GARGANTUA. -- II. LA GUERRE
le meut? qui le, poinot? qm le conduiet? qui Ta ainfii conseillé ? Ho, lio, ho, ho, ho, mon Dieu, mon Sauveur, aidemoy, inspire-moy, conseille-moy à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toy, ainsi me sois-tu favorable, si jamais à luy desplaisir, ne à ses gens dommage, ne en ses terres je fis pillerie ; mais, bien au contraire, je l'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de conseil, en tous cas qu'ay peu congnoistre son avantage. Qu'il m'ait donc en ce point oultragé, ce ne peut estre que par l'esprit malin. Bon Dieu, tu congnois mon courage, car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que, pour luy rehabiliter son cerveau, tu me Tousses icy envoyé, donne-moy et pouvoir et savoir le rendre au joug de ton saint vouloir par bonne discipline.
Ho, ho, ho. Mes bonnes gens, mes amis, et mes féaux serviteurs, fauldra-îl que je vous empe&che [donne l'embarras] à m'y aider ? Las ! ma vieillesse ne requéroit dorénavant que repos, et toute ma vie n'ay rien tant procuré [recherché] que paix. Mais il fault, je le voy bien, que maintenant de hamois je charge mes pauvres espaules lasses et foibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres Bubjects. La raison le veult ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans et ma famille. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars [arts] et moyens de paix ; là je me resouls [c'est à cela que je m'arrête]
Quel bon petit roi c'était là,
ce Grandgousier ! Il n^inyoque pas le droit divin des rois, il ne se préoccupe pas de Toffense faite à sa couronne, il ne saisit pas cette occasion d'acquérir de la gloire ni d'agrandir ses états aux dépens de Picro*choie ; ce qui le préoccupe, c'est le sort de ses sujets qui travaillent pour le nourrir et Tentretenir, et auxquels il doit par conséquent protection complète, sans quoi il n'aurait pas le droit d'être leur roi. Toute la doctrine du Contrat social est déjà là, à Tétât latent.
ti^BANDGOUSIEB À SON FILS. 237
On convient d'envoyer à Picrochole un messager prudent pour s'informer des causes de la guerre; puis d'écrire à Gargantua pour le rappeler.
Le vieux Grandgousier prend la plume ; ce n'est plus id l'intelligence enfantine du géant qui parle, c'est un père, c'est un roi sage et prudent qui a l'horreur de l'iniquité, et l'amour profond de ses sujets. Nous empruntons à Gérusez^ l'analyse de sa lettre :
Je regrette vivement, dit-il à son fils, d'être obligé de t'arracher à tes études et k ton phHosophique repos ; mais j'ai besoin de toi; j'avais espéré couler doucement en paix mes dernières années, me confiant à nos anciens amis et confédérés. Ma fatale destinée a voulu que je sois inquiété par ceux sur lesquels je me reposois, viens donc au secours des personnes et des biens qai t'appartiennent par droit naturel* Car, de même que les armes sont débiles quand la sagesse ne les guide pas , de même Tétnde est vaine et la sagesse inutile si l'on n'en fait pas l'application, si Ton ne sait pas s'en servir au besoin.
Mon but, continue-t-il, est non de provoquer, mais d'apaiser, non d'assaillir, mais de me défendre, non de bàre des conquêtes, ^ mais de garder mes fidèles sujets et terres héréditaires.
Picrochole est entré hostilement dans mes domaines sans cause ni occasion. J'ai fait ce que j'^ai pu pour mo^ dérer sa colère tyrannique et lui ai offert tout ce que je pensais propre à le satisfaire. Je lui ai envoyé plusieurs fois demander en quoi, par qui, comment il avoit été outragé; il ne m'a répondu qu'en me défiant et en me disant qu'il étoit à sa convenance de s'établir en mes terres. J'ai reconnu alors que le Dieu éternel Fa abandonné à son franc arbitre et propre sem» — qui ne peut qu'étire mauvais si la grftce divine ne loi vient continuel-
^ SkaM 4'hûMre mérmire, h
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lement en aide,.— et qu'il me Ta envoyé à fâcheuses enseignes, et m'a chargé de le contenir en son devoir et de le lui faire connaître.
Ainsi donc, mon fils bien aimé, le plus tôt que tu pourras, après avoir vu ces lettres, reviens en diligence secourir — non pas tant moi (bien que îa, piété filiale t'en fasse un devoir) que tes sujets et amis que par raison tu peux sauver et garder. La guerre sera faite avec la moindre effusion de sang possible. Nous tâcherons, par cautèles et ruses de guerre, de repousser notre ennemi en sauvant les hommes et en les renvoyant joyeux à leurs domiciles.
Très cher fils, la paix du Christ, notre rédempteur, soit
avec toi, etc.
Tous les critiques et commentateurs se sont accordés à louer cette lettre. Dufresny, après l'avoir rapportée dans son Parallèle d* Homère et de BabelaiSy demande si «en l'écoutant on ne croirait pas entendre le sage Nestor dans le sublime Homère? > Eusèbe Salverte y signale ^^de grands traits de noblesse, de force et de raison>. Ce qui y respire surtout, c'est l'amour paternel du roi pour ses sujets. Il y a dans l'histoire de France un roi qui eût pu penser et parler ainsi, c'est le plus vénéré de tous, St Louis. Cette lettre, dit M. Rathery, est digne d'être mise à côté des Exhortations que le saint roi mourant adressait à sou fils.
Deux remarques encore. Les quelques lignes où il est question de la grâce font allusion aux disputes qui avaient lieu alors de libero et de servo arUtrio entre les catholiques et les protestants. La grâce divine sans laquelle on ne peut faire que du mal, le mot de Christ employé sans article, rappellent les idées et la phraséologie de Calvin, avec lequel Rabelais rompra bientôt yioteniment; — ^ Enfin le
GRÂNDGOUSIEB A PICROCHOLË. 239
langage et le style de cette lettre aussi bien que celui de la harangue qui va suivre, sont imprégnés de latin et semblent un écho des phrases et même des expressions de Cicéron Rabelais , quoique parfaitement à son aise dans les deux styles, est plus original et plus foncièrement français dans le plaisant que dans le sérieux.
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Après avoir expédié cette lettre à Gargantua par «le Basque son laquais», Grandgousier envoya à Picrochole, Ulrich Gallet, maître des requêtes. En route, Gallet demanda à un meunier où en étaient les affaires du roi ennemi. Le meunier répondit que les gens du roi lui avaient tout pris, qu'ils ne lui avaient laissé ni coq ni poule, qu'ils s'étaient enfermés à La Roche Glermaud^ château fort qui se trouve à une bonne lieue de Chinon, et il lui conseilla de ne pas aller plus loin le soir même.
Le lendemain, Gallet se transporta avec un trompette à la porte du châ^teau et demanda à parler au roi. Celui-ci refusa de le laisser entrer ; mais il vint se mettre sur le rempart en face de Gallet et lui demanda ce qu'il voulait.
La harangue de Gallet est très éloquente et digne de Cicéron ; nous l'abrégerons cependant , nos lecteurs connaissant déjà les faits qui y sont allégués.
Gallet fait ressortir d'abord la douleur qu'éprouve un cœur sincère et honnête en voyant ceux qu'il croyait et devait croire ses amis, se tourner brusquement contre lui, sans même lui en indiquer le motif.
Si jamais il y eut mie alliance qui semblait certaine