‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 73 sur 110 · L^ÎLE DES PLAISIRS · texte numérisé non relu

L^ÎLE DES PLAISIRS

cent, avec la liberté en plus de choisir son temps» \ ses l)ccup&tiona du moment. Thélème, à beaucoup d'égards, n'est qu'un lieu où Toii perfectionne ses études physiques et intellectuelles. On s'y prépare à la vie active. C'est l'Université de l'éducation attrayante. On a déjà remarqué qu'il n'y a à Thélème ni «beuveries» ni festins. Chacun mange chez soi avec ses intimes. . Il en est de même du libre amour. Toute dame - a. je droit, le devoir même de se choisir un cavalier, ' mais quand . ils s'aiment, ils s'épousent et s'en vont. Les <beuveries» interminables sont laissées aux crasseux précepteurs <Je Gargantua, aux ignorants comme frère Jean, aux vieillards comme Gran4gou8ier. Ni Pantagruel ni Car- ^i gantua ne s'enivrent. Les amours immondes sont le fait d*un vaurien, poltron et cynique, comme Panurge. A Thélème, tout est libre, mais tout est décent, tout est noble, tout est beau.

Un critique a rapproché de Thélème Vile des Plaisirs, de Fénelon. Ce rapprochement n'est pas plus fondé que celui qu'on a fait entre Thélème et le Phalanstère. Dans cette lie, les amusements viennent au devant de vous sans que vous ayez même la peine d'exprimer un désir, et Tennui nait immanquablement de la satiété.

«Fatigué de tant de festins et d'amusements, dit Fénelon, je m'éloignai de ces contrées en apparence si délicieuses et de retour chez moi, je trouvai dans une vie sobre et dans un travail modéré, dans des mœurs pures, dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que ? n'avaient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs {Fables, VIII).

GAKGANTUA. — III. l'ABBAYB DE THÉLÈME.

II n'y a rien de semblable à craindre à Thélème. Le plaisir ne vient pas chercher le Théléffiite, c'est lui qui va le chercher ; soit qu'il exerce son corps à la gymnastique, son adresse à la chasse, son esprit à rétnde, à la culture des sciences et des arts, il est toujours en action. Dans la pensée de Rabelais, il n'y a pas plus d^ temps perdu pour l'activité intellectuelle à Thélèmie qu'il n'y en avait chez Gargantua à l'époque où il était sôus la direction de Ponocrates. Rabelais n'a pas pcneé, n'a pas voulu prévoir que inactivité, la paresse pût se glisser parmi les associés, avec l'ennui, son eomimgnon obligé. Cela dépend des caractères cependant. Il est des êtres apatîiiques auxquels ce régime pourrait ne pas convenir. Mais Fauteur a eu soin de laisser les portes ouvertes. Si la paresse vous prend, si l'ennui v^o^s vient, rien ne vous force p rester.

On a d'ailleurs prévenu d'avaaice les intéressés. Une longue inscription , placée sur la porte interdit formellement IVntrée de l'abbaye aux fainéants , paresseux , parasites , aux malades mêmes. Tout doit y être gaîté, santé, amour de la stsience, activité du corps et de l'esprit. Ceux qui ne se sentent pais oes dispositions n'ont que faire de se présenter, on ne teur ouvrira pas.

L'inscription n'a pas moins de 108 vers, divisés en sept doubles strophes. Par malheur, ces vers sont plus que médiocres.

Rabelais commence par exclure de sa communauté les hypocrites, bigots, cagots, cafards, et fabricateurs de querelles religieuses.

INSCRIPTION. â97

PtiîB vieflnent les gens de justice, clercs, mangeurs du populaire, scribes, pharisiens, vieux juges. Il n'y aura pour eux ici ni procès ni débats, et par conséquent pas de pâture.

Ârrièife aussi les .usmiers, les grippeminauds , les avares et amasseurs d^argent.

Arrière encore les jaloux, les curieux, tes iftêividus rongés par des maladies honteuses. Il n'y a de place que pour la santé, la joie et la jeunesse.

Entrez, vous qui êtes gaillards, fringants, joyeux, mignons et gentÛs compagnons.

Entrez , vous qui annoncez le saint Evangile comme il doit être annoncé :

Fntrez, qu'on fonde ici la foi profonde ;

entrez pour confondre

Les ennemis de la sainte parole.

Les protestants oftt cru voii^ daës ces*, derniers vers une invitation aux pasteurs calvinistes à venir ' à Thélème. L'ensemble de llnscription et de l'ou- ^ vrage prouve qu'ils se trompent. Après avoir banni | les instigateurs de querelles religieuses dans les premiers vers, Rabelais n'inviterait pas ici les pasteurs calvinistes, qui étaient aussi ardents dispu-/ teurs que les catholiques. Eabelais appelle ceux/ qui se contentent de prêcher la morale de l'Evan-f giïe, cïa M pi*of<ynie>, l'amour des hommes entt^ eux, la fraternité.

Cette itrâcriptron de Thélème est dans le gdûtN des vers du XV° siècle et noa de ceux du XV P. | Il y a une foule d'assonances et de rimes régulière- 1 ment placées dans le corp^ dm vers, ce qui fait de / ces strophes de véritables tours de force ; mais les /

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tours de force réclament une agilité, une souplesse, qui- dissimule l'effort, et Rabelais est loin de posséder ces qualités lorsqu'il écrit en vers. Voici la dernière des doubles strophes de l'inscription. C'est la meilleure, ou, si l'on veut, la moins mauvaise. Les rimes couronnées, c'est-à-dire répétées au commencement du vers suivant sont en italiques :

Gy entrez, vous, dames de haut para^«, En franc courage *. Entrez-y en bon heur *, Fleurs de beauté à céleste YÏsage, A droit cor^a^e, à maintien preude et sage ; En ce passade est le séjour d'honneur.

Le haut seigneur ^ qui du lieu fut donneur Et guerdonncMT*, pour vous Ta ordonné^ Et pour frayer « à tout, prou or donné ^.

Or donné par don Ordonne pardon A cil qui le donne ; Et très bien* guerdonne, Tout morfel preud'hom.

Or donné par don®.

- Après avoir lu ces derniers vers , on approuve ,-. complètement Babelais d'avoir emprunté à Mellin de St- Gelais la pièce, de vers par laquelle il va

terminer ce livre. *

C'est une «Enigme en prophétie > trouvée, nous ditil, sur une lame de bronze en creusant les fondements de l'abbaye de Thélème. ' Les deux premiers et les six derniers vers sont seuls de Babelais.

* Hardiment - * Sous de bons auspices, en bon augure - ' Gargantua — ^ Rémunérateur , il a récompensé par là le moine de ses services — • Mis en ordre — ® Subvenir à toutes les dépenses — ' Donn# beaucoup d'or - ^ l^qj ^onné par don récompense très bien tout homme sage.

l'énigme-peophétie.

Certains commentateurs ont fort déraisonné à propos de cette pièce. Lemotteux, Tabbé de Marsy, Ermangart, font de Mellin de St-Gelais un zélé calviniste. Or Mellin ne fut jamais ni calviniste ni zélé. Fils d'un évêqué poète de cour, il fut abbé^ et aumônier de Henri II, alors que ce prince n'était encore que dauphin. Mellin était aussi un poète de cour et de société, un poète galant surtout, très spirituel, raffiné, imitateur de Pétrarque et des Italiens, tandis que Ronsard imitait les Grecs alexandrins, — sceptique peut-être au fond de Pâme, mêlant volontiers les chants d'église et les mystères de la religion avec la galanterie et les dieux du paganisme, tournant heureusement le madrigal^ excellant à affiler un conte en épigramme, à rimer finement des riens précieux et jolis, mais paresseux et ami de ses aises. Un tel personnage a dû nécessairement tourner le dos au calvinisme , par prudence d'abord, pour ne pas compromettre sa joyeuse existence de prélat homioe du monde, et aussi par. antipathie contre une croyance qui prenait la vie tellement au sérieux. Que dans des strophes dont nous avons rapporté quelques vers à propos des Fanfreluches^ il ait pris le parti de Marot contre ses persécuteurs, cela se conçoit; il défendait un confrère en poésie; il protestait en faveur de la tolérance, parce que toute mesure violente lui était antipathique. Mais que, dans la pièce que nous allons analyser, il ait entendu faire un manifeste calviniste, c'est ce qu'il est impossible d'admettre, et il faut toute la prévention de Lemotteux ^ toute la légèreté de l'abbé de Marsy et des commentateurs de l'édition variorum^ pour soutenir une pareille opinion.

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La pièce fit grand bruit cependant à une époque oit Ton se préoccupait beaucoup de ces sortes de prédictions. Les guerres civiles religieuses ne commencèrent en France qu'en 1562, quatre ans après la mort de Mellin et vingt-neuf ans après la publication de r« énigme» dans les premières éditions de Gargantua^ et pourtant elle est pleine de détails qui se rapportent parfaitement aux luttes religieuses qui allaient remplir le dernier tiers du siècle.

Pour apprécier justement le caractère prophétique de cette pièce, il faut d'abord se demander s'il est bien sûr que St-6elais en l'écrivant ait pensé aux guenes religieuses?

Les énigmes étaient fort à la mode à cette époque, non pas ces courtes énigmes qui ne sont que des définitions où l'on s'astreint à unir la précision à l'obscurité, mais des énigmes développées et offrant généralement un double sens. Les Facétieuses Nuits de Straparole^ que l'on venait de traduire, contiennent un nombre considérable de ces pièces où l'auteur se tient en équilibre entre deux sens, généralement acceptables, Tun décent et convenable de tout point et un autre qui ne Test guère. Ces sortes de compositions devaient tenter St-Gelais, esprit subtil , rimeur adroit et ami des tours de force réussis. Les veris en question s'appliquent parfaitement dans tous leurs détails aux diverses péripéties du jeu de paume. Au moment où il les écrivait 11 y avait déjà — en Allemagne et ailleurs , — un commencement de lutte armée entre les catholiques

LA PBOPHÉTIE. . 3G1

et les luthériens. Qu'il ait voulu faire allusion à ces faits pour détourner rattention du lecteur et l'empêcher de deviner trop vite le sens de son énigme, cela non-seulement est possible, mais cela est fort probable, d'autant plus que le tableau qu'il trace de cette guerre est assez vague et ne se précise que grâce à un commentaire minutieux ; mais l'examen de l'énigme telle qu'elle se trouve 'dans les Œuvres de l'auteur montre clairement que sa principale préoccupation était le jeu de paume. C'est Rabelais qui, en se Fapprofpriant, en la commentant par ses additions , en la rattachant à Tabbaye de Thélème, en a grandi la signification, et, de ce qui n'était qu'un futile amusement^ a fait une prophétie qui passe par dessus les têtes des catholiques et des protestants , çt devient ^ eri d'espérance dans le triomphe définitif de la science libre et de la philo^phie.

Sursum corda! nous dit-il en commençant dans deux vers qu'il place en tête :

Pauvres humains qui bon heur attendez Levez vos cuetxrs et mes dits entendez.

Puis il cède la parole à son ami :

S'il est permis, nous dit celui-ci en substance, soit par les astres, mit par un effet de la puissance de Dieu, de connaître Tavenir, voici ce qui doit arriver :

. Je fay sîj^roir à. qui le veult. entendre Que cest hiver prochain, sans plus attendre, Voyre plus tost, en ce lieu où nous sommes, Il sortira une manière d'hommes Las du repos et taschés de séjour (du calme),

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mais ne furent vaes dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes à la main, à raiguille, à tout acte mulièbre [féminin] honnête et libère, que là estoient.

Par cettç raison , quand le temps v^u estoit que an* cun de iceile abbaye, ou à la requeste de ses parents oa pour autres causes, voulust issir [sortir] hors, avec soy il emmenoit une des dames, celle laquelle Tavoit pris pour son dévot [dévoué]; et estoient ensemble mariés. Et si bien avoient vescu à Thélème en dévotion [dévouement] et amitié , encore mieulx la continuaient-ilz en mariage , et autant s'eutreaijnoient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs nopces.

/ L abbajie de Thélème n'a rian de commuQ avee rutopîe de Thosoiias More. Rabelais avait lu évidemment le livre où le chancelier d'Angleterre trace le tableau de sa république, puisqu'il loi emprunte deux dénominations qui vont figurer dans Pcmùa* gruél : le pays d'Utopie et la ville des Âmaurotes. L'ouvrage avait déjà seize ans de date quand parut Gargantua* Mais Rabelais ne lui a rien emprunté en décrivant son abbaye idéale. Thélème n'a rien de commun non plus — pour l'idée du moins, avec la Cité du Soleil, de Campanella, ni avec / le Phalanstère, de Fourier. Dans la Cité du moine / napolitain, le travail est obligatoire; quiconque ne I travaille pas est banni. Dans l'Utopie , chacun doit fournir aussi une certaine quantité de travail productif. Dans le Phalanstère, tout le monde travaille, sans contrainte, 11 est vrai, mais parce que le travail est attrayant, parce qu'il est devenu un plaisir. Ces cités idéales se suffisent à elles-mêmes. Elles consomment, mais elles produisent. Lé luxe daus le Pha-

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