LIVRE II. PANTAGEUEL. — I. SA JEUNESSE
chiens, souffle ce feu, allume cette chandelle, ferme cette porte , taille ces soupes , envoyé ces pauvres , baille-leur ce qu'ilz demandent , tiens ma robe , que je me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les commères.
Ce disant, (il) ouït la letanie et les mémentos des prestres qui portoient sa femme en terre ; «dont laissa son bon propos et tout soudain fut ravi [emporté] ailleurs, disant : Seigneur Dieu , faut-il que je me contriste encore ? Cela me fasche, je ne suis plus jeune, je deviens .vieux , le temps est dangereux , je pourray prendre quelque fièvre, me voyla aflfblé. Foy de gentilhomme ! il vault mieulx pleurer moins et boire davantage. Ma femme est morte, eh bien, pardieu [Da jurandi)^ je ne la ressusciterai pas par mes pleurs ; elle est bien , elle est en paradis pour le moins, si mieulx n'est; elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités ; autant nous en pend à l'œil. Dieu gard le demeurant [celui qui reste] ! il faut penser d'en trouver une autre.
Mais voicy que vous ferez , dit-il aux sages femmes ; allez à l'enterrement d'elle, et ce pendant je berceray ici mon fils , car je me sens bien fort altéré et je serois en danger de tomber malade : mais beuvez qu^querbon traict devant : car vous vous en trouverez bien et m'en croyez sur mon honîieur. A quQy obtempérans , altèrent à l'enterrement et funérailles, et le pauvre Gargantua demeura à l'hostel.
Ce pauvre Gargantua que l'auteur plaint de rester à la maison pandant que l'on enterre sa femme est le digne pendant de ce pauvre Tartuffe dont Orgou déplore si sympathiquement le malheur. Ce chapitre et les suivants ont passé dans la seconde Chronique.
Rabelais s'amuse ensuite à nous raconter les faits et gestes du jeune géant. Il consomme à un repas le lait de quatre mille six cents vaches, et un beau
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jour, il dévore, à moitié crue, une de ces bêtes, sans vouloir lâcher prise. On fut obligé de rattacher dans son berceau avec des chaînes ; quelques-unes de ces chaînes subsistent encore, dit Rabelais ; l'une, par exemple, se voit à La Rochelle et se lève entre les deux grosses tours qui se trouvent à l'entrée du port ; une autre fut emportée pour lier Lucifer qui se déchaînait en ce temps-là à cause d'une colique affreuse qu'il s'était donnée en mangeant l'ftme d*un sergent en fricassée à son déjeuner. Un beau matin, entendant qu'on banquetait dans une pièce voisine, Pantagruel se lève avec son berceau sur le dos et apparaît dans la salle à manger pour ! réclamer sa part du banquet. Un autre fois il étouffa et dévora à moitié un ours qui venait lui lécher le visage.
Pantagruel est envoyé à l'école et parcourt les universités des villes les plus célèbres ; chemin faisant, il sème le pays de monuments antiques; de même que le Oargantua de la Chronique a planté le mont St-Michel, Pantagruel élève un dolmen aux environs de Poitiers ; en passant à Nîmes, il construit en un jour le pont du Gard, et en un autre jour l'amphithéâtre de Nîmes; c'est à lui aussi que Rabelais attribue cette perte du Rhdne, sous des rochers qu'on a fait sauter ces dernières années.
La tradition qui attribue à des géants l'érection des monuments de pierre brute — appelés impro^ prement monuments druidiques — est répandue dans tous les pays purement celtiques des Iles Britanniques et de la France, dit à ce propos M. Henri Martin {Histoire de France, VIII). Il faut ajouter cependant qu'une autre tradition des mêmes pays,
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plus répandue encore qm la première, attiibuie ces monuments à une race de naîns mystérieux, que le christianisme a fait disparaître, mais qui continuent d'habiter des ^îayernes dans le Yoisiiiage des monuments.
Dans le cours de scb voyages, Pantagruel fait quelquefois de plaisantes rencontres- Un jour quMl était ailé se promener aux environ» d'Orléans, il voit venir^ par le cbemin de Pari^, un écolier tout joliet* On se salue de part et d'autre, puis Pantagruel dejDxanda à l'écolier d'où il venait.
li'écolier lui répondit: «De Tadme, inclyte et célèbre académie que l'on vocit^ Lutèce* >
Cet écolier parle latin en français, c'est-à-dire qu'il donne la terminaison française à des mots purement latins. Le langage de la science au moyenâge était le latin — un latin assez bizarre, que l'on comprend difficilement si l'on n'en a fait une étude spéciale -^ les cours de l'université se faisaient en latin et les écoliers étaient obligés de parler cette langue. D'un autre côté il y eut à la Benaîssance une telle réaction contre le moyeai*&ge, un tel retour vers l'antiquité, qu'on eût volontiers remplacé tous les mots de la laague usuelle par les locutions latiaes correspondantes, comme plus élé^ntes et plus distinguées. C'est de cette époqite que date uu grand nombre des mots de notre langue fnaiaçaise servUenest copiés <du latin. On sait que les mots fi:aoçais tirés de la langue des Romains, c'est-à-dire la presque totalité de notre vocabulaire, ae divisent en deux séries: les mots tirés du latin par le^ peu-
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pie, et les mots crées par tes aavants. Les uns et les autres soBt parfaiteitie&t reconnais^bles. Dans les mots qu'il a tirés 4u latin, le peuple a conservé l'accentuation latine, en supprimant toutes les syllabes qui se trouvaient après la syllabe accentuée C'est ainsi que : anima est devenu : âme ; mràculum, tûxmcle ; perieulum, péril ; angélus^ angle (pronôttcfez : anjle), puis ange ; quelquefois la t^oyelle actMentuée en latin , s'est légèrement modifiée , adoucie ; mô- Mlis est devenu: meuble; pôpulue^ peuple; émoj j'aime, etc.
Les érudSts du XVP siècle qui ottt fait entrer de Ces mots dans notre langue, n'ont pas tenu compte de l'accentuation latîne^ qui s'était perdue ; ils ont pureitaeTit et simplement copié le mot latin en Idî donnant raccentuation française : môbUis est devenu : ftiobiïe', par le transport de l'accent sur la dfefûièfe syllabe; fragile s'est placé à gM^ de: *<frêle*, et scandale à côté d' «esclandre». Les ttots se sont rappW)chés de l'oT^thographe et éWgnés de la prmiottciation latine. Les? AUemand's ont transformé de même beaucoup de mots latins qu'ils ont adoptés, mais par le procédé inverse: les Français ont fait porter l'accent sur la dernière syllabe : mobile ; les Allemands l'ont reporté sur la première et de Colôniay Cologne, ils ont fait Œln.
C'est du XVr siècle aussi que déte, en grande partie du moiftis, œttë o^hographe, qtil soui» prétexte d'étymologie , multiplia les lettres noçi prononcées; on écrivit par exemple «hault», à ca^se d^altuê, «mieulx», à cause àemeliu^y ^veult^, à cause de vult^ la «faulx», à cauefé de folJi^, sans s'aperc&roir que ces l, que l'on ajoutait, figuraient déjà dans te