J. DU BELLAY ET E0N8ÀRD
Rabelais et Joachim du Bellay, étaient à Rome en même temps ; ils devaieut se voir tous les jours paisqae tous deux demeuraient chez le cardinal, mais leurs préoccupations ne se ressemblaient guère . Rabelais étudie les antiquités, la botanique, les langues; il observe les hommes et les institutions; il imagine dés fêtes, construit des machines, fait des bons mots, rit et s^amuse.
Joachim, au contraire, jette sur le monde un regard mélancolique: il pense aux ruines, comme Chateaubriand ; il a, comme lui, le mal du pays ; il s'attendrit ^ur ce qui est loin dans Tespace et dans le temps ; l'un agit, l'autre rêve,
Rabelais nous a dit ce qu'il a fait à Rome. J. du Bellay, de son côté, nous * dépeint ses impressions dans une série de sonnets. Nous en reproduisons un, qui donnera la note :
Heureux qui, comme TJlysse, a fait un long voyage, Ou comme cestuy-là qui conquist la Toison, Et puis efit rdtourné, plein d^usage et raison, Vinrre entre ses parents le reste de son âge I
. Quand revoiray-je, bêlas 1 de mon petit yillage Fumer la cheminéêi et en quelle saison He?oiray-je le clos de ma pauvre maison ' Qui m'est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaist le séjour qu'ont bastî mes ayeux,. Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine:
Plus mon Loyre gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Lyre que le mojit Palatin,
£t plus que l'air marin la douceur angevine.
Ces vers sont charmants, et Rabelais eût été in-
capable d^en- faire de tels*, mais ils relèvent d^une inspiration opposée à la sienne, et qui devait lui être antipathique.
Rabelais et Joachim du Bellay s'étaient rencontrés à Rome et s'étaient déplu ; ils se rencontrèrent de nouveau à Meudon et se déplurent davantage. Ronsard, le chef de Técole poétique où J. du Bellay n'occupait que le second rang^ était voisin de Rabelais. On lui avait donné pour logement une tour isolée qui dépend du château de Meudon et qu'on appelait encore naguère Tour de Ronsard. L'auteur de Pantagruel et celui de la Franciade se voyaient souventi et Popposition était encore plus vive entre eux qu'entre Rabelais et J. du Bellay. Ronsard conseillait remploi de mots empruntés au latin et Rabelais s'en moquait. Ronsard mettait toute sa gloire à bien tourner une période poétique, et Rabelais voyait là un véritable enfilage de mots. L'un cherchait avant tout Télégance et la distinction, l'autre ne reculait pas devant la vulgarité piquante.
L'opposition entre les personnages n'était pas moindre que l'opposition entre les idées. Ronsard était maigre et grave, Rabelais était gros et rieur; Ronsard était souvent négligé dans sa toilette et Rabelais le raillait de cette négligence. Rabelais était revêtu d'un emploi honorable, Ronsard était traité en subalterne ; l'auteur de Pantagruel était fêté, choyé, recherché, et l'on abandonnait volontier Ronsard à ses travaux poétiques; or le poète a beau dire: Odi profanum vulgus et areeo^ et se renfermer dans la tour d'ivoire, comme ce pauvre Vigny de mélancolique mémoire, le .fait est que le poète a besoin de la foule, et quand, elle
^FITIFEEB SITIKIQTIGS. 183
lui fait défaut, il en meui-t, comme Vigny en est mort.
xvn.
Ronsard était dose jaloux de Rabelais, et J-. du Bellay aussi ; vivant, ils ne se jouèrent pas à l'attaquer ; mais, à peine mort, ils se jetèrent sur sou cadavre, et lui firent à l'envi des épitapbes injurieuses, en latin et en français.
J. du Bellay s'adjugea le latin, et fit deux épitapbes, une dans laquelle il appelle Rabelais, le docteur Pamphage On Avale-fout, l'antre où il le désigne sons le nom d'Œnophile ou ami du vin.
La première commence ainsi :
Roc tmanlo tumnlns t^tur. Mirarie ? at ipse . Plus etiam andito nomine crediileria, etc.
En voici la traduction :
Dans ce tombean git un tombeau. Cela t'étonne ? Tu comprendras qnaud tu auras appris mon nom.
Je suis Pamphagm, accablé ici boob la masse êcrasaute d'un ventre démeeuré IgetquipedaUs venter).
Le Sommeil, la Gloutonserie, Bacchoa, Véntts et le Jeu ont été mes seules diTÎnitéi tant que j'ai vécu.
Qui ignore te reste ? J'exerçais l'art de guérir ; mais l'art de faire rire était mon seul sonoi. j„
Ainsi, ne répands pas de larmes. Toysgeur, ris si tu veux .,^
être agréable à mes mânes.
La seconde épitapbe n'est pas beaucoup plus mécliantâ. C'est un récit:
Consulit (Enophilua vatem et soa fata requirit ; Est ab Acqnis, dixit, mors metiienda tibi, etc.
Boiïju va consulter un devin sur le sort qui lui est réserfé. Tu mourras par l'eau, lui répondit le devin.
Depuis lors Boivin fuit les fleuves et les étangs, les fontaines et les lacs ; il a peur même de leur ombre.
134 BIOORAFHIS DE UBBLAI8.
Vais en vaio nnit et jour U boit le Falerna pur, et regardJB i'eai comme un cruel poison,
Le derin n'avait que trop raison : ce n'eat pas un torrent rapide, mais c'est l'bydroptBie qui a emporté Boivio.
H, y a une certaine élégance dans lea vers de J. lu Bellay. Il n'y a que de la grossièreté dans ceux de Ronsard. II avait été piqué plus au vif. Ses vers ont pour titre : Êpitaphe cfun biberon. En voici quelques bribes :
Si d'un mort qui poarry repose Nature engendre quelque chose, ....
Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panae Du bon biberon qui beuvott Toujours cependant qu'il Tiroft . . .
Jamais le soleil ne l'a reu
Tant fnst il matin qu'il n'eust ben,
£t jamua au soir la nuit noire
Tant feust tard ne l'a veu sans boire ....
Le galant buvoit nuit et jour ....
Hais quand l'ardente canicule Ramesott la saisi» qui brusle, Demi-nus se tronssoit lea bras, Et se concliait tout plat à baa Sur la joBcbêe entre les taaaes, Et parmi des eacnellea grasses Sa&B nulle boute se touillant ' Alloit dans le vin barbouillant Comme une grenonille en la fange.
Pour qu'on ne se trompe pas sur son intention,
' En eitant ce passage plnsieura auteora, notamment M. Lenient {La satire en France au X VI" siècle] écrivent «ae Toulint». C'est une faute : se touiller, signifie «se salir». Ce mot est d'usage ordinaire dons le patois bas-normand, «Qui de rien ne manie, de rien ne se touille» (qui ne touche à rien, ne se salit pas), dit un proverbe de ce paya, fréquemment cité.
ipsf^FT^'^;-- ^- . ^"-
ÉPrriPHES SATIBIQUBS.
lad
BQBSard rappelle, les ouvrages de Babekis, f ttmr Bris la Chronique Gargantuine,
Il chantoit la grande massue
£t la jument de Gargantue,
Le grand Panurge et le pays
Des Papimanes ébahis.
Leurs lois, leurs façons, leurs demeures,
£t frère «Fean des Ëntommeures
£t .d'JSpifitémon les combats
O toy; quiéonque sois, qui passes.
Sur sa fosse répands des tassesi, . R^aods du bril et des âacons.
Dès cervelas et des jambons ....
Il les aime mieux que les lys, Tant soient-ils fraischement cueillis.
Ronsard a voulu faire des vers méchants ; il n'a fait que de méchants vers.
Les autres poètes furent plus bienveillants. Cependant aucune des épitaphes qu'on fit alors à Eabelais n'est digne de lui. Voici la moins mauvaise, elle est de Baïf, l'élégant traducteur d'Anacxéoa
Pluton, Rabelais reçoy Afin que toi qui es le roy De ceux qui ne rient jamais, Tu aies un rieur désormais.
Celle que lui a composée Jacques Tahureau fait allusion à l'insouciance qu'on lui prête à ses dernières moments :
Ce docte né, Babelais, qui piquoit Les' plus piquans^ dort sous la lame (tombe) ici « Et de ceux mesme en mourant se moquoit, Qui de sa mort prenoient quelque soucy.
Tahureau ne survécut que deux ans à Rabelais.
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136 BIOOBAPfilE DE BABELÀIS.
Ainsi la tradition qui montre Rabelais attendant la mort avec une grande insouciance remonte à répoque même de Tévénement
xvin.
Une très belle, mais très longue épitaphe latine de Rabelais est signalée par M. Rathery; elle se trouve à la fin d un livre assez rare : Hippoeraùis Aphorismorum Paraphrasis poetica^ Paris, 1587, par Pierre Boulenger, médecin poitevin, qui avait connu personnellement l'auteur de Pantagruel. Nous copions la traduction abrégée qu'en donne M. Rathery:
Sous cette pierre est couché le premier des diseurs de bagateUes. Il sera une énigme pour la postérité^ car quiconque a vécu de son temps savait à quoi s'en tenir sur ce railleur connu de tous et aimé de tous. Peut-être voudra-t-on voir en lui un bouffon, un farceur qui débitait des bons mots pour attraper de bons repas. Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un charlatan de place publique,, mais un homme qui, grâce à là pénétration de son esprit d'élite, saisissait le côté ridicule des choses humaines . . un >utre Démocrite qui se riait des vaines terreurs, des espérances, non moins vaines, du vulgaire et des grands de la terre, ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte vie.
Et pourtant on n'aurait su trouver un homme plus savant ' que lui, alors que, laissant la raillerie, il lui plaisait d'aborder les choses sérieuses. Sans affecter l'air rébarbatif dHin docteur, il en avait au besoin la solidité. S'agissait-il de résoudre les questions les plus difficiles, vous eussiez dit que la nature avait ouvert pour lui seul son sein mystérieux. Tout ce qu'ont produit la Grèce et l'Italie lui était famUier, et ses discours éloquents frappaient d'admiration tous ceux qui n'avaient pas deviné le savant sous ses mordantes railleries et ses ironies magistrales, etc , etc.
' Achevons Thistoire du roman de Rabelais.
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