‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 74 sur 110 · LÀ PROPHÉTIE · texte numérisé non relu

LÀ PROPHÉTIE

lEt] n'en sera délivrée la terre Josques à tant qu'il en sorte à grand erre [Tite], Soudaines eaux dont les plus attrempez [modérés], En combattant seront prins et trempez

Ces eaux qui viendront inonder les combattants, c'est probablement la force matérielle, la compression des idées, par les princes catholiques ou par les chefs protestants, car Tintolérance devait être égale dans les deux partis: Kabelais pouvait bien le prévoir d'après les dispositions des esprits.

Le poète, en parlant de cette compression, ajoute :

Et à bon droit,

car en livrant le combat, les adversaires se sont servis des «boyaux des innocentes brebis» non pour faire un sacrifice aux dieux, mais en faire un moyen d*action entre les mains des hommes.

Autrement dit, sous prétexte de prendre les intérêts de la rejigion, ils n'ont cherché dans cette guerre que leur utilité personnelle.

Or maintenant, je vous laisse à penser Comment le tout saura se dispenser [s'arranger], Et quel repos, en noise si profonde, Aura le corps de la machine ronde.

Quelle sera la fin de cette première lutte? car on n'y peut voir qu'une trêve au milieu de la guerre. Ceux qui auront le plus de pouvoir sur «la machine ronde»,

Les plus heureux qui plus d'elle tiendront, Moins de la perdre et gaster s'abstiendront; Et tâcheront en plus d'une manière A l'asservir et rendre prisonnière.

Tant que la lutte ne les avait pas exaspérés, ils auraient pu se montrer tolérants ; ils ne le seront plus

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désormais, quand même ils devraient «gaster» leur position; si bien que la pauvre «mach^'ne rondes vaincue n'aura de recours possible qu'auprès de celui qui Ta créée; les vaincus n'auront à ce moment de recours possible qu'en Dieu; la libre pensée sera comprimée partout.

Pour combl3 de malheur, poursuit St-Gelais, ou plutôt Rabelais,

Le clair soleil aios qu'estre [avant d'être] en occident,

Lairra espandre obscurité sur elle,

Plus qae d'éclipsé, ou d^ nuict naturelle.

Dont ea un coup perdra sa liberté

Et du hault ciel la faveur et clairté

Ou pour le moittâ demourera. déserte.

L'auteur semble prévoir Téclipse qui va se itice dans la littérature altenande, dans la' littérature italienne, dans les arts et la littératuie de l'Espagne, et> rabaissement des esprits après le concile de Trente. Cette prévision n'a rien d'extraordiu^re dans les circonstances données et c'est le cas d'appliquer le refrain :

Faut pas êtr' grand sorcier pour ça.

Mais l'agitation qui aura précédé cette éclipse n'en portera pas moins ses fruits, si bien que, peu à peu, ceux qui s'étaient emparés de Tinfluence reculeront devant leurs adversaires,

. . . mesme ceux qui tenue l'auront

Aux survenans occuper la lairont [laisseront] ;

Les deux partis se réconcilieront et se retireront de la lice,

Et toutefois devant le partement On pourra voir en l'air apertemeat L'aspre chaleur d'une grand flamme esprinse Pour mettre à fin les eaux et l'entreprinse.

INTERPRÉTATIOfUrtS DE LA PROPHÉTIE. 305

Avant la Bépara^tioit) on v^rra af()<|^aralt¥è la Itr ffîière q^i mettra ttn terme à la httte, et fera disparaHre les éanx du déluge de la réaction.

8t*Ge)ai8 s'arrête là , mais ce n'est pas asgez pcmr Rabelais d'avoir motttré le ûtuobmu de U jM^ Josophie brillant an dessus des combattants réconciliés. Il insiste i»ur le bonbenr qm attewi cmx Çtti auront lutté jusqu'au bout. Il annonce que ceux qui ont été

Penéff, lassés, travaillés, affligés,

seront comblés de bonheur et enricMs de xûeanne céleste.

La vensh Feu par certaine tcieBce, Le bien et fruit qui sont de patienoe, Car cil qui plus de peine aura souifert Auparavant, du lot pour lors offert Plus recepvra. qu'est à révérer, Cil qui en fin pourra persévérer !

Bonheur et honnenr à qui pers^évérera juàt}u'à la fin!

Babelaîfi a tilfrigé plus tard -ces dernières lignes. Nous préférons. la première rédaetîon. Rabelais en corrigeant ses vers n'était pas plus heureux que Lamartitte. Chez tous deut la première veirsion est la meilleure.

Nous convenons que cette «Enigme en prophétie» manque quelque peu de clarté ; quelques-irnes des explications que nous donnims peuvent être oon* testées, mois le sens général nb sauvait être don^ teux. Il est indiqué par les premiers et les derniers Ters: «Levez les cuesTsl Bonheur à qui persérèreHa!»

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n est indiqué aussi par le rapprochement que fait fiabelais de cette prophétie avec la création de l'abbaye de Thélème. La lutte sera terrible et prolongée, la force remportera d'abord, mais la lumière restera victorieuse à la fin, et Thélème se réalisera. DeuK des personnages de Eabelais commentent, \ cette énigme : Gargantua et frère Jean :

Ce n^est pas de maintenant , dit Gargantua , que ceux qui croient à l'Evangile sont persécutés :

Mais bien heureux est celui, qui ne sera st^andalizé et qui toujours tendra au but que Dieu par son cher fils nous a indiqué, sans en être distrait ni détourné par ses affections charnelles.

Ici il y aurait lieu de se demander quel est cet Evangile qui attire la persécution sur ceux qui y croient. Ce ne peut-être l'Evangile tel que le prêche Calvin, puisque Rabelais se sépare de lui sur le dogme principal, le péché originel.

Rabelais craint pourtant d'avoir été trop explicite frère Jean va opérer une diversion :

— Que pensez- vous donc que signifie cette énigme? demande-t-il à Gargantua.

— Le décours et maintien de la vérité divine.

Le «décours», c'est-à-dire le développement, le progrès.

Ici Rabelais continue d'être obscur à dessein, mais il n'est pas impénétrable ; il ne veut pas dire toute sa pensée, mais il s'arrange pour qu'on la devine.

Nous n'aurons pas besoin de chercher longtemps pour savoir ce qu'est, pour lui, la vérité divine, la vérité qui vient de Dieu et à laquelle l'homme doit s'attacher.

Revenons un peu sur nos pas. Que fait-on dans

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