BIOGRAPHIE DE
Ue suis accablé de lettres; il en vient âcB rives itaUenaeB,
rran^aises, ai^laiaes et gerroaDiques.]
Ces lettres étaient ordinairement en latin ou en grec, et le plus souvent dans les deux langues.
Avec son ardeur de tout savoir, Rabelais ne pouvait manquer d'entrer dans cette république. Budé, qui intronisa en France l'étude du grée pav ses doctes commentaires et par le conseil qu'il donna à François ï" de fonder le collège de France, Budé, dans ses lettres, jiarîe souvent de Rabelais avec «ne grande considération; il a peine cependant à se déterminer à lui écrirp, et -le futur auteur de Gargantua s'en plaint plus d'une fois. Il s'était formé à Fontenay un petit cercle d'amis passionnés pour l'é- ^ tude : c'était Pierre Ami ou Lamy, très savant dans
les lettres hébraïques,' grecques et latines; c'était Tii'iiqueau, juge, puis lieutenant au tribunal du baillage, «le bon, le docte, ie sage, le tant humain,- le «tant débonnaire et équitable Tiraqueau», comme dit Rabelais, qui revient à plusieurs reprises sur son compte (livre II, chap. V; livre IV, Prologue); c'était Eoucliard, le jurisconsulte ; c'était enfin un ancien compagnon d'études de la Basmette. Geoi^es d'Estisaac, alors évéque, et dont le siège êpiscopat n'était qu'à trois lieues du couvent. Tiraqueau avait composé un livre de jurisprudence sur les lois du mariage : De legihus connubiorum- Bouchard trouva que le beau sexe n'était pas assez bien traité dans cet ouvrage ; il y répondit par un écrit en latin, orné d'un titre grec lien résulta, entreles deux amis, une polémique longue, courtoise, mais passablement liceucieiise par les arguments allégués de part et d'autre. Babelais s'est évidemment inspiré de cette polémique
PîlÉVENTiaNS COUTEE LE GlEtEC. 47*
dans les chapitres de son troisième livre, où Panurge délibère et consulte pour savoir s'il doit ou non se marier*
Ces doctes préoccupations des deux moines, Apay et Rabelais, leur correspondance avec des hellénistes^ déplaisaient fort aux moines de Foiitenay4e* Comte. En faisant vœu de pauvreté et de chasteté, ils n'avaient pas fait vœu d'ignorance, mais c'était des trois vœux celui qu'ils observaient le mieux. «Dans notre abbaye, dit frère Jean, nous n'étudions jamais, de peur des oreillons.»
H y avatit deux études surtout qui sentaient l'hérésie, le grée et l'hébreu. Ce* langues avaient besoin de passeports pour, se faire tolérer. J'ai sous les yeux six* traités élémentaires pour l'étude de l'hébreu, imprimés de 1523 à 1556 à Wittemberg et à Bâle. Chacun d'eux, mêmie le plus court, contient plusieurs pages de témoignages sur le Messie, tirés de la Bible et des rabbins, et ces passages sont soigneusement indiqués sur le titre. C'était nn certificat d'orthodoxie que se donnaient les éditeurs.
Les préventions contre le gfec étaient encore plus violentes. Il n'était pas commun de voir des savants passer du christianisme au judaïsme, mais l'enseignement de la langue grecque avait été organisé officiellement enFrance.au moment où apparaissait la Réforme; les protestants donnaient au texte grec du Nouveau Testament la préférence sur le texte latin de la Vulgate, que l'Eglise catholique avait déclaré seul authentique. A ceux qui étudiaient le grec, on supposait l'arrière-pensée de chercher dans le texte original des arguments pour contester le texte officiel. Au siècle suivant, Varillas prétendait encore, en
pfttiftnt de Jacques Âmyot, qu'il était anspeet d'kéré- ^ aie parce qu'il avait étudié le grec. «C'était uae vé-
ritable contagion, dit-il, pour ceux qui s'adoiuutîrat *•' à cette étude.> Il y avait donc, chez les ignorants,
p une h&ine instinctive contre ce qu'on appelait l'bel-
i' lénîBme; les Franciscains, auxquels apputenait le
•*• couvent de Fontenay-le-Comte, se faisaient remar-
quer entre tous par leur fanatisme contre cette étude; ils avvent rbrareur do grec
\Qt Ra1>dais et Àny étaient des hell&iistes et des bébraïsants paasÙMmés. De plus, ils faisaient bande à part et leurs préoccupations studieiees semblaient une condamnation de l'ignoraifce et de la paresse de la grande majorité des m<Hnes\ÔD ne sait pas génén^ement jusqu'oil peut aller cetie haine, cette forear des ignorants contre cens qui s'instruisent: j'eu ai vu un exemple ntoi-mCm^.
J'ai coanu autrefois le fils d'un petit propriétaire campagnard qui s'^it épris d'un ardent amonr pwir la science ; il étudiait arec acharnement et passait à Ëre tes iirres qu'il pouvait se procurer, tout le temps dont il disposait; ne dédaignant personne, du reste, bienveillant pour tous, jouant volontiers avec les autres enâints de son &ge, leur aidant à apprendre leurs leQons et leur serhiaat le catéchisme obligatoire; dans la conversation, sa g<é naturelle lui faisait toujours trouver le mot ponir rire, il avait constamment quelque bonne historiette à raconter; malgré Cela, on le détestait, on se cachait derrière les biÛMOBS pour lui jeter des pierres, des enfants incoonns s'élançaient tout à coup sur loi
HAINE DÏS IGNORANTS, 49
et cherchaient à le terrasser. Comme il était très fort, c'était ordinairement lui qui terrassait les autres ; quelques-uns de ceux qu'il avait vaincus devenaient ses amis, mais la masse restait hostile, et il eut à braver cette hostilité jusqu'au jour où son éducation lui valut une place digne de lui Pourquoi lui en voulait-on? Parce qu'il étudiait, parce qu'on le rencontrait lisant dans un sentier ou à l'ombre d'un bois, parce qu'il était apprenti savant, tandis que ses camarades, ses égaux étaient apprentis cordonniers ou menuisiers, — pa-r fanatisme d'égalité.
L'animosité des moines de Fontenay contre Amy et Babelais se manifestait par toutes sortes de tracasseries. Un jour on fit une descente dans leurs cellules, on confisqua tous leurs livres grecs, et ils crurent prudent de prendre la fuite. Des personnages influents s'interposèrent, les livres furent rendus, les deux amis rentrèrent au couvent ; Budé, qui avait appris cette persécution, leur écrivit pour les féliciter d'y avoir échappé, mais la rancune tenait toujours.
Il parait, d'après un document publié par M.
Rathery, que la curiosité des deux amis ne se bor> nait pas au grec et à l'hébreu, et qu'ils étaient également curieux de connaître ce qui s'imprimait en pays protestant. C'est la quittance d'un des voyageurs en librairie de Henri Estienne (30 juin 1519), constatant qu'il a reçu de Pierre Lamy, au nom de l'évéque de Maillezais^ sept écus au soleil pour la Chronique (de Nurenberg), Aristotéles^ Querélapaci& (d'Erasme), HomeruSj GicerOy Garrara, la Voye céleste et le Triomphe de Mantuene.
La fuite de Pierre Amy — et évidemment de Ra-^
BIOGRAPHIE DE BABELAIS.
bêlais — est rappelée dans Pantagruel, Dans le tiers Livre, on nous montre Pierre Amy explorant les «sorts yirgilianes» Il a ouvert son livre au hasard et le premier vers qui frappe ses yeux est celui-ci : (JEn. lib. III, V. 44).
Heu, fuge crodeles terras, fuge littus avaram!
[Fuis cette terre impie et ce rivage avare 1]
Il suivit le conseil, ajoute Rabelais, et il échappa en effet à ses ennemis.
Ceci se passait en 1523. La lettre de Budé prouve qu'à cette époque on rendit aux deux amis leurs livres et leurs papiers. L'année suivante, 1524, nous voyons Rabelais quitter définitivement le couvent de Fontenay et se réfugier à Ligugé chez l'évêque de Maillezais. Rabelais cédait-il simplement aux prières de ses amis, qui lui conseillaient depuis longtemps de quitter le couvent, ou s'était-il passé une scène violente à la suite de laquelle Rabelais se serait retiré ou aurait été retiré des mains des moines ?
Les documents historiques nous manquent, mais la légende y a suppléé.
Suivant François Desrues, auteur d'une Description de France publiée en 1605, Rabelais «jeta le froc aux orties pour exercer plus librement sa vie lubrique, vivant comme un épicurien, ne laissant pas passer un jour sans s'enivrer, etc.»
L'amitié des personnages qui correspondaient avec Rabelais et qui se sont montrés ses amis, avant comme après cette époque, répond suffisamment à cette accusation. Comment supposer que Budé eût été en relations épistolaires avec un ivrogne : comment sup-