‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 81 sur 110 · RABELAIS ET G. TORY · texte numérisé non relu

RABELAIS ET G. TORY

ques modifications orthographiques basées sur- la comparaison des alphabets latin et grec avec l'alphabet français. C'est lui, par exemple, qui employa le premier l'accent aigu et la cédille. Comment une même phrase, assez longue, du reste, et caractéristique, se trouve-t-elle dans les deux livres?

On s'est demandé s'il n'aurait pas existé une édition de Pantagruel Sinténexire à 1529, où Tory aurait trouvé la citation. Mais d'abord Tory ne cite pas, bien qu'aucune considération d'amour propre n'ait pu l'empêcher de le faire, son livre ayant un tout autre but que la critique du français latinisé. D'un autre côté, Rabelais n'arrive à Montpellier qu'en, 1530, où il étudie, exerce et professe la médedne et nous ne le voyons songer à se faire imprimer que pour fournir un texte authentique d'ouvrages 4e médecine, dans lesquels, dit-il, une virgule déplacée, un accent mal mis peuvent coûter la vie à de milliers de personnes; il est donc inadmissible qu'il ait pu faire imprimer Pantagruel avant d'aller à Montpelli-er. Tout porte à croire que, trouvant cette phrase dans le Ghampfleury^ il se sera dit, comme Molière à propos des scènes du Pédant joué^ de Cyrano de Bergerac : Je prends mon bien où je le trouve — et cela est d'autant plus supposable que, dans le livre de Tory, cette phrase n'a pas une importance capitale, qu'elle n'arrive là qu'en passant, comme exemple , sans lien avec ce qui précède et ce qui suit ; que d'ailleurs il était difficile, d'après la manière dont Rabelais l'amène, de la donner comme une citation. Peut-être aussi, car Tory ne paraît pas réclamer l'honneur de l'invention,, était-ce, comme le suggère un commentateur, une plaisanterie courante

320 LIVRE II. PASrTAGKUEL ^ I^ SA JEUNjSSSË.

parmi les étudiants de rUnivcnrsité, que Rabelais se sera plaisamment appropriée.

Revenons à notre récit.

«Je viens, avait répondu Tétudiant à la question de Pantagruel, de Talme, ioclyte et célèbre académie que Ton vocite Lutèce.»

Pantagruel ouvrit de grands yeuac> ne comprenant rien à ce lai^^e* L'un de ceux qui racconi{»gQaiei&t lui eKiriiqoa que la douctt, glorieuse et célèbre Lu«^ tèee n'était Autre chose que Paris^

— « Et à qu^ passez* vous t0 temps, rem autres messieurs étudianfts au dit Pans ? - Nous traîi^ frétOBffi la Séquane m diUeÉk&et au eréj^scule, nous déamfeulons par les compites et quadrivies de Turbe, nous despumons la verbocination latiàle, et ccosme verisimiles amorabonds, oaptons la bésévolence de romnijugCy omnilorme et omnigène sexe feminm. »

Ce langage a grand besoin d'une traduction* La voici :

Nous passons la Seine le matin 0t le smt; nous ntm promefi^ns par les places et lies carrefours de la ville Bioas crachons du latin, et, comme véritables amoureux, nous captoDs la bienveillance du sexe féminin de tout joug, de toute forme, de tout genre.

L'écolier continue:

« Puis cauponisons es tabernes méritoires de la Pomme de pin, du Castel, de la Magdeleine et de la MuUe. »

Nous nous régalons dans les tavernes, on cabarets de, etc.

Le premier de ces cabarets, célèbre du temps de Villon, Tétait encora à Tépoque de Boiieau.

LÀ YEB60CINÂTI0K LATIÂLE. 321

«Nous cauponisoQS belles spatules vervécines^ [autrement dit des épaules, des éclanches de mouton] perforaminées de pétrosil [pointillées de persil]. Et si par fortune, il y' a rarité ou pénurie de pécune [argent] en nos marsupies [bourses] et soient exhaustes [épuisées] du métal ferruginé, pour Técot nous dimittons nos codices et vestes oppignérées [nous laissons nos cahiers et vêtements en gage], prestolans les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques [en attendant l'arrivée de messagers venus de nos pénates et lares paternels, etc.] >

— Quel langage est-ce ci? s'écrie Pantagruel. Par Dieu, tu es quelque hérétique».

Il est à noter que 4ans tous les pays celui qui parle une langue inconnue est réputé* mécréant ou hérétique. Pour les Russes, les païens sont les baragouineurs, les babillards (asmecRie) dans une langue qu'on n'entend pas.

L'écolier prouve sérieusement qu'il n'est pas hérétique, toujours dans son baragouin latino-français. D^ le point du jour, il se rend à une église et fait dévotement ses prières. « Je révère les Olympîcoles, ajoute-t-il en appliquant au Dieu des chrétiens, les appellations païennes, comme c'était la mode alors en Italie et dans l'entourage même de Léon X. c Je vénère latrialement le supernel astripotens [J'adore le Dieu qui gouverne les astres]. « Je dilige etredame mes proximes [J'aime et chéris mon prochain]. Je serve [j'observe] les prescrits décalogiques et, selon la facultatule de mes vires [et selon la petite faculté de mes forces], n'en discède le late onguiculé [je ne m'en écarte pas de la valeur d'un ongle]. Il est vrai,

322 LIVBE II. PANTAGKGEL. — I. SA JEUNESSE.

ajoute* Wl, que n'ayant pas beaucoup d'argent, je fais rarement Faumône. < Bien est Yériforme que, à cauaeque Mammone ne supergurgite goutte eu mes locules, je suis quelque peu rare et lent à superéroger les élémosynieB à ces égènes quéritant leur stipo ostiatement [de porte en porte]. »

— Qu'est-ce que veut dire ce fou ? demande Pantagruel, ce doit être quelque magicien qui prononce sur nous de paroles diaboliques, -r- Sans doute, dit un des assistants, ce galant veut contrefaire la langue des Parisiens, mais il se borne à écorcker le latin et croit ainsi pindariser. — Est-ce vrai ? demanda Panta-. groel.— Segnor- mi^sayre, mon génie n'est point apte nat>e [né propre] à ce que dit ce flagitiose nébidon [méchant vaurien] pour escorier la cuticule de notre vemacule galliqae [écorcher la pellicule de notre français vulgaire], mais viceversement, je gnave, opère et| par vêles et rames, je ne énite de le locupléter de la redondance latinicome [je mets toat mon soiSi je m'efforce, voiles et rames dehors, à Tenrichir d'une abondance de mots qui hii donnât Fair du latin]. -^ Par Dieu, dit Pantagruel, je vous ap^endrai à par* 1er. Mais d^abord, dis-moi d'où tu es. — L'origine pri'» mève de mes aves et ataves fut indigène des régions Lémoviques, où requiesoe le corpore de l'agiotate St Martial [Le pays d'origine de mes aïeux et an-^ cétres est le Limousin, où repose le corps du grand St Martial]. — J'entends bien, dit Pantagruel, ta es Limousin pour tout potage, et tu veux ici oontrefaive le Parisien. Or viens çà que je te donne un tour de peigne. > Lors le prit à la gorge lui disant : ^^Tu écoP" dses le latin ; par St- Jean, je te ferai écordier le rraard, car je t'éooroherai tout vil>« [On sait qu'écor*

FANTAISIES LIiniUISTIQUES. 828

eher le renard, c'est vomir]. L'écolier demande gr&ce en patois limousin, et Paaitagruel lui fait gr&ceî mais en ccmseillant à cens qui l'entourent de n& pas imiter ce baragouineur et de parler frangais en France*

vm

Rabelais exagère ici, suivant son habitude; toutefois, il n'est pas rare de trouver dans les livres du XVI* siècle des mots latins — inutiles, parce que le mot correspondant existait — employé» avec une ridicule profusion. Ronsard et son école donnaient pour précepte d'enlever le plus possible de mots, de tournures et d'idées au grec et au latin, et ils usaient,» Ils abusaient de ce conseil pow eux-mêmes; Celui des poètes de leur école qui alla le plus loin dans ce sens, ce fut Saluste du Bartas, qui a chanté la création du monde dans un poème loué par Gœthe et imité par le Tasse, intitulé la Sepmaine. Il professe un amour teut particulier pour les épithètes; composées à la latine : eordigery Irnmger^ frugifer^ etc. : le bélier porte^aine^ Hercule tue-géant, le bain chasse** mal, le pin^ baise*nue, etc. Voici quelques vers du III* Jour de Ifi Premèm S^amaine :

Il (DiBit) eit dit et soudain le sapin jatte-poix.^ Le ché^e portergiand, le charme «a blanc ïiameaUt Le liège chang^corce, et l'ombri^ eux ormeau^ Far champs et par coteaux leurs escadrons campèrent. Les fleuves tortueux leurs rivages bordèrent De^rauife fendi^Thétisj dU' sanle p&Usiant....

La; doux-flairnnte pomme et Urne et l'uitre noix,

La figue jette-lait, la cerise pourprée..

Vont partout répandant un plaisant renouveau....

Je te salue. 6 Terre, ô Terre porte-graine, Porte-or, porte-santé, porte-habis, porte^humains, Forte*friiit8, potte-tours^ ronde, be11«p immobile..

824 LIVBE II. PANTAGEUBL. — I. SA JEUNESSE.

Au reste, ce n'est pas seulement sur les terres grecques et latines que Ton allait butiner des mots à à cette époque. Les courtisans faisaient aussi de larges emprunts à Titalien, comme on peut le voir dans Tamusant traité de Henri Estienne : Bu langage français if alianisé.Yoici le commencement de r«Avis aux lecteurs » placé en tête de cet ouvrage et rédigé dans le style qui était alors de mode à la cour :

Messieurs, il n'y a pas longtemps qu'ayant quelque martel en tête (ce qui m'ad^ient souvent pendant que je fais ma stanse [station, séjour] en la cour), et à cause de ce, estant sorti après le past [repas] pour aller uu peu spacéger [me promener], je trouvai par la strade [rue] un mien ami, nommé Celtophile, Or, voyant qu'il se montre tout sbigotit [étonné] de mon langage (qui est toutefois le langage courtisanesque, dont osent aujourd'hui les gentilshommes français qui ont quelque garbe [délicatesse] et aussi désirent ne point parier sgarbatement [sans élégance], je me mis à ragionner [raisonner)] avec lui touchant iceluy, en le soutenait le mieux qu'il m'était possible, etc.

Ce fut ensuite le tour de l'espagnol à nous fournir des mots et des tournures. Mais la langue française est une gueuse fière, comme disait Voltaire plus tard ; elle est moins riche que l'espagnol et Fallemandy mais elle n'accepte que très lentement les mot^ qui ne sont pas frappés sur l'enclume nationale; ce qui ne l'empêche pas d'être beaucoup plus claire et plus précise que les langues des trois nations entre lesquelles elle se trouve enfermée.

Nous avons vu que les latinolfttres ne pardonnèrent pas ^ à Rabelais le ridicule qu'il avait jeté sur eux.

Pantagruel s'apprêtait à quitter la ville d^Orléans lorsque les habitants vinrent le prier de mettre à

LÀ BIBLIOTHÈQUE DE ST TICTOfi. 325

tsa place dans le clocher une énorme cloche que Ton ne savait comment remuer. Pantagruel y consentit, mais avant de la replacer, il eut la fantaisie de se promener par la ville en la faisant sonner. Les habitants étaient ravis, mais ils déchantèrent le lendemain : le son de la cloche avait gftté tous les vins dans les caves. Encore une de ces protestations contre les cloches que Babelais place à tout propos et hors de propos.

Pantagt-uel partage les sentiments de Gargantua à regard des Parisiens. Il les juge sots « par nature, par bécarre et par bémol. > Cependant, après être demeuré quelque temps a Paris, il trouvait que c'était une ville bonne pour vivre, mais non pour mourir, puisque les gueux de St-Innocent se chaufEaient des ossements des morts. Le cimetière des Innocents, situé au centre de Paris, servait déjà depuis une longue suite de siècles; le sol regorgeait de cadavres, au grand détriment des hs^bitants du voisinage. On ne l'abandonna qu'au milieu du XVIII* siècle, quand on vit les cadavres non consumés percer les murailles et refluer dans les caves des maisons voisines.

Pantagruel va ensuite visiter la librairie ou bibliothèque de St- Victor, et Rabelais profite de Toccasion pour faire une de ces longues énumérations dans lesquelles il se complaît. Les titres qu'on donnait aux livres à cette époque étaient souvent bî- ^zarres; il y avait par exemple: le Quadriloge invectif (Alain Chartier), le Rosier des guerres (Louis XI), le Gontr'un (La Boétie), le Fouet des inquisiteurs, l'Aiguillon de l'amour divin, l'Antido-

926 LIYBE II. PANTAGEUEL. — I. 8A JEUNESSE.

toire de Time, les Allumettes du fea 4vnxiy le Sacre spirituel pour ^uioucir les aigres malheurs de ce temps, le Glaive de Goliath, la Chute du diable, te Béveille-matin des calTinistes, la Tourterelle de viduité (Doré), etc.

Les livres de théologie et de dévotion Be distin* guaient, entre tous, par l'étrangeté de leurs appellations. Babelais se délecte dftns la liste qu'il dresse. Tous les livres cités par lui n'ont pas existé ; il ea est beaucoup dont le titre ne pourrait être copié aujourd'hui ; il en est d'autres dont il a légèrement modifié le nom de manière à le rendre ridicule ; quel* quefois c'est le sujet du livre qu'il indique par un titre comique. La plupart des allusions ont cessé d'être intelligibles parce que nous ne connaissons pas les ouvrages indiqués.

Voici les noms de quelques-uns de ces livres:

Le Palais de salut, recueil de sermmis.

La Pantoufle des dôcrôtales, ou lettres des papes, allunon Il la pantoufle du pape qu'on est admis à baiser.

La Grenade des vices.

La Patenôtre du singe.

La Décrottoire des étudiants.

La Savate d'humilité, r— Le Chaudron d'humanité.

L'Invention de sainte Croix, à six personnages, jouée par les clercs de finesse -— autrement dit : l'art de se procurer de l'argent par ruse ou friponnerie.

La Complainte des avocats sur la réformation des dragées, c'est-à-dire la suppresi^on des épiées ou dons en nature laits aux gens de loi.

Aiistote : neuf livres sur la manière de dire le bréviaire.

Rostocostojambedonesse .* De la moutarde s(»*vie après le dîoer.

Jabelenus : Cosmographie du Purgatoire.

Le Faguenas des Espagnol!?, supercoquelicanticqué par Fra^ Inigo (probablement de Loyola).

aÀRaAifTUA A Son fils. * 827

GersoH : De la s^aration dn pape et de l'église. (Le livre

existe.)

Le Moutardier de pénitence, (celai qui moult tarde, qui tarde beaacoajS k faire pénitence).

Oontarier: contre qaelqa*an qni Pavait appelé fripon, et, eomine quoi les 'fripons ne sont pas damnés par Téglise.

Merlin Coccaye : De la patrie des diables.

Nous aurons occasion de revenir sur ce dernier écrivain.

Quelques-uns de ces titres sont en français, d^autres en latin de cuisine, d'autres en latin classique. L'an de ces livres roule sur la question suivante, qui, si Ton en croit le titt-e, fut débattue pendant dix semaines au concile de Constance :

Utmm Clumera , în vacao bombittans , potest comedtf e secundas intentioMs. [Si une Chimère, en bourdonnant daiMs le vide, peut manger kB intentions secondes.}

Nos lecteurs ignorent peut^-étre ce que c'est qu» la première et la seconde intention dans le sens philosophique. La première intention porte sur Tidée principale: Jumme^ par exemple: la seconde intention porte sur les attributions, les dépendances: ce qui appartient à ïhomme. Mais la question n'est pas plus claire après cette explication. L'auteur veut se moquer de ces questions aussi subtiles qu'inutiles qui sont souvent agitées, à perte de vue et à graode perte de teiiips> daas de doctes assemblées.

Pantagruel trouva donc peu de secours dans la bibliothèque de St-Victor, toute nombreuse qu'elle était, mais il n'en étudia pas moins avec ardeur ; non père > l'élève de Ponocrates , cette fois ~ lui

Page 1