‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 22 sur 104 · IV · texte numérisé non relu

IV

Nous avons peu de renseignements sur les années que Rabelais pas£(a dans le couvent. C'est évidemment à cette époque qu'il se livra à ces fortes études dont son livre offre le témoignage à toutes les pages. Cette paission de sMnstruire, qu'il a si bien dépeinte, paraît l'avoir longtemps captivé tout entier. Ecoutons plutôt un de ses personnages, le médecin Roiidibîlis, expliquant la puissance absorbante dePétude:

Contemplez la forme d'un homme attentif à quelque estude. Vous verrez suspendues toutes facultés uaturelles, cesser tous sens extérieurs, brief vous le jugerez n'être en soi vivant, être hors soi abstraict par extase; et direz que Socrates n'abiisoit du teri^e quand il disoit: Philosophie n'estre autre chose que méditation de mort. [C'est pour ceia dans doute] que Pé*

44 BiaOSAPHIB DE KjikBKLàlS.

mocritus se ay^ugla^ estimant moins la perte de la vene que diminution de ses contemplations, qu'il sentoit interrompue» par l'esgarement des yeux. Ainsi est vierge dite Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges; ainsi demeorent les [GrAcesj en pndicité étemelle, lit me souvient avoir leu que Cupido, une fois interrogé par sa mère Vénus pourquoi il n'assailloit les Muses, respondit qu'il les trouvoit tant belles, tant pures, tant honnestes et pudicques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'antre à dimension des corps géométriques, l'antre à invention rliétoriqne, l'antce à composition poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il desbandoit son arc, fermoit sa trousse et esteîgnoyt son flambeau, par honte et craincte de leur nuire. Puis ostoit le bandeau de ses yenlx pour plus apertement les veoir en fiace et onyr leurs pkisans ciiaitts et odes poétiques. I(a prenoit le plus .grand plaisir du monde. TeUement que souvent, il se sentoit tout ravy en leurs beautés et bonnes grdices, et s'endormoit a l'harmonie. Tant s'en fault qu'il les voulsist assaillir, ou de leurs études distraire. {Pawtagrud^ livre III, chapitre XXXI) \

Au reste en étudiant avec cette ardeur, Babelaîs était dans le ton des nobles intelligences de son temps. Si Tétude était difficile, le zèle qu'on y apportait était proportionné à la difficulté. Montaigne parlait latin à six ans et^ à huit, il se délectait à lire les Métamorphoses d'Ovide ; il est vrai qu'il avait appris celle langue par la pratique. Agrippa d'Aubigné commençait à quatre ans Tétude des langues grecque et latine et, à huit ans, si nous Ten croyons, il traduisait un des Dialogues les plus difficiles de Platon, le Criton.

Nous étions debout à quatre heures, dit Henri de Mesmes dans ses Mémoires^ et, ayant prié Dieu, allions à cinq heures

^ Sainte-Beuve cite ce passage comme un exemple du mâlleur style de Rabelais.

PBÉYEKTIONS €OKTAE LE 6EE0. 45

i|Qx études, nos gros livret loms le brâs, nos écritoires et nos Chandeliers à la main.

£t ce n'était pas des études frivoles que Ton faisait dès le jeune âge et à ces heures matinales. Ou discutait les opinions des philosophes, on tâchait d^éclaircir les questioas épineuses du droit; la lecture des poètes, Virgile, Plaute, Aristophane, servait de récréation. Aujourd'hui Ton se spécialise, mai^ idors on voulait tout apprendre à la fois et tout savoir ; ie champ de Tétude était beaucoup moins vaste qu'aujourd'hui, mais on tenait à en explorer tous les recoins ; on étudiait Fencyclopédiei V) 'é-^atir^aç icai^eta, comme disait Guillaume Budé en parlant des travaux de Rabelais et de ses anus au cou^ vent de Fontenay.

Les savants de tous les pays formaient une sorte d'association à la manière des premiers chrétien3, la Béptdiliqtée deg lettres : le mot date de cette époqpie. On s'allait visiter les uns les autres pour se livrer à de doctes entretiens, et^ quand on ne pouvait se voir, on s'écrivait ; la quantité des lettres savantes échangées alors entre les érudits est prodigieuse; un grand nombre ont été livrées à l'impression ; on en conserve un nombre beaucoup plus grand d'inédites, sans compter celles qui se sont perdues. Erasme nous apprend qu'il recevait le plus souvent une vingtaine de lettres par jour et qu'il en avait quarante à écrire. Henri Ëstienne disait aussi dans une épltre latine :

Litteris obruor Italicis ab oris, gallicis et anglicis Germanicisque. . .

' ^fi^f^J^.

Page 1