LIVRE II. PÀNTAGBUEL. — I. SA JEUNESSE
écrivit à cette époque une lettre éloquente et sage pour rengager à persévérer dans ses études. Cette lettre a été très bien analysée et appréciée par Fr. Guizot , et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire cette analyse, qui, après avoir figuré dans les Annales d'éducation^ a été réimprimée dans les Méditations et Etudes morales^ 1852, in 8*.
«L'éducation de Pantagruel n'est point abandonnée tout entière à son précepteur ; son père aussi y concourt et la surveiUe avec une tendresse sensée et active.
Gargantua écrit à son fils :
Non sans juste ôt équitable cause, je rends grâces à Dien» mon conservateur , de ce qu'il m'a donné pouvoir veoir mon anticquité chenue [blanchie] refleurir en ta jeunesse; car, quand pour le plaisir de celuy qui tout regîst et modère, mon ame laissera cette habitation humaine, je ne me reputeray totalement mourir, mais passer d'un lieu en autre, attendu que en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde^ vivant, voyant et conversant entre gens d'honneur et mes amis, comme je soulois.
«N'est ce pas là un des plus nobles motifs que l'on puisse présenter à nn jeune homme pour l'engagera se distinguer, à bien vivre , et à honorer ainsi cette image de son père, qu'il est destiné à perpétuer dans le monde? et les conseils de ce père ne doivent ils pas inspirer a son fils autant de reconnaissance que d'ardeur, lorsqu'il ajoute en les lui donnant:
Je ne dy cela par méfiance que j'aye de ta vertu, laqueUe m'a esté ja par cy-devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager a profiter de bien en mieulx. Et ce que présentement t'escris n'est tant qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te réjouisses et te refraichisy ses en couraige pareil pour l'advenir.
«Je voudrais citer dans toute leur étendue les conseils que précèdent des sentiments si affectueux et si vrais. Je choisis un passage remarquable par Télévation dés sentiments et l'étendue des idées: on y voit un père charmé
OÀBGANT0A A SON FILS. 329
que la destinée ait fait naître son fils dans an temps plus éclairé et pins favorable an développement des facultés de l'homme que n'était celai oti il naqait lai-même ; il exhorte son fils à profiter de tontes les ressources qai s'offrent à lai, à prendre ^art aox lamières de son siècle, k honorer les sciences et les lettres dans ceux qai les cultivent, et à ne pas associer, au sot orgaeil de la richesse et du rang, le staplde orgueil de l'ignorance :
Quand j'étudiois , lui dit-il , le temps n'estoît tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoîs copie [abondance] de telz précepteurs, comme tu as eu. Le temps estoit encore ténébreux et sentant Pinfelicité et calamité des Gothz, qui avoient mis a destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine , la lumière et dignité
a été de mon aage rendue es lettres Maintenant toutes
disciplines sont restituées , les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant» hébraique, dialdiû'qe, latine; les impressions tant élégantes et correctes en usance , qm ont été inventées de mon aage par inspiration divine, comme à contrefil, l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants , de précepteurs très doctes , de librairies tres-amples... et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place, ny en compagnie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve..^ Parquoy , mon fils , je t'admoneste qu'employés ta jeunesse à bien profiter en estude et en vertus .... J'entends et veulx que tu apprennes les langues parfaictement ; premièrement la grecque , comme le veult Quintilian, secondement la latine, puis Phébraïque pour les sainctes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement , et que tu formes ton style , quant à la grecque, a l'imitation de Platon: quant à la latine, de Gicéron; qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente.... Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes tet me les confères avec philosophie,,.. Fuis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins.,., somme que je te voye un abysme de science.««, etc , exe. '
c£t pourquoi Gargantaa veut-il que son fils fasse toutes ces études, acquière toute cette instruction? A-t>il le projet d'en faire un savant , un lettré, de le vouer à un de
330 LIVRE II. PAHTàQBUEL. — I. SA JEUNESSE.
ces états pour lesquels on conyieDt que la science est Indispensable ? Non 'y Gargantua sait que Pantagniel est destiné par sa naissance à suivre une carrière où, selon les idées communes , on peut se passer de savoir ; mais il sait aussi que , dans toutes les carrières , le savoir et les lumières sont un honneur comme une force ; et il recommande à son fils d'employer k les acquérir les années de sa jeunesse.
Car doresenavant que tu deviens un homme et te fais gfrand, lui dit-il, il te faudra issir de cette tranquillité et repos d'estude , et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et nos amis secourir en tous leurs affaires contre les assaulx des malfaisans,
«C'est donc pour consacrer k une vie active tout be qu'il aura acquis de talents, de connaissances et de supériorité, que Pantagruel se livre avec tant d'ardeur h l'étude*
< Jamais, au milieu de ses travanx, Pantagniel n'oul^alt que la vertu doit être le ju'emier but des efforts de Pkomme.
Science sans conscience n'est que ruine de l'ame, lui avait écrit son père: il te convient servir, aimer et craindre Dieu, ^B sorte qne jamais n'en sois désemparé par péché. Aye suspects les abus du monde ; ne metz ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire , mais la parole de Dieu demeure éternellement.... Révère tes précepteurs, fuy les compagnies des gens auitquels tu ne venbt point ressembler...; et quand tu congnottras que auras tout le sçavoii^ de par delà acquis, retourne vers tnoy affin que je te voyeet donne ma bénédiction avant que de mourir. »
Pantagruel, apr^s avoir lu cette lettre, se mit i étudier avec plus dVdeur que jamais, «en sorte qa'ea le voyant étudier et profiter, vous eussiez dit que S0& esprit était entre les livres comme le feu parmi les broussailles.» Rabelais nWrait jamais trouvé ni cette comparaison, ni la lettre qui précède s'il n'eûf été animé lui-même de cette fièvre d'étude qu'il prête i ses personnages.
l'homme aux TftSUE LÀKOUBS. 3B1
xn.
G*est & ce moinent que nous voyons apparaître Pa- Durge, qui va jouer un rôle prépondérant dans le reste de l'ouvrage.
La manière dont Pantagruel h rencontra est célèbre, et Ton a voulu y voir, comme nous Pavons déjà dit, un trait de la vie de Rabelais lui-même.
Un jour que Pantagruel se promenait avec ses compagnons et quelques étudiants en dehors de Paris, il vit venir par le chemin du pont de Gharenton un homme beau de nature et élégant, mais en fort mauvais équipage, et qui avait Pair € d'un cueilleur de pommes du pays de Perche. > Cet homme lui plut aussitôt; il Taborda et lui demanda poliment qui il ecair.
Le personnage lui répondit en allemand :
Innker, Gott geb énch GlUck and Heil zavor. Lieber luaker, ich lass each wîssen, das da ihr mich von fragt, ist ein arm nnd erbârmlich Ding, etc., etc. [Jeune gentilhomme, Dieu vous donne bonheur et santé avant tout. Cher gentilhomme, je dois vous apprendre que ce que vous me demandez est chose triste et digne de pitié, etc.]
— Mon ami, dit Pantagruel, je n'entends point ce baragouin; si vons voulez qu'on vous entende^ parlez un autre langage.
L'étranger reprend:
Al barildim gotfano dech min brin alabo, etc.
A quel idiome appartiennent ces mots bizar^res ? C*6St de Tarabe^ a dit un commentateur qui ne savait pas nn mot de cette langue^ Sylvestre de Sacy tait remarquer à ce propos que la fréquence du p et des terminaisons en m exclut fonnettement cette anppo-
832 LIVBE II. PÀNTÀOBUBL. — I. SA JETJNESSE.
sition. M. Rathery est parvenu, avec beaucoup de bonne volonté, à y reconnaître des mots anglais, mais qui n'offrent aucun sens. Il est probable qaMl faut voir ici tout simplement une de ces mystifications où Rabelais se délecte de temps à autre.
— Entendez- vous ? dit Pantagruel à ses compagnons. Je crois, dit Epistémon, qt^e c'est le langage des antipodes. — Compère, reprit Pantagruel, je ne sais si les murailles vous entendront; mais nul de nous n'y entend note.
— Sîgnor mio, reprend le personnage, voi vedete per essempio che la comamasa non snona mai s'ella non a il ventre pieno : cosi, etc. [Mon seigneur, vous voyez par exemple que la cornemase ne résonne pas si elle n'a pas le ventre plein, de même....]
C'est de l'italien. Epistémon déclare n'y rien comprendre. Panurge reprend en anglais :
Lord , if you be so virtuous of intelligence, as you be naturally releaved to the body , you should hâve pity of me, etc. — (Milord, si la vigueur de votre intelligence répondait à vos avantages naturels, vous auriez pitié de moi, etc.)
— Je comprends encore moins, dit Pantagruel. —
Panurge reprit:
Jona andie guaussa goussy etan beharda er remédie beharde versela ysser landa, etc.
Ceci est du basque, mais à la condition qu'on lira:
— Jaun handia, gauza gucietan behar da erremedio; behar da^ bercela icer lan da, etc. [Ce qui vent dire, suivant un commentateur : Mon grand monsieur , it toute chose il fiaiit un rebiède ; il ea faut un, autrement besoin est de suer, etc.]
Voyant que personne n'a compris , Panurge re^
l'houhe aux tbeize langues. 333
prend, et cette fois dans nn langage qni parait une nouvelle mystification:
Prug frest fringt sorgdinaiid strochdt dmds pag brielang gravot chavigny pomardière rosth devinière près Nays, etc.
Ces derniers mots désignent des localités du Chinonois.
— Parlez-vous chrétien, mon ami, ou patelinois ? demande Epistémon. Panurge répond en hollandais :
Heere » ik en spreeke anders geen taale , dan kersten taale, etc. [Monsieur, je ne parle aucune autre langue qu'une langue chrétienne, etc.]
Mais les auditeurs se déclarent encore incompétents. Panurge reprend en espagnol:
Senor , de tanto hablar son yo- cansado , porque yo suplico a Yuestra reverencia que mire a los préceptes evangelicos,para que elles movan vuestra reverencia a lo que es de Gonciencia, etc, [Seigneur , je suis fatigué d'avoir tant parlé, aussi je supplie votre Révérence d'avoir devant les yeux les préceptes évangéliqnes pour qu'ils engagent votre Révérence à faire ce que la conscience demande» etc.]
— Mon ami, lui dit Pantagruel, je ne fais aucun doute que vous ne sachiez bien parler divers langages, mais dites-nous ce que vous voudrez en une langue que nous puissions entendre.
Panurge profite de Toccasion pour s'expliquer en vieux danois:
Min Herre, endog ieg med ingen tnnge talede, ligeson bom, oc uskeHige créature, etc. [G'est-à-dire : Monsieur, bien que la langue que je parle ne soit pas celle des petits enfants ou des créatures sans raison, etc.]
-— Je crois, dit Eusthènes, que les Goths par*
334 LIVBE II. PAlîTAaBnSL. — I. SA JEUNESSE.
kient ainsi. Noas mêmes parlerions ainsi, si Dieu le voulait.
Faaurge continue :
Adoni schoiom lécha, etc., en plnt^ avec les eorreelions modernes: Adonaï^ schalôm lachém. Im ischar hatx)b aal aabdecha, bimherah thithên li kikar lecbém, cfaachatab ; malveh Adonal chônên dal. [Monsieur , la paix soit sur vous. Si vous voulez faire du bien à votre serviteur , donnez-moi tout de suite une miche de pain ; il est écrit : Celai*là prête au Seigneur, qui a pitié du pauvre.]
Ëpistémon déclare que c'est là de Thébreu, mais il ne le traduit pas. Panurge reprend :
Despota tinyn panagathe , di«tî qr mî ook artodotis ? etc. [Excellent maître, pourquoi ne me donnez- vous pas du pain, etc.]
Cette fois, dit Carpalim, f ai bien entendu ; c'est du grec. Est-ce que tu as demeuré en Grèce?
— AgouQu dont oussys vou denaguez algarou, etc.
repren'd Panurge, dans une langue qu'on n'est pas encore parvenu à déterminer. On a cherché inutilement à expliquer oe disccnirs par le hongrois, le basbreton, etc.
— J'e»tends, ce me semble, dit Pantagruel, car c'est ou le langage de mo& paya d'Utopie <mi quel** qne chose qui y ressemble pour le son. Panurge l'interrompt pour lui faire en latin un ^scours qui se termine par le proverbe ; Venter famdicus cm rî- €^i$ carere didùur. [Ventre afiamé n'a point d'oreilles.]
— Eh, mon ami, dît Pantagruel, est-ce que vous ne savez pas parkr françaia? -^ Si fiais très bien, sei-
LES DIALBCTICI£N6 DISPUTBUBS. 385
gneur, répondit le compagnon ; c'est ma langue naturelle et maternelle, car je Suis né et ai été nourri en Touraine. Mon vrai et propre nom de baptême est Panurge ; j'arrive de Turquie où j'ai été fait pri-' sonoier lors de la malheureuse expédition de Métélin. ' Pantagruel lui offre de le prendre à son service et le prie de lui raconter ses aventures. Panurge ne demande pas mieux que de les lui apprendre^ mais une autre fois. II a besoin avant tout de se repaître et de se reposer. Pantagruel lui fait donner un bon repas et un bon lit, et vojlà Panurge. enrôlé à la suite de Pantagruel , qu'il ne quittera. plus.
Cette scène est plaiisante, mais elle est un peu longue — 13 discours — . Il faut avouer d'ailleurs qu'elle ne vient pas fort à propos. Panurge qu'on BOUS représente comme mourant de faim et aeca* blé de fatigue, choisit mal son moment pour faire montre de son érudition polyglotte.
xra.
Laissons donnir Paimrge que nous retrouverons plus tard — et même un peu trop souvent — et voyoM Pantagruel mettre son propre savoir à Fépreuve. Il fit annoncer un beau jour qu'il était prêt à soutenir une discussion contre tout venant.
Nous av<ms vu Pantagruel faire des études sérieuses et approfondies, maiâ il n'avait pas négligé pour cela les étodes plus superficielle» qui eonsti-* tuaient alore la partie principale de renseignement uBiVer^tatre,la Dialectique, entre autres. On dis* entait sur des abstractions, sur des subtilités, mais avec acharnement.* Si le sujet était de peu d'impor*
S36 LIVEE n. PAIÏTAGBTTEL. — I, SA JEUNESSE.
tapce, il ne s'en faisdt pas moins une grande dépense d'esprit. Le tort des disputeurs , c'était de croire qa'ils étaient arrivés à la perfection de la science, tandis qu'ils ne s'étaient encore procuré qu'un instrument d'étude. Michelet nous peint ea quelques traits ces luttes interminables aussi vides, aussi futiles par le fond, qu'ingénieuses dans les détails :
Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient un cœur héroïque pour argumenter à mort, em* brouiUer les questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes sliébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes f gonflés, vides et presque idiots.
. . *. Ils agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple : Le porc qu'on mène an marché , est*il tenu par le porcher ou par la corde ? On sait l'ftne de Buridan : entre deux mobiles égaux, deux tentations égales, deux boisseaux d'a^ voine, que fera le pauvre Bruneau? .... Ces respectables étudiants ergotaient quinze ans, vingt ans, sans avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence. Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites , sûrs de n'avoir point de rival et d'être par dessus tous les hommes, doctement, logiquement sots> {La Benaissance, Introduction.)
On était réputé savant quand on avait passé par ces épreuves, on ne l'était pas sans cela. Pantagruel eut la fantaisie de descendre dans la carrière. Pic de la Mirandole, peu de temps auparavant, parcourait Tltalie offrant de soutenir la discussion de omni re scihUi et quibusdam aUiS' C'est par une annonce semblable que Luther avait commencé la Réforme en faisant afficher à Witt^berg 95 propositions qu'il se proposait de soutenir contre tout venant, à la manière des chevaliers du moyen
LÀ CHBESME PHILOSOPHALE.
âge, qui se postaient dans un carrefour, préts^ à accepter la bataille contre tous ceux qui se présenteraient. Luther s'était borné à la question des indulgences. Pantagruel, de même que Pic de la Mirandole, se déclara préparé à disputer sur les points controversés de toutes les sciences et afficha 9,764 thèses qu'il était disposé à défendre. Les disputeurs accoururent en foule. Pendant six semaines, il disputa tous les jours à la Sorbonne, de 4 heures du matin à 6 heures du soir, moins deux heures au milieu du jour, employées à dîner et à se reposer un peu. Tout le monde le connut bientôt ; les bonnes femmes même, quand il passait dans la rue, disaient: C'est lui,— et il en était flatté, comme Démosthène Tétait en pareil cas. Il faut supposer qu'il avait laissé son corps de géant à Orléans le jour des fameuses cloches, sans cela, il n'aurait pas eu besoin de disputer, à la Sorbonne pour être bien connu de tous.
Rabelais, ou un de ses imitateurs, nous at donné à part la Chresme phUosophale des questions encyclopédiques qui devaient être disputées sarbonicolificabUitudinissement es escales de Décret^ près St-Benys de la Chartre^ à Paris. — Ces questions sont au nombre de onze. Voici la première et la dernière :
Uirum une idée Platonique, yoltigeant dextrement sur l'orifice du chaos , pourrait chasser les esquadrons des atomes Démocritiques.
Autrement dit : Peut-on, à l'aide de la philosophie de Platon, réfuter les idées de Démocrite sur la formation du monde ?
838 LIVBE II. PÀNTÀOBUEL. — I. SA JET7NESSE.
Utrum le noir Scorpion pourroit soufErlr solution de continuité en sa substance, et par l'effusion de son sang, obscurcir et embrunîr la voye lactée on grand interest et dommage des lifrelofres Jacobipètes.
Cette dernière question, inintelligible au premiet abord, pourrait bien avoir rapport à la prédication de la Béforme en Allemagne.
Le Scorpion est une constellation qui se trouve dans la vaste couche des petites étoiles formant la voie lactée; or la voie lactée s'appelle aussi «le chemin de St Jacques. » On raconte dans la Chronique connue sous le nom de Turpin, qui parait être l'œuvre du pape Calixte II avant d'être parvenu à la papauté, que Charlemagne, en se levant une nuit, aperçut une traînée lumineuse — la voie lactée? — brillant d'une façon toute particulière et indiquant la direction à suivre pour arriver au lieu où l'apôtre St Jacques était enseveli, c'est-à-dire, le chemin de Compostelle en Galice^ où Ton révère les reliques de St Jacques. C'est à la suite de cette vision que se serait accrédité ce pèlerinage fameux, où se rendaient chaque année ce grand nombre de lifrelofres ou d'Allemands, dont Rabelais nous a parlé dans la Prognostification (Voir p. 88) sans préjudice des pèlerins de France et d'autres pays.
Ce noir Scorpion pourrait bien être, dans l'idée dé l'auteur, la Béforme qui, en se répandant en Allemagne, aurait eu pour effet de réduire le nombre des pèlerins de ce pays allant à Compostelle, si tant est cependant que la susdite question présente un sens quelconque.
Cette Chresme philosophale figure dans toutes les éditions de Rabelais.
LE PBOCÈS INTERMINABLE. 839
D y avait en ee mom^t nu grand proeès entre drax seigneurs dont il est diffieile d'éerire les noms. L'affaire était extrêmement embrouillée, tant pour le eas en litige, que par les écritures qu'on ataît accumulées. La cour du parlement n'y entendait que le haut allemand. Le roi fit assembler quatre des plus grands et des plus gros parlements de France ; on leur adjoignit le grand conseil, et des professeurs aon^seulement de France, mais d'Angleterre et d'Italie. Ils ^;«dièrent le cas quarante-six semaines, et ne purent y mordre ni T^itendre au i&etb Ils résolurent alors de consulter Pantagruel, et, à cet effiel, tirent porter cte lui les sacs et pièces du procès^ qui faisaient presque le faix de quatre gros ânes.
On jugeait alors sur pièces, comme cela se pratiquait encore il y a peu d'années en Russie. C'était une belle occasion pour les rapporteurs de montrer leur science, et d'embrouiller une affaire en l'étouf^ faut sous un fatras de citations, de (tistioctions, de isubdivisions. L'intelligence des hommes de loi chargés de travailler la matière s'employait, non pas à résoudre les difficultés:, mais à les compliquer, de manière à faire durer le procès jiisqm*à parfute ab«aoiff^on des sommes en litige. Pantagruel alla droit au fait:
«Messieurs, dit^l, les deux seigneurs qui ont procès sontr-ils encore vivants ? — Oui. — A quoi servont 'donc tous ces fatras de papiers, où l'en dte les lois romaines et grecques dont les plaidants n'ont jamais entendu parler ? Ces lois sent fondées sans doute sur la philosophie naturelle et morale, mais eeux qui ont
340 LIVBB II. PANTAGBUEL, — I. SA JEUNESSE.
rédigé toutes ces sentences connaissaient la philosophie comme ma mule et les antiquités comme ma pantoufle. Si vous voulez que je juge équitablement, commencez par me brûler tous ces papiers, et faites* moi venir les contondants. »
Les doctes personnages assemblés trouvèrent naturellement de bonnes raisons pour justifier remploi de toutes leurs écritures : < registres, enquêtes, répliques, reproches, salvations et autres telles diableries. > La proposition de Pantagruel fiit acceptée néanmoins, les papiers furent brûlés et les deux gentilshommes personnellement convoqués.
Quand ils furent arrivés, Pantagruel donna la parole au demandeur, en lui enjoignant d'exposer son cas le plus clairement, le plus brièvement possible, en se gardant bien de farder la vérité.
Mais le demandeur a été trop bien instruit par les gens de justice, il a été trop bien soufflé par les avocats, procureurs et huissiers, pour suivre à la lettre les avis de Pantagruel; il croirait manquer à la dignité et aux convenances s'il racontait trop simple* ment les choses devant Tauguste assemblée qui Té*' coûte. Ceux qui ont lu les Mémoires de Beaumarchais se rappellent comment M"^Goezman s'embrouille en mêlant des termes de chicane qui lui ont été soufflés avec des mots de la vie &miûère et les naïvetés d'une femme de peu d'éducation.
Les plaideurs de Rabelais vont plus loin dans cette voie. — Rabelais ne s'arrête jamais à mi-che* min — M"* Goezman comprenait — quelquefois — ce qu'elle disait : les plaideurs de Rabelais ne se comprennent pas eux-mêmes, ce qui ne les empêche pas de parler fort longtemps.
LE PROCÈS INTESIONABLE. 341
Le demandeur conunence ainsi :
Monsieur, il est vrai qu'une bonne femme de ma maison portait vendre des œufs au marché. — CouTrez-vous, dit Pantagruel. — Grand merd, dit le plaideur.
Eacine avait évidemment ce plaidoyer dans Tesprit lorsqu'il a écrit celui des Plaidems.
PETIT JSAir.
Messieurs...
DAKDDr.
CouTrez-vous.
PETIT JEAir.
Oh, mes....
DASDDr.
Couvrez-vous, vous dis-je;
PETIT JSAH.
Oh, Monsieur, je sais bien à quoi Phonneur m'oblige* *
DAimiK.
Ne te couvre donc pas.
PETIT jEAir, se couvrant.
Messieurs, quand je regarde avec exactitude, L'inconstance du monde et sa vicissitude, Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents. Pas une étoile fixe et tant d'astres errants, etc., etc.
Petit Jean enfile les grands mots qu'on lui a appris et ne les comprend pas. Le demandeur de Rabelais est un peu moins solennel.
.... Mais a propos passoit entre les deux tropiques, six blancs, vers le zénith, et maille. Par autant que les monts Bhiphées avoient cette année-là grande stérilité de happelourdes moyennant une sédition de balivernes mue entre les Baragouins et les Aoooursiers pour la rébellion
342 LITBE II. PÀNTAaBUBL. — I. SA JEUNESSE.
des Saisses qui s'èstoient rassemblés jusqu'au nombre de trois, six, neuf, dix pour aller à Taguillanneuf le premier jour de l'an, quand on livre la soupe aux bœufs et la clef du charbon aux filles pour donner l^^avoine aux chiens....
Quelques-uns des mots qu'emploie le demandeur ont besoin d'explication : les blancs et les mailles étaient des monnaies du temps. On disait encore il y a cinquante ans : 6 blancs pour « deux sous et demi >; on dit encore n'avoir ni sou ni maille; avoir maille à partir, c'est-à-dire «à partager > avec quelqu'un. — Les monts Rhiphées sont probablement les Carpathes. — Les happelourdes — ou happelourdaud sont ce qu'on appelle de la graine de niais. — Les Baragouins sont les Bretons, qui appellent lé pain bara et le vin gum^ d'où l'on dit de ceux qui ne savent que quelques mots d'une langue, qui ne savent que demander du pain et du vin, qu*ils la baragouinent. — Les Accoursiers sont ceux qui accoufent dans une boutique, lee cbalands. Aller à l'aguillanneuf, c'est aller recevoir ses étrennes. Il serait trop long de donner même un simple aperçu de& dissertations aux^quelles ce mot a donné lieu.
Mais si les mots employés par le plaideur sont clairement explicables, le sens de son discours ne l'est pas. Pantagruel ne tarde pas à voir à qui il a affaire, et il laisse parler son plaideur sans broncher. Celui-ci s^échauffe de te^ps à autre :
La mémoire souvent se perd quand on se chausse au rebours s'écrie-t-il. Dieu garde 'de mal Thibault mitaine!
Pantagruel le calme. < Parlez lentement et sans colère, lui dit-il ; j'entends le cas. Poursuivez. >
Le plaideur reprend sa plaidoierie, et parle des vieux drapeaux dont usent les peintres de Flandre
LE PROCÈS INTEBMIKABLE. 343
quand ils veulent bien exactement ferrer les cigales. Ici le défendeur veut l'interrompre. — «Paix I de par le diable ! s'écrie Pantagruel. Je sue d'aban [fatigue] pour entendre la procédure de votre différend, et tu me viens encore tarabuster! Tu parleras ton saoul quand celui-ci aura achevé. Poursuivez, dit-il au demandeur, et ne vous hâtez pas. >
Celui-ci ne se le fait pas dire deux fois, il continue pendant plusieurs pages à entasser les fanfreluches antidotées, et conclut en demandant qu'on lui fasse raison avec dépens, dommages et intérêts.
Pfintagruel lui demande s'il n'a plus rien à ajouter ; le seigneur déclare qu'il a tout dit, et la parole est donnée au défendeur. Cependant, comme Pantagruel trouve que le premier a quelque peu abusé de la parole, il recommande au second d'abréger, sans pourtant rien omettre d'essentiel.
Le plaideur — suivant l'habitude du Palais — ne tient compte de la recommandation et le second plaidoyer est aussi long que le premier, mais il est plus véhânent.
Doibs-je endurer, s'écrie le défendera* avec indignation^ qu'à l'heure où je mange en paix ma soupe sans mal penser ni mal dire, on me vienne ratisser et tarabuster le cerveau, me sonnant l'antiquaille et disant .
Qui boit en mangeant siC soupe, Quand il est mort, il n'y voit goutte ?
Il se plaint de la finesse, de la tricherie, des petits anicrochements qui sont cachés dans la plaidoierîe de^son adversaire. «Quelquefois, nous pensons l'un^'* dit-il, ^ Dieu fait Tautre; quand le soleil est coudhé, toutes bétes sont â l'ombre;» il entasse les proverbes, cite la ki salique, et conclut, coflome le de-
M4 ilTU IL PIHTÀOBUEL. — I. 8À JEUlTESBfi.
', m rédamant dépens, dommages et in-
térêts.
— ^Voulez- vous répliquer? dit Pantagruel au demandeur. — Non, monsieur, car je n'ai dit que la vérité; pour Dieu, donnez fin à notre difiEérend, car il nous en coûte cher de vivre ici.>
Les juges déclarent qu'ils n ont rien compris à Tafifiedre et prient instamment Pantagruel de prononcer. — «Le cas ne me semble pas aussi difficile qu'à voas, messieurs, leur dit-il, et il y a dans le droit romain au moins treize lois — et il les cite — qui sont d'application plus difficile. Puis, après avoir &it deux ou trois tours dans la salle, il prononce d'one voix solennelle un arrêt qui commence ainsi :
Mn j entendu et bien calculé le différend qui s'est élevé entre les deux seigneurs ici présents, la cour leur dit que, considérant rhorripilation de la chauve-souris déclinant bravement du solstice d'été pour mugueter les billevesées, etc., etc.
L'arrêt est rendu dans le style des plaidoieries, et les deux parties se retirent satisfaites, chose presque incroyable, ajoute Rabelais, et qui ne s'était pas vue depuis les grandes pluies et n'arrivera de treize jubilés. Les conseillers et docteurs étaient présents, ils s'évanouirent d'admiration.
xvn.
Il y a dans ce récit une critique aussi profonde que spirituelle de la manière dont la justice était rendue, de la manie des avocats et des juges de parler une langue particulière, généralement inintelligible au public et même aux intéressés. Au bout de deux siècles, la plupart des abus attaqués ici ont dis-
jir^-*.-j
LES PBOCÈS D^ÀUTSEFOIS. 345
paru ; les fonnalités et les écritures ont été simplifiées; ou ne juge plus sur pièces, mais sur plaidoieries, et les avocats font moins d'érudition, et ne citent pas Ovide et Sophocle à propos d'un mur mitoyen; mais ces réformes mêmes montrent combien Babelaîs a vu juste, et comment tout en se jouant et en folâtrant, il est dans le chemin du progrès. Gomme il ne fait rien à moitié, il lui arrive parfois de faire un bond tellement prodigieux, qu'il faut plusieurs siècles pour que l'esprit public arrive à la même hauteur.
Maintenant, outre la critique générale des lenteurs de la justice, faut-il voir ici la satire particulière d'un fait historique ? La plupart des commentateurs trouvent dans ces plaidoieries une allusion au célèbre procès que fit la reine Louise de Savoie, mère de IVançois I'^, au connétable de Bourbon, qui n'avait pas voulu l'épouser. Le procès fut en effet inique de tout point. Mais ici TaChire n'était pas obscure , la reine avait tort , le connétable de Bourbon était dans son droit ; tous les historiens en conviennent. On parvint cependant à embrouiller si bien les choses que la reine gagna son procès. On sait que le connétable, furieux de se voir ruiné, quitta la France, alla offrir ses services à Charles- Quint et se battit contre les armées de son pays. On sait aussi que , manquant d'argent pour payer ses troupes, il mena ses soldats, luthériens pour la plupart , assiéger Rome qu'ils prirent et pillèrent, — mais après la mort du connétable, car il fut tué au début du siège. Il est possible que le bruit qu'avait fait ce procès ait donné à Rabelais l'idée des scènes que nous venons d'abréger ; il est possible
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que quelque petit inddefit du procès ait passé dans le roman, mais la critique de Rabelais est générale, et tous les tribunaux civils avaient le droit de s'y reconnaître.
A la suite de ce jugement, on offrit à Pantagruel la place de maître des requêtes et de' président en la cour; mais il remercia gracieusement «Il y a, dit-il, une trop grande responsabilité dans ces offices. La corruption des hommes est telle que les juges ont grand peine à faire leur salut. Je crois, ajoute-t-il, que, si les sièges vides des anges ne sont occupés que par des juges incorruptibles, le jugement général n'arrivera pas de sitôt, et que nous au* rons encore plus de 37 jubilés à Tattendre, quoi qu'en dise le cardinal de Cusa, qui dans son livre De novi89iino die^ nous Tannonce pour 1734>.