‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 98 sur 110 · II. PANTAGRUEL. — III. NOITVELLES DE L' AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

II. PANTAGRUEL. — III. NOITVELLES DE L' AUTRE MONDE

ventre et je lear romprai bras et jambes, fnssent-ils anssî forts qne le diable, car je suis de la lignée d^Hercnle.

— Moi, dit Carpalim, j'y entrerai si les oiseaux y entrent ; j'aurai sauté leurs tranchées et traversé tout leur camp avant qu'ils m'aient aperça... J'entreprends de marcher sur les épis de blé, sur l'herbe des prés sans qu'elle fléchisse sous moi, car je suis de la lignée de Camille Amazone.

Telle était en effet la légèreté de la guerrière Camille, si nous en croyous Virgile dans V Enéide.

Nos héros s'expriment comme des personnages de Contes de Fées. Nous sommes en effet au pays de féerie, et nous allons y rester longtemps.

En voyant arriver le navire, 660 chevaliers Dîpsodes étaient venus faire une reconnaissance. Panurge forma un grand cercle avec une ' corde dont les deux bouts étaient enroulés au cabestan du navire ; puis il disposa au milieu du cercle une bonne quantité de poudre, de manière à y pouvoir mettre le feu. L'es c&valiers ne remarquèrent pas les cordes et entrèrent dans le cercle; ils y entrèrent même avec une telle précipitation que quarante-quatre tombèrent. Panurge leur expliqua que leur chute provenait de ce que Teau de mer, qui avait mouillé le terrain, Tavait rendu plus glissant, et pendant qu'il les amusait, il criait à ses amis qui étaient sur le navire de tourner le cabestan. Pour empêcher les cavaliers de s'apercevoir de la manœuvre, il mit subitement le feu aux poudres. Les 660 cavaliers furent en même temps renversés et brûlés : un seul tenta de s'échapper sur un cheval turc, mais Carpalim courut après Iui| l'atteignit à la course et le ramena.

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On voulut faire un banquefc pour célébrer cette victoire, mais on n^avait que de la chair salée. Garpalim déclara qu'on ne pouvait se passer de venaison, et il en alla chercher. Il attrapa un chevreuil à la course, prit de sa main au vol quatre grandes outardes, sept petites, 26 perdrix grises, 32 rouges, 16 faisans, 9 bécasses, 19 hérons, 32 ramiers; il tua à coups de pied dix ou douze levrauts et lapins, 18 paires de râles, 16 petits sangliers, 2 blaireaux et 3 canards. Il arriva chargé de son fardeau, criant : «Vinaigre, préparez du vinaigre.» Il avait le chevreuil à son cou et les levrauts à sa ceinture. L'auteur ne nous dit pas où il portait les autres pièces de gibier. On passa le tout à 9 broches^ improvisées en Thonneur des 9 muses, et, le rOti préparé, on se mit à manger, comme ogres affamés.

Tout en mangeant, on interroge le prisonnier; Tarmée ennemie est formidable par le nombre de ses hommes, de ses géants armés de pierre de taille, de ses femmes suivant Tarmée. Les compagnons de Pantagruel se réjouissent d'une si belle occasion de montrer leur courage. Mais avant de marcher à l'ennemi, on élève deux trophées — un trophée d'armes avec une inscription militaire en vers, un trophée d'os de gibier avec une inscription gastronomique, calquée sur la première. L'une est Tœuvre de Pantagruel, l'autre de Panurge, mais elles se valent.

Pendant qu'on s'occupe des préparatifs, Panurge se souvient de son ancien état d'escamoteur. Il fait remplir d'eau deux verres qu'il met sur deux escabelles, à cinq .pieds l'un de l'autre : puis il place

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dessus un fort bâton, dont les extrémités s'appuient 8ur]es deux verres. < Nous briserons les ennemis» dit-il, comme il eat vrai que nous allons briser ce bâton sans qu'une goutte d'eau soit renversée >; puis il prie un des forts de la troupe de donner un grand coop de poing juste au milieu ; le bâton est brisé et pas une goutte d'eau n'est répandue.

Ici les prodiges s'entassent, mais sans être très piquants. L'auteur est fatigué, çt comme il ne veut pas encore finir son livre, il nous ramène en pleine Chro* nique gargantnine, et bien en deçà de Oeirgantua. Nous aborégerons.

Pantagruel renvoie à son roi le prisonnier, qui aimerait bien mieux rester, en le chargeant de lui dire que, sitôt sa flotte arrivée — on sait qu'il n'avait pas de flotte — il attaquerait les assiégeants, qu'il les engageait à lui préparer à dîner dans leur camp pour le lendemain à midi, parce qu'il était sûr d'^ être maître avant cette heure-là. En même temps, il lui remit des confitures d'euphorbe et de poivre long, en l'engageant à en régaler son maître.

Le messager s'acquitta de sa commission. Le roi Anarche, qui avait oublié son Virgile :

Timeo Danaos et dona ferentes,

mangea des confitures ; il les déclara excellentes^ mais elles lui donnèrent un soif inextinguible : les courtisans qui voulurent en goûter furent pris de la même soif , les officiers et les soldats voyant que leurs chefs buvaient se mirent à boire aussi: [Quand Auguste bavait.la Pologne était ivre. Voltaire»]

si bien que Pantagruel et ses gens purent entrer dans le camp à peu près sans qu'on s'en aperçût;

ANAEGHS DÉTRÔNÉ. 896

beaucoup dormaient la bouche ouverte. Pantagruel s'amuse à semer du sel dans toutes ces. bouches; puis, comme Panurge lui avait fait prendre certaines drogues diurétiques, il inonda si abondamment le camp que nombre d'hommes furent noyés , les autres s'enfuirent emportant le roi Anarche, qui s'était endormi pour avoir trop bu» Nous verrons plus tard que le roi et ceux qui l'emportaient furent arrêtés par les gens de Pantagruel et amenés dans son camp.

Mais les géants ne dormaient pas, ils marchèrent sur Pantagruel, avec leur capitaine Loupgarou en tête. En apercevant Pantagruel, Loupgarou ordonna aux siens de se retirer; il voulait en venir à bout tout seul. Les géants ne se le firent pas dire deux fois^ ils se dirigèrent du coté des flacons. Panurge s'invita avec eux, et, pendant que les maîtres se battaient, il leur racontait les fables de Turpin, les exemples de St Nicolas et le conte de la Gigogne.

Loui^arou s'avança vers Pa^itagruel en brandissant sa massue d'acier, qui ne pesait pas moins de 9700 quintaux et deux quarterons, et au bout de laquelle étaient treize pointes de diamants, dont la moindre était plus grosse que la plus grosse cloche de Notre-Dame. — A ne pas mentir, dit l'auteur par parenthèse^ ir s'en fallait à peu près l'épaisseur d'un ongle. — De plus cette massue était fée, comme la clé de Barbe^bleue, et rien ne pouvait lui résister.

Pantagruel, en voyaat arriver son adversaire, se recommanda à Dieu dans une prière assez longue mais caractéristique:

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Seigneur Dieu qui as toujours 6té mon protecteur et mon servateur, tu vois la détresse où je me trouve. Rien ne m'amène ici que le besoin de garder et de défendre moi et les miens. C'est un soin dont tu as chargé les humains, te réservant ce qui regarde la foi ; car là, tu ne veux nul coadjuteur, sinon de confession catholique et prédication de ta parole. Dans ce domaine tu nous as défendu toutes armes et défenses, car tu es le Tout-Puissant, et, dans ta propre cause, tu n'as pas besoin de notre défense.... Donc, s'il te plaist à cette heure m'estre en aide, comme en toi seul est ma totale confiance et espoir, je te fais vœu, que par toutes contrées, tant du pays d'Utopie ou d'ailleurs, oh j'auraj puissance et autorité, je feray prescher ton saint évangile purement, simplement et entièrement ; si que le^ abus d'un tas de papelars et faulx pi^)phètes, qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d'entour de moy exterminés. »

Cette prière a été fort commentée par ceux qui cherchent à tirer Rabelais, soit du côté des protestants, soit du côté des catholiques. Pantagruel, à la fin de sa phrase, emploie la phraséologie calviniste, mais au commencement il se déclare catholique. Ce que Ton y peut voir de plus clair, c'est une protestation contre l'emploi de la force et de la contrainte en matière religieuse : «Dieu n'a pas besoin d'être défendu par les hommes, il se défendra bien tout seul. >

Alors une voix fut entendue du ciel, rappelant la prédiction faite à Constantin: ^Hoc fac et vinces^ Fais ainsi, et tu auras victoire. >

Loupgarou s'avança vers Pantagruel, la gueule ouverte ; celui-^ci, qui avait une provision de sel à sa ceinture, lui en jeta une telle quantité qu'il lui en emplit la gorge, le gosier, le nez et les yeux. Loupgarou^ un peu étourdi, lui lança un coup de massue. Pantagruel l'esquiva, mais < la barque > où il tenait

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sa provision de sel, fut rempue en 4,086 morceaux et le sel tomba à terre. Le combat dura fort longtemps; à la fin, Pantagruel donne à son adversaire un grand coup de pied dans le ventre ; le géant roule sur le dos <à jambes rebindaines» et les autres géants étant accourus alors pour aider le vaincu, Pantagruel le prit par les pieds et s^en servit comme d'une arme ; tous les géants furent renversés et tués ; il lança alors le corps du géant dans la ville. Ce corps, en tombant sur la place, tua un < chat brûlé, une chatte mouillée, une canepetière et un oison bridé. > Mais Pantagruel subit aussi quelques pertes de son côté. Son fidèle Epistémon entre autres eut la coupe têtée, je veux dire la tête coupée dans la bagarre.

Pantagruel se désespérait et son entourage aussi : < Ne pleurez point, dit Panurge, Epistémon est encore chaud, je promets de le guérir. » Il fit mettre le corps et la tête sur une table, lava très bien le cou de vin blanc, il oignit les deux objets de je ne sais quel onguent, puis ajusta soigneusement les parties les unes contre les autres, veine contre veine, nerf contre nerf, vertèbre contre vertèbre, afin qu'il ne fût pas torticolis; il ne pouvait souffrir ces sortes de gens [trait contre les moines: les cordeliers affectaient de pencher la tête]; il y fit quinze ou seize points d'aiguille pour que rien ne se dérangeât, et mit à l'entour un peu d'onguent ressuseitatif.

Aussitôt Epistémon se mit à respirer, à ouvrir les yeux, à bâiller, à étemuer, à émettre d'autres bruits encore. « Le voilà guéri, » dit Panurge, et il lui

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