PANUBQE CHEZ LES TURCS
et Tomoplate gauche. — Bemarquez la précision de ces détails anatomiques.
«En retirant son arme de mon corps, continue Panurge, il me fit tomber par terre près des landiers [chenets qui soutenaient la broche] ; je me fis un peu mal, mais très peu, car les lardons adoucirent le coup. Mon pacha voyant alors que le cas était désespéré, que sa maison était brûlée sans rémission et tout son bien perdu, se donna à tous les diables et appela neuf fois Grilgoth, ' Astaroth, Rappalus et Gribouillis. »
Ces noms de diables sont forgés de manière à rappeler les résultats du feu : Grilgoth, grillé, Astaroth, rôti, Rappalus, raflé, et Gribouillis, bouilli. Astaroth est un diable connu, c'est le démon de la volupté, Aâtarté, — chez les Grecs, Aphrodite, et chez les Latins, Vénus.
«En Tentendant, poursuit Panurge, j'eus peur de voir arriver les diables et d'être emporté par eux, mes lardons me mettaient en danger, les diables sont friands de ces sortes de mets ....
Il y a ici une allusion aux poursuites exercées contre ceux qui n'observaient pas le carême, qui mangeaient du lard les jours d'abstinence et, pour cela seul, étaient réputés protestants. Marot nous raconte daîis une ballade (Contre celle qui fut s^amie') qu'il fut emprisonné pour un fait de ce genre. Une dame, dit-il, à qui il avait écrit pour lui reprocher,
Son înconstanoe seulemeiit,
le dénonça, et «six pendards» furent envoyés pour l'arrêter.
" Ils yindrent à mon logement
360 LIVRE n. PANTAÔBUEL. — II. PANUBGE.
et un «groB paillardi» dit à ses hommes :
Par la morbieu, voilà Clément, Prea«Z"le, il a mangé le lard.
(I. p. 234, é(L de 1700.)
«Les diables sont friands ,de ees morceaux, poursuit Panurge, comme l'atteste le philosophe lamblique, et Murmault dans son Apologie de Btmutis et contrefacHs pro magistros nostroa.*
Ce titre, où le barbarisme donne la main au solér cisme, ooniient probablement une allusion qui noua échappe.
«Moi, je fis le signe de la croix, continue Panuige, et je m'écriai [comme on fait dans Toffice latin de la semaine sainte] : 5r(ioç 6 Oeôc, âytoc aOâvaroc [Dieu saint, saint et immortel] et aucun diable ne parut. Mon pacha désespéré essiqra de se tuer avec ma broche, mais elle n^était pas assej^/poin^ tue, il avait beau pousser, il n'arrivait à rien. Je m'aif>roche de lui ; Messire mécréant, tu perds ta peine, tu ne te tueras jamais ainsi, tu te blesseras quelque part, et ta languiras le reste de ta vie ea^tre les mains des barbiers. Si tu veux» je te tuerai d'un coup, tu n'en sentiras rien, crois-moi ; j'en ai tué bien d'autres, qui s'en sont très bien trouvés. [Panurge se vante, il n'a jamais tué que des gens qui ne se défendaient pas.] — Je t'en prie, me ditr il, et en parlant ainsi, il me tend sa bourse en me disant que je trouverais dedans six cents seraphs et quelques diamants e1. rubis d'une grande perfectiiML
— OÎL sont-ils ? dit EpBStéman.
— Par St Jean, ils sonit bien loin s'ils vont toi»f jours. Où sont les neiges d'antan [de l'autre ui^ née] ? comme demandait ViUon, le poète parisien.
PÀNITBGE CHEZ LES TUfiCS, 851
— Achève, ^t Pantagrael, et dis-nous commeat tu arrangeas ton pacha.
— Je n'en mens d^un mot, dit Panorge, M d'homme de bien. Je T^tourai d'un méchant pantalon que je trouvai là à demî'brûlé et vous le liai metrement pieds et mains de mes cardes, si bien qu'il n'^t su regimber^ puis je lui passai ma broche à travers le gosier et le pendÛs en accrochant la broche à deux crampons qui soutenaient des hallebardes. J'attisai un beau feu dessus, je vous flambai ndon milord, comme on fait des harengs saurets dans la cheminée. Puis prenant sa bourse et un petit javelot qui se trouvait sur les crampons, je m^nfiiis au grand galop.
«Quand je fua dans la rue je trouvai tout le monde qui était accouru au feu avec quantité d^eau pour l'éteindre. Me voyant i âemi-isfttiy on eut pitié de moi , on m'arrosa abondamment , ce qui me rafratchit et me fit grand bien. On me donna ensoite- à manger, mais je ne mangeai guère, car on ne me donnait que de l'eau à boire. Persomie ne me fit de mal , excepté un petit Turc , bossu par devant , qui me croquait furtivement mes lardons, mais je lui donnai une si bonne leçon sur les doigts avec mon javelot^ qu'il ne fut pas tenté d'y revenir. Une jeune Corinthienne qui était venue m^apporter des myrobotans oonfits, regardait avec pitié comme mon vitement avait été déchiré et brûlé jusqu'aux genoux. Cependant ce rôtissement eut un avantage, il me guérit, du côté où mon rôtisseur me laissa brûler, d'une sciatiqoe qui me tourmentait depuis plus de sept ans.
«Pendant qu'on s'arrdtait autour de moi, le feu
862 LIYBE II. PANTAGEXJEIi. — II, PANUBGE.
contimiait ses ravages , il avait pris à plus de deux mille maisons; quelqu'un s'en aperçut et s'écria: «Ventre Mahom I la ville brûle, tandis que nous nous amusons ici!» Chacun s'en va à sa chacunière, et moi je prends mon chemin vers la porte. Quand je fus sur un petit tertre, je me retournai, comme la femme de Loth, et je vis toute la ville qui brûlait. J'éprouvai un moment de folle joie , mais j'en fus bien puni. — Comment cela? dit Pantagruel. — Comme je regardais ce beau feu en grande liesse et en me disant: «Ha! pauvres puces, ha, pauvres souris, vous aurez mauvais hiver, le feu est à votre paillier!» je vis paraître plus de six cents, que disje, plus de treize cent onze chiens, gros et menus, qui sortaient de la ville pour fuir l'incendie. Ils s'élancèrent vers moi, attirés par Todeur de ma chair demi-rôtie et ils m'eussent dévoré sur l'heure si mon bon ange ne m'eût donné une heureuse inspiration et enseigné un remède bien à propos contre le mal de dents.
— Comment tu avais peur du mal de dents ?
dit Pantagruel.
— Pàque de soles! s'écria Panurge, est-il pire mal de dents que quand les chiens vous tiennent aux jambes ? Je songeai à mes lardons, je les leur jetai ; l'idée réussit , ils s'élancèrent tous «nsemble sur les lardcms, s'entrebattant à belles dents à qui les aurait. Je les laissai se pelauder, et m'échappai gaillard et joyeux. Et vive la rôtisserie !»
La plaisanterie qui consiste, eu voyant un incendie, à plaindre les puces et les souris qui vont être brûlées, est restée populaire en Normandie. Ajoutons ici, sous forme de parenthèse, que te «paillier»
LES ROMANS D'AYENTUflES. Sô3
dant il été question plus baut, c'est le grenier à paille, et que ce mot «paillard» qui revient souvent chez notre auteur, provint de la même racine : celui qui se roule sur la paille, la paillasse de son lit, et par suite, le paresseux, le débauché.
Le récit est bizarre , absurde , les événements impossibles sans être bien piquants. C'était le cas, il semble/ de chercher une explication ; les commentateurs ont essayé, mais saiofi succès. Les uns ont voulu y voir le récit allégorisé de quelque persécution à laquelle Rabelais aurait été exposé; les autres ont cherché <lans la rôtisserie la cure d'une maladie qfSbe Panurge aurait gagnée dans ses courses aventureuses et libertines. Tout cela semble peu satisfaisant. Il se peut qu'il n'y ait ici qu'une satire littéraire. Deux sortes de récits jouissaient à ce momrat d\uie grande vogue : les romans chevaleresques de la France et de TEs^ pagne d'une part, — et. quelques chapitres de Ga^ gcmtua et de Pantagruel peuvent être considérés comme ki carricature de ces écrits ; — puis des recueils, des entassements de simples aventures ro*manei^ues, peu détaillées, s*engendrant les unes les autres et n'oflb*ant souvent d'autre intérêt que leur accumulation sur une seule tête. Il y a de ces récits dans le Béeaméron de Bocoace, il y en a dans VHeptaméron de la reine de Navarre, dans les His-^ tùires iragiqties de Bapdello, dont la traduction ve* nait de paraître. Une succession rapide d'aventures du même genre forme aussi le fond du roman grec de Théagène et Oharidée qu'Amyot detalt traduire