pillé et ruiné au bourg de Seuillé, se portèrent à l'abbaye du même nom, nous dit Eabelais.
Les pauvres diables de moines ne savaient auquel.de leura
FKÈ&E JEAN DES ENTOHMEURES. 231
saints se voaer. A toute aventure, ils feirent sonner ad capir tulum capitulantes [appelant au chapitre ceux qui en faisaient partie]. Là feut décrété qu'ils feroient une belle procession renforcée de beaux prescbants contra hostwm msidias et beaux respons pro pace. £n l'abbaye étoit pour lors un moine claustrier, nommé frère Jean des Entommeures, jeune, galant, frisque, debait, bien adextre [adroit], hardi» aventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien avantaigé en nez, beau dépescheur d'Heures, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles ; pour tout dire sommairement, vrai moine si onques en feut, depuis que le monde moinant moina de moinerie ; au reste clerc jusques es dents en matière de bréviaire.
Ce portrait de frère Jean n'est-il pas un chefd'œuvre de style pittoresque?
Icelui entendant le bruit que faisoient les ennemis par le clos de leur vigne, sortit hors pour voir ce qu'ils faisoient. Et avisant qu'ils vendangeoient leur clos, onquel estoit leur boire de tout l'an fondé, retourne au chœur de Féglise où estoient tous les autres moines, tous estonnés comme fondeurs de cloches, les voyant chanter im, im, pe, e, e, e, e, e, turn^ umin, i, ni, «, m«, co, o, o, o, o, o^rum, um. C'est, dit*il, bien chanté, vertu dieu I que ne chantez-vous : «Adieu, paniers, vendanges sont faites I» Je me donne au diable s'ils ne sont en notre clos, et tant bien coupent ceps et raisins qu'il n'y aura, par le corps de Dieu! de quatre années que halleboter dedans. Ventre St. Jacques, que boirons-nous cependant, nous autres pauvres diables ? Seigneur Dieu, da mihi potum, [donne moi à boire].
Lors dist le prieur claustral : Que fera cest ivrogne icy ? qu'on me le meine en prison ; troubler ainsi le service divin I - IMEais dist le moyne, le service du vin, faisons tant qu'il ne soit troublé ; car vous mei^es, monsieur le prieur, aiisezboyre du meilleur; si faict tout homme de bien. Jamais homme noble ne hayst le bon vin ; c'est ung apophth^gme monachal. Mais ces respons que chantez icy ne sont, par Dieu, point de saison. Fourquoy sont nos Heures en temps de moissons et vendanges, courtes, en l'advent et tout hyver, tant. longues?
Feu de bonne mémoire frère Macé Felosse, vray zélateur
232 OAEGANTUA. - II. LA GUEEEE.
(ou je me donne au diable) de nostre religion^ me difit, il m'6n Boubvient, que la raison estbit affin qu'en ceste isaison nous fassions bieii setr6r et faire le vin, at qu'en byver nous le humions.
Escontez, messieurs, vous autres ; qui aime le vin, le corps Dieu, si me sujrve. Car hardiment qne sainct Antoine m'ardi9, si ieeulx tastent du piot^ qui n'attront secouru la vigne; Ventre Oieu ! les biens de l'£glis6 ? Ha non, non. Diable, saint Thomas A'Angloys voulut bien pour iceux mourir : si j'y mourois ne se- Toys^e saint de mesmes? Je n'y mourray ja pourtant: car c'est moy qui le fais es autres.
C'est-à-dire : C'est moi qui fais mourir les autres.
ÎV.
Boileau s'est évidemment Bouvenù de ce passage dans son Lt^rin. Les chanoines sont en train de délibérer, comme ici les moines de chanter. On parle de chercher une autorité dans un livre :
Moi ! dit-il, qu'à mon âge écolier tout nouveau,
J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau ?
le plaisant conseil 1 Non, non, songeons à vivre,
Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre.
Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran.
Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an :
Sur queUe vigne à Eheims nous avons hypothèque.
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.
£n plaçant un pupitre on croit nous rabaisser.
Mon bras seul sans latin saura le renverser.
Que m'importe qu'Amauld me condamne ou m'approuve?
J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve,
C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts ?
Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais.
(Chant. IV, v. 191-204.)
Mais frère Jean est un autre gaillard qu'Everard. !Nous allons le voir à l'Oeuvre.
Ce disant mist bas son grand habit, et se saisit du bastèta de la croix, qui estoit de oœur de cormier, long comme une