‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 34 sur 104 · XII · texte numérisé non relu

XII

Pendant le séjour de Rabelais à Metz, le cardinal s-'était retiré à Ronçie, oii il pa^sa ses derûières années. Rabelais alla l'y rejoindre, probablement sur sa

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BTOaBAPHIE DE BABELÀI8.

demande. Tous deux s'y trouvaient en 1549, lors de la naissance du premier fils de Henri II. Rabelais fit l'horoscope du jeune dauphin et lui présagea les plus belles destinées; malheureusement Tentant mourut au berceau. Le seigneur d'Urfé, ambassadeur de France à Rome, le cardinal du Bellay et les autres cardinaux français donnèrent, pour célébrer cette naissance, une grande fête, dont Ra* bêlais adressa le récit au cardinal de Lorraine dans une série de lettres. Ces lettres, réunfes sous le nom de Sciomachiey ont été insérées dans la plupart des éditions des Œuvres de l'auteur.

Il parait que Rabelais, qui ne figure dans ce récit que comme narrateur, ne se borna pas à ce rôle et que sa science du dessin, ses connaissances: dans la mécanique, dans ce qu'on appellerait au-^ jourd'hui la chimie et qui n'avait pas de nom alors, furent largement utilisées lors des préparatifs de eette fête. Antoine Leroy cite, entre autres, comme son œuvre, un feu d'artifice au milieu duquel on vit se dessiner une espèce de pjanorama de la' ville de Rome et, au haut du Vatican, la figure du pape tenant d'une main la foudre et de Tautre l'olivier, des fantasmagories, combats de spectres, surprises, etc. qui, en France, n'auraient pas manqué de faire accuser Tauteur de sorcellerie. L'inventeur de ces merveilles fut demandé à grands cris par les assistants, et le cardinal le leur présenta cotnme uu bon Français de vieille souche, son serviteur qu'il revendiquait pour l'honneur de la France et de sa maison.

Il devait y avoir un combat sur Veau (naumachie) et un combat simulé sur terre, une sciomachie^ — de

LA «BCIOMâCHIB». 128

0X1(1, ombre [/^érpi, combat^ combat contre une ombre. On voulait faire attaquer un grand et monstrueux galion par cinquante menus vaisseaux, qui, après une jotlte prolongée, devaient le prendre et l'incendier, ce qui eût produit un immense feu de joie, vu les pièces d'artifices qu'on y avait mises. Tout était pi'êt, une ^ horrible creue > du Tibre fit renoncer à cette partie de la fête.

Mais le combat par terre eut lieu, sur la place Sant'-Apostolo, où était le palais du cardinal. Non seulement tous les habitants de 1^ ville se trou* valent là, mais on était venu de cinquante lieues à la ronde pour voir le spectacle; les fenêtres, les lucarnes, les toits regorgaient de monde.

Il y eut d'abord un combat de taureaux, puis £* verses passes d'armes, comiques et sérieuses.

Tout à coup, on vit arriver une compagnie de jeunes et belles dames, magnifiquement- vêtues en nymphes de Dituie; Diane s'avançait elle-même au milieu d'elles, les dominant de la tète et couronnée d'un croissant d'argent; toutes avaient des arcs à la main, quelques-unes menaient des lévriers, etc. L'une d'elles s'arrête pour renouer sa bottine, des soudards s'élancent d'un grand <;bâteau de bois, con* stmit à Fangte de la place et l'enlèvent malgré les cris et la résistance de ses compagnes. Diane va se plaindre au cardinal ; il envoie sommôr de rendre la nymphe. Refus des gens du château, qui font monter leur captive au sommet'de l'édifice et déclarent qu'ils ne la rendront qu'à la force. On fait venir des troupes et le combat s'engage à grand bruit de fifres, tambours, arquebusades et canonnades.

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Les délensçurs du château sonnent de la trompette et demandent à se battre en combats singu* liers. La proposition est acceptée, les gens du châ* tean sont vaincus, le château ne se rend pas. Un assaut est donné, il reste inutile; les deux années s'alignent alors Tune devant l'autre. On s'agenouilla d'abord de deux parts « le temps 4e dire TOraison dominicale», puis on se livra une bataille en règle; il y eut quelques chevaux blessés ; deux hommes furent aussi laissés morts sur la place. Un prêtre alla pour les confesser et quelques pillards pour les fouiller et s'emparer de leur dépouilles, mais c'étaient deux hommes de foin.

Le château fut alors attaqué et défendu par Partillerie; cette artillerie se composait en grande partie de pièces d'artifice, si bien qu'à chaque instant, c'étaient de nouvelles surprises, et de nouveaux applaudissements des spectateurs. A la fin le château fut pris et Ton vit apparaître aju sommet les armes de Frao/ce, celles du duc d'Orléans et celles de l'ambassadeur. La jeune captive fut rendue à Diane, qui reparut alors avec ses nymphes, comme si elle fût revenue de la chasse. Mille . cris se firent entendre : Vive France I vive Orléans ! vive Horaee Farnèse ! et aussi ; Vive Paris, vive Bellay, vive la Coste de Langeyl

Ce spectacle fut suivi d'un festin rabelaisien.

Je ne parlerai point du nomlxre et rares espèces des poissons icy servis, il est par trop excessif. Bien vous diray qu'à ce banquet furent servies plus de mille cinq cents pièces de four, j'entends pastés, tartes et darioUes. Si les viandes furent copieuses, aussi furent les beuvettes numereuses. Car trente poinsons de vin et cent cinquante douzaines de pains de bouche ne durèrent grères, sans l'antre pain mollet ef com-

LA «SCIOMACHIE». 125

mon. Aussi fat la maison de momclit seigneur reverendissîme onTerte à tous reoans, qaelz qn'ilz fussent, tout iceluy jour^.^.

Le repas fini, on apporta deux fontaines artificielles garnies de fleurs, surmontées de cassolettes allumées, etc. pour se laver les mains ; puis il y eut des danses grotesques dansées par des bouffons, et enfin un grand bal, où les invités prirent part et qui dura jusqu'au jour.

, En ces tournois et festins Rabelais nota deux choses insignes: l'une qu'il n'y eut ni noise ni débat, dissension ni tumulte aucun; Tautre que de tant de vaisselle d'argent en laquelle tant de gens de divers états furent servis, il n*y eut rien de perdu ni d'égaré.

Les deux soirs subséquents il y eut encore de grands feux d'artifice.

xin.

C'est par le conseil et par l'intermédiaire du cardinal du Bellay que Babelais adressa le récit de cette fête au cardinal de Lorraine (Guise), alors tout puissant à la cour de Henri II. Jean du Bellay, qui ne pouvait plus rien directement pour Rabelais, espérait par ce moyen lui assurer un protecteur à la cour. Rabelais s'en chercha un autre dans le camp opposé, le cardinal Odet de Châtillon, auquel il dédia plus tard son (](uatrîème livre. Les Châtillons et les Guises étaient des ennemis acharnés; les pre- |

miers appartenaient généralement au parti protestant, et le cardinal de Châtillon se convertit luimême au protestantisme peu de temps après l'im- |j pression du livre qui lui était décÛé. C'était le frère aîné du célèbre amiral de Coligny, première

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victime du massacre de la St- Barthélémy. Un voyage que le cardinal du Bellay fit quelque temps après à Paris, pour tâcher de reconquérir sa faveur, resta sans fruit pour lui, mais non pour Rabelais ; le cardinal donna à son protégé la cure de Meudoa, qui dépendait de Tévéché de Paris, mais qui dépendait aussi des Guises, acquéreurs du château de Meudon. Le quatrième livre était achevé, mais les critiques que Touvrage avait soulevées allaient en augmentant On criait à la fois dans le camp protestant et dans le camp catholique. Le protestant Robert Estienne disait qu'on aurait dû brûler Rabelais, Calvin prêchait et écrivait contre loL La Sorbonne catholique criait plus haut encore et ses critiques étaient plus dangereuses. Rabelais lança d'abord une partie de Fouvrage. Des seigneurs de la cour, qui ne se nonmiaient pas, lui avaient envoyé un flacon d'argent, il leur répondit par un prologue, qu'il mit en tête du livre; mais l'impression s arrêta après le onzième chapitre et ne fat reprise qu'en 1552, quatre ans après, et, dans cette édition même, le récit est brusquement interrompu et le livre n'a pas Tair d'être fini. Il y eut évidemment, au moment de l'impression, des obstacles et des tracasseries.

Rabelais avait cependant obtenu de Henri II, le 6 avril 1550, un privilège pluâ explicite (encore que les précédents:

De la partie de nostre cher et bien aymé M* François Babêlais, docteur en médecine, nous a été. exposé que, iceluy suppliant ayant par cy-devant balQé a imprimer plusieurs livres en grec, latin, françois, et thuscan, mesmement certains Tolumes des Faictz et Dîctz heroîcqoes de Pantagruel, noaa moiûB utiles que délectables: les inopriméurs auroyent iceubc

IL FUBLIS LE «QÛABT ¥<IY&E». 127

livres corrompue, dépravez, et pervertk en pluneurs endroictz. Aoroient daâvantaige imprimé plusieurs aultres livres scan- •dalenx ou nom dùdict suppliant, à son grand desplaisir, préjudice et ignominie, par lui totalement desadvouez comme fiiolx et supposez: iesquelz il desireroit BQt^ nostre bon plaisir et volonté supprimer. Ensemble les aultres siens advouez mais deprav^ et desguisez, comme dict est, revoir et corriger, et de nouveau reimprimer. Pareillement mettre en lumière et vente la suite des Faictz et Dlctz héroïcques de Pantagruel, Nous luimblement requérant sur ce luy octroyer nos lettres à œ nécessaires et convenables. Fource est-il que Noqs, enclinans libéralement a la supplication et requeste dudjct M. François Rabelais exposant, et desirans le bien et favorablement traicter en cest endroict: a iceluy pour ces causes et aultres bonnes considérations à ce Nous mouvans, avons permis, accordé et octroyé, et de nostre certatae science, pleine puissance et aactorité royale, permettons, accordons, octroyons par ces présentes, qu'il puisse et luy soit loisible par telz imprimeurs qu'il advisera, faire imprimer et de nou" veau mettre et exposer en vente tous et chascun lesdictz livres et suite de Pantagruel par luy composez et entreprins, tant ceulx qui ont ja efsté imprimez, qui seront pour cast effet par luy reveuz et cprrigez, que aussy ceulx qu'il délibère de nouvel mettre en lumière. Pareillement supprimer ceulx qui faulsement luy sont attribuez....

Incomplètement rassuré par cette protection royale, Rabelais en invoqua encore une antre ; il dédia son Uyre au cardinal de CbàtiUoni comme nous Tavons dit. Ce double paratonnerre fut impuissant. A peine le ^( quart livre > était^l en vente que la Faculté théologique porta plainte, et, malgré le privilège du roi, le parlement manda Téditeur à sa barre et lui défendit provisoirement de vendre Touvrage, qu'il déféra au conseil d'état, en sollicitant un nouvel examen.

La vente finit par être autorisée cependanti mais

128 BIOOBAPHIE DE RABSLAIB,

entre la défense provisoire et Tautorisation de vente, il se passa un fait notable, que M. Rathery a siipjalé le premier.

Rabelais était titulaire de deux cures, Tune au Jambét, diocèse du Mans, où il se faisait remplacer, et Tautre à Meudon, diocèse Me Paris, où il officiait lui-même. II résigna ces 'deux cures le 9 février 1552, quinze jours avant la permission accor^ dée par le parlement de mettre le livre en vente; Les deux actes de résignation sont identiques et passés devant les mêmes témoins. M.. 'Bathery suppose — et avec toute raison, ce s^ble — qu'aVant de permettre la vente du livre^* on exigea de Babe* lais la renonciation à ces deux cuises.

Ainsi, quand le IV* livre de Pantagruel fut mis en vente, Rabelais n'était plus curé à Meudon. H iivait.été pourvu de cette cure en 1550;. il ne l'avait donc occupée que deux années- Mais en remplit-il en effet les fopctîons ? L'évêqué de Paris s'étaut rendu un jour en visite pastorale à Meudon, n*y trouva pas Rabelais; cela prouve que le curé s'absentait quelquefois — mais non pas qu'il ' lie demeurât pas habituellement i Meudôb. Les ContemporaîDs^ . au contraire sont unanimes à nous .montrer le zèle avec lequel^ l'auteur., dt . JBantagrtiel s^acquittait de toits les détails de sa charga Anitoine Leroy, qui n^était séparé de lui que par .une géfuération et qui. a recueilli f^inuitieufiement et re- <ligieusement le témoignage des gens du peuple qui avaient connu Rabelais, nom fournit sur ce point des détails circonstanciés. Il prêchait, le dimanche, faisait le catéchisme et apprenait kti-mème a lire aux petits enfants ; il enseignait aussi le plain-chant

SA MOBT.

à ses clercs. Aucune femme n'était admise chez lui, mais il se plaisait à réuuir des amis, de doctes amis; il aimait aussi à £aire accueil aux visiteurs, témoin ce dicton, qui se répétait encore un siècle après, au dire d'un biographe :

€ Allons à Meudon ; nous y verrons le château, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui reçoit. le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien.-

On vit quelque temps sur la porte du presbytère de Meudon un buste assez grossier de Babelais avec cette inscription : (c'est récrivain qui parle).

GordigeretmedicuJB, dein-Bector, et intusobivi Sinomen quœris, te mea scripta docent

Cette inscription suppose que Babelais mourut à Meudon, mais il y a lieu de croire que l'auteur de l'inscription s'est trompé. D'abord la tradition locale est muette sur le fait; puis en 1553, date probable de sa mort, Rabelais avait résigné ses fonctions depuis plus d'un an. Avait-il été nommé curé de St-Paul, comme le croit l'abbé de Marsy * sur le témoignage d'un chanoine de St-Maur, qui donnait le fait comme une tradition constante dans son chapitre ? Etait-il un simple prêtre habitué de l'église ? on ne sait. Ce qui parait certam, c'est qu'il mourut à Paris, rue des Jardins, paroisse St-PauI, et qu'il fut enterré dans le cimetière de cette paroisse, au pied d'un grand arbre qui a longtemps conservé son nom, et qui fut détruit entre 1647 et 1662; Antoine Leroy prétend que Rabelais vécut jusqu'en 1559 ;

^ Le Modelais modemet I, p. Izijj.

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iSO BIOOBAPHIE DE RABELAIS.

mais plusieurs indices, que M. Rathery a pris le soin de recueillir, nous prouvent que cette date est inac* ceptable.

La légende, qui s^est attachée à quelques parties de la vie de Rabelais, s'est aussi attachée à «a mort- Ainsi Ton a dit qu'il avait voulu mourir dans un froc ou domino de bénédictin, à cause de cette pa* rôle du psalmiste : Beati qui moriuntur in Domino. Il aurait dit au prêtre qui lui présentait Thostie : t Je crois voir mon Dieu tel qu'il entra à Jérusalem triomphant et porté sur un âne^». Il aurait fait ce testament burlesque : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. > U aurait répondu à un page du cardinal du Bellay ou du cardinal de Lorraine, qui venait s'informer de sa santé : < Je vais quérir un grand peut-être. Monseigneur est au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne; pour toi, tu ne seras jamais qu'un fou. > Puis il aurait expiré en disant : « Tirez le rideau, la farce est jouée. >

Rien, dans les contemporains, n'autorise ces récits. Plusieurs même nous disent que Rabelais se repentit et fit une fin édifiante ^ Le testament burlesque se trouve déjà dans Erasme, mort longtemps auparavant. Les derniers mots attribués à Rabelais sont empruntés au récit de la mort d'Auguste, etc. Tout cela fait partie de la légende rabelaisienne.

Cette légende commence peu de temps après la mort de l'auteur. Ceux qui ont le plus contribué à faire verser la traditioii de ce côté sont les poètes de la Pléiade, et surtout Ronsard et Joachim dû Bellay.

A Antoine Diurerdier, Prosographi^^ m»4», lfi78.

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