GARGANTUA. — II. LA GUERRE
et inviolable, c'est celle qui existait entre les deux royatumes. Cette amitié et alliance a été si longue et si étroite que non seulement les peuples des deux nations, mais les Barbares, tels que Poitevins, Bretons» Manceaux, ceux qui habitent les Canaries et la cité d'Isabella [fondjêe par Colomb en Amérique] pensaient qu'il eût été plus facile de démolir le firmament et d'élever les abîmes au-dessus des mers que de rompre cette alliance, dont la pensée les a souvent arrêtés dans leurs entreprises.
Et cependant cette alliance où tous les peupleis désiraient être admis, cette alliance qui préservait non seulement vos sujets de toute attaque boatile, nms tous vos confédérés, voisins ou éloignés, vous venez de la rompre brusquement, foulant aux pieds le droit et la raison, et tout cela, sans provocation, insulte ni dommage de notre part. La foi, la loi, la raison, Fliamanité^ la crainte de Dieu, rien ne t'a retenu î mais Dieu, qui est souverain et juste rétributeur de nos entreprises, ne le soufirirapas.Situ penses autrement, tu te trompes, toutes choses viendront h son jugement. Toutes choses ont leur fin et période. Quand elles sont parvenues au point le plus élevé, elle sont ruinées par la base. C'est le sort de tooa ceux qui dans leurs fortunes et prospérités n'écoutent pas la voix de la raison et de la modération...
Si nous avions nui à tes sujets ou à tes domaines, si nous avions favorisé tes ennemis, si nous avions refusé de t'aider, ou si Siéme tu t'étais imaginé que quelque chose de semblable s'était passé, pourquoi ne pas te plaiudre à nous et nous faire des représentations ? Nous t'aurions donné pleine et entière satisfaction. Tu as mieux aimé nous attaquer à l'improviste et sans déclaration de gnerra Mais as-tu espéré que tu ne trouverais pas de résistance ? Croi«-ta mon maître asseis deilitaé degena, d'argent, de conseil et d'art militaire, qu'il ne puisse résister à tes iniques attaques?
Toici nos propositions : Pars d'ici à l'instant, tuas pour te rétirer en tes terres la journée de demain ; tu payeras mille besans d'or pour le dommage que tu as fait, la moitié demain, l'antre moitié dfuis six mois, aux i^es d^ mai; et tu nous laisseras en otage cinq des sei(;ueurs qui t'entourât
GRANDOOUSIEB ET IDOMÉNÉE.
vni.
Picrochole n'entreprit pas de lutter par Péloquence avec » le bonhomme Gallet > ; il lui fit la réponse de Léonidas aux envoyés de Xercès : i( Venez les prendre, venez les prendre (les otages). Ils vous attendent, ils vous broieront de la fouace. »
Disons en passant que les commentateurs se sont évertués à trouver dans ces mots une finesse qui n'y est pas. La fouace «e fabrique avec de la pâte broyée. « Ils vous broJUBront de la fouace » signifie donc tomt simplement : Ils vous en feront, des fouaces!
LetbonfaomaieGaHet» de retour chezQrandgousier trouve le roi à genoux, tète nue et priant Dieu d'adoucir la eolère def icrochole et de lui faire comprendre la raison sans qu'on fût obligé de recourir à l'emploi de la force. — Quelles nouvelles m'apportez-vous? lui demanda-t-il. — Il n'y a rien à faire. Cet homme est tout à fait hors de sens et délaissé de Dieu. — Mais pourquoi nous lait-il la guerre? — Il m^a jeté quelques mots de fouaces^ Grandgousier prit des informations ; on lui raconta tout ce qui s'était passé. Bien que les torts fussent réciproques et que son conseil déclarât qu'il avait le droit pour lui, il voulut tenter un' dernier effort pour éloigner de ses sujets le fléau de la guerre. On avait pris quatre ou cinq douzaines de fouaces, il en. envoya cinq diauretées à Picrochole. Il y joignit sept cent mille et trois phib'p^ pes [monnaies de Philippe-le-Bon, de Bourgogne] pour Marqaet, comme dédommagement des coups qu'il avait reçus; de plus illiti donna .pour lui et
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les stens la propriété de la métairie de la Pomardière et chargea Gallet d'escorter l'envoi.
Gallet, en chemin, fit cueillir à ses gens et attacher sur les charrettes des cannes et roseaux ; luimême en prit un à sa main < par ce donnant à connaître qu'ils ne demandaient que la paix et qu'ils venaient pour l'acheter. »
Une scène analogue, inspirée par les mêmes idées, se trouve dans Tëlémaque (Livre IX ou XI). Idomenée s'apprête à faire la guerre à divers peuples de la grande Grèce qu'il a irrités par ses façons hautaines... Mentor s'interpose, il lui fait expliquer la cause de la guerre, qui est presque aussi futile que celle des fouaciers de Lerné, et il lui persuade de renoncer à cette guerre et de faire lui-même le» premières démarches en faveur de la paix. Idoménée y consent avec peine, mais Mentor s'élance dans la campagne, un rameau d'olivier à la main, et adresse aux troupes irritées et impatientes d'en venir aux mains un discours éloquent:
Idoménée est prêt à périr ou à vaincre; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il auroit honte de craindre d'être vaincu, mais il craint d'être injuste, et il n'a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix: il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur ; car il ne fait aucun cas d'une paix forcée. 11' veut une paix dont tous les partis soient contents, qui finisse toutes les jalousas, qui apaise tous le» ressentiments, et qui guérisse toutes les défiances. £n un mot, Idoménée est dans les sentiments où je suis sûr' que vous voudriez qu'il fût. Il n'est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas difficile, si vous voulez m'écouter avec un esprit dégagé et tranquille.
Mentor expose ensuite les conditions de la paix. Il ajoute comme Gallet:
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Si VOUS refusez le paix et la justice qui viennent à vous, la paix et la justice seront vengées. Je prends tous les Dieux du ciel et des enfers à témoin des justes propositions que je viens de vous faire.
En achevant ces mots, Mentor leva son bras pour montrer à tant de peuples le rameau d'olivier qui étoit dans sa main le signe pacifique.
Mentor étoit, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu'il étoit environné de tigres qui, oubliant leur cruauté, venoient, par la puissance de sa douce voix, lécher ses pieds et se soumettre par leurs caresses. D'abord il se fit un profond silence dans toute l'armée. Les chefs se regardoient les uns les autres, ne pouvant résister à cet homme, ni comprendre qui il étoit. Toutes les troupes, immobiles, avoient les yeux attachés sur lui. On n'osoit parler, de peur qu'il n'eût encore quelque chose à dire, et qu'on ne l'empêchât d'être entendu. Quoiqu'on ne trouvât rien à ajouter aux choses qu'il avoit dites, on • auroit souhaité qu'il eût parlé plus long-temps.
Si Gallet eût pu s'adresser aux troupes, si les troupes de Picrochole eussent pu entendre sa voix, peut-être eussent-elles crié comme les troupes alliées, dans Télémaque :
sage vieillard, vous nous désarmez ! La paix ! la paix !
Mais les troupes de Picrochole n'étaient pas comme celles des Grecs admises à la délibération. Composées pour la plupart d'aventuriers avides de pillage, elles étaient peu sensibles à ia raison ou à l'éloquence. Quant au chef lui-même, il Tétait encore beaucoup moins. Enivré de sa facile victoire sur des gens qui ne se défendaient pas, il n'accorda pas même audience aux envoyés de Grandgousier.
Rabelais et Fénelon professent les mêmes idées à l'endroit des conquêtes, ils ont la môme horreur de la guerre, et cherchent tous deux à réagir contre des rois conquérants infatués de leur gloire ; ils se renie*
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contrent un moment en chemin, mais il se séparent bientôt. Fénelon veut agir par l'insinuation et la persuasion, Rabelais procède par la raillerie et le comique.
Picrochole, non seulement refuse de recevoir les envoyés, il ne veut pas même aller leur parler, et leur dit de s'entendre avec le capitaine Touquedil- Ion, qui affûtait en ce moment une pièce d'artillerie sur les murailles.
Gallet voulut aller jusqu'au bout II montra les provisions qu'il apportait et le contrat qui donnait à Marquet la métairie de la Pomardière. <<Pour Dieu, dit-il, vivons dorénavant en paix. Quittez cette place sur laquelle vous n'avez aucun droit, retirezvous chez vous, et soyons amis comme devant».
Touquedillon transmit le message à Picrochole,
mais en lui présentant les choses à sa manière :
Ces rustres ont belle peur, lui dit-il. Grandgousier tremble dans ses chausses. Ce n'est pas son affaire d'aller en guerre, mais oui bien de vider des flacons. Peosait-il avoir affaire à une dupe, de vous repaistre de ses fouaces V Voilà ce que c'est que d'avoir été trop bon envers eux I Oignez villain, il vous poindra [piquera]; poignez viUain, il vous oindra.
Picrochole, dont la tète n'est pas forte, ne manque pas d'abonder dans le même sens; «Çà, çà, çà, dit-il, ils en auront. >
Touquedillon lui remontre alors qu'ils sont assez mal avitaillés. <Si nous sonmies assiégés, je suis d'avis que nous nous fassions tous arracher les dents, excepté trois. Ce sera bien assez pour consommer ce que nous avons de munitions de gueule. > — Picro-