‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 46 sur 104 · II. LÀ G0EBBE · texte numérisé non relu

II. LÀ G0EBBE

SOHMAIBB. -> 1. L'enlèvement des fotiacei. — 3. Picroebole e*en va*ten guerre. — 3. Frère Jean des Entommeures. — 4. Combat dan* la vigne. — 6. Stapéfaction de Qrandgonsier. — 6. Sa lettre à son fils. >- 7. Hessage de Ornxdgotisier à Pierochole. — 8. 6iand> goQtier et Idoménée. — 9. Le conseil de guerre de Pierochole. — 10. Les Conquêtes futures de Pierochole. — 11. Les Proverbes de Salomon. — 12. Pierochole et Pyrrhus. — 13. Châteaux en Bspagne. — 14. Gargantua à Tarmée. — 16. Le souper de Gargantua. — 16. Les pèlerins mangés en salade. —17. Propos de table. — 18. Pourquoi les moines sont fais de tout le monde. Frère J«an et Voltaire. — 19. Frère Jean, Absalon. — 20. Les exploits de frère Je*n. •— 21. Gargantua et les superstitions. — 22. Grandgousier et la guerre de conquêtes. — 23. Fénelon et Eabelais. — 24. Pierochole et ses conseillers. Il est vaincu. — 26. Discours de Gargantua aux vaincus.

Poursuivons Tanalyse du livre. Après avoir discuté à sa manière la question de Téducation, Rabelais va discuter de même, c^est-à-dire dans un récit mêlé de bouffonneries, la grave question de la guerre et des conquêtes. Sur ce point encore, nous allons le trouver singulièrement ©a avant de son siècle, et même du nôtre.

Pendant que Gargantua poursuivait ses études à Paris en compagnie de Ponocrates, voici ce qui se passait dans le Chinonais.

L'EITLèveifENT DES FOUACES.

C'était en aatomiie, à Tépoque des vendanges, les bergers de ta contrée étaient i garder les vignes pour empêcher lés étoumeaux de ina,pger les raisins. Des faiiaciei*s de Lemé, bourg aux environs de Chinon, passaient par le grand quarroj [chemin charretier]^ se rendant à la ville avec dix ou douze charre^ tées de fouaces [gâteaux au beurre]. Les 4)ergers les prièrent de leur en vendre quelques-unes au prix du marebé. Notez que c'est chose céleste, ajoute Ba^ bêlais, que de déjeuner de raisins et de fouace fraîche. Les f<Miader8 non^seulement refusèrent, siais ils répondirent par des injures, et appelèrent les bergers, brèche-dents, averlans ou avrelans, [e^està-dire vauriens], affroffiteurs, fainéants, malotrus, plus 23 autres épithètes qu'il est inutile de reproduire, — ajoutant que ce n'était pas à eux qu'il .appaartenait de manger de telles fouaces, qu^ils devaient se contenter de gros pain halle [mal vanné, où il ^t resté des débris de bàlle]j de pain grossier et rassis.

Un des bergers, Forgier, leur dit: Qui vous rend ai re^es?Voiuâ nous avez toujours donné jusqu'à présent des fouaces pour notre argent ; pourquoi nous en refusez^vous aujourd'hui ? Sst-ce que nous vous refusons notre froinent quand vous vemez en acheter chez nous? et c'est avec ce beau froment que vous faites vos gâteaux et vos fouaces. Outre notre argent, nous vous aurions donné encore de nos raisins par-dessus le marché, eia échange de vos fouaces, mais par la merdé [la mère de Dieu] ! vous pourrez vous repentir de votd^e refus; quand vous aurez besoin de nous, nous vous rendrons la pareille ; qu'il vous en souvienne !

Marquet, grand bâtonnier de Ja compagnie des

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fouaciers, lui dit: Tu fais le fier aujourd'hui, on t'aura donné trop de mil hier soir. [On prétend que le mil rend les coqç plus aggressifs]. Viens ici, je t'en donnerai, de ma fouace. Forgier tire un unzain de sa poche et le tend à Marquet, mais celui-ci, au lieu de lui donner des fouaces, lui lance un grand coup de fouet dans les jambes, puis cherche à se sauver. Forgier cria: au meurtre! et jeta à son adversaire un gros bâton qu'il avait sous le bras, le coup porta sur la tête «en telle sorte que Marquet tombit de dessus sa jument, mieux semblant homme mort que vif. »

Cependant les métayers qui étaient tout près de là, challant^ [c'est-à-dire gaulant, abattant] des noix, accoururent avec leurs grandes gaules et frappèrent sur ces fouaciers comme sur du seigle vert [il est plus difficile à battre vert que lorsqu'il est mûr]. Les autres bergers et bergères vinrent aux cris ; ils les poursuivirent à coups de pierres, les atteignirent et leur prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu'il payèrent, du reste, au prix accoutumé. Les fouaciers, après avoir reçu l'argent, aidèrent à leur camarade à remonter sur son cheval, et, au lieu de se rendre à la ville, reprirent le chemin de Lemé, menaçant fort et ferme les bouviers, bergers et métayers qui les avaient attaqués.

Quant à ceux-ci, -ils se régalèrent des fouaces qu'ils avaient conquises, puis se mirent à danser au son de la cornemuse en se moquant des fouaciers qui ne s'étaient pas signés de la bonne main

^ Œaïïer, ce n'est pas écaler des noix, comme le disent les commentateurs, c'est les abattre à coups de ganle: on ne les écale qne pour les manger.

PICEOCflOLE e*£N VA-T-EN GUEEBE. 229

AU matin et avaient eu mauvaise chance par leur faute.

Les fouaders, retournés à Lemé, se rendirent près de leur roi Picrochole III et portèrent plainte contre les bergers, montrant leurs paniers rompus, leurs bonnets froissés, leurs robes déchirées, leurs fouaces enlevées et par dessus tout, Marquet blessé grièvement, et tout cela, du fait des bergers et métayers de Grandgousier.

Picrochole avait la tête chaude ; sans prendre plus amples informations, il fait crier le ban et l'arrièreban dans tous ses états. Chacun, sous peine de la hart, doit se trouver en armes èur la place du château, heure de midi ; il fait en même temps sonner le tambourin à l'entour de la ville, et lui-même, pendant qu'on apprête son dîner, va faire affûter son artillerie, déployer son oriflamme et charger force munitions d'armes et de provisions de bouche.

Pour ne pas perdre une minute, il distribue les commissions en dînant. C'est Trespelu, le Lebœuf du temps, qui commandera l'avant-garde; il aura sous ses ordres 16,014 arquebusiers et 35,011 aventuriers, habitués à piller amis et ennemis. L'artillerie fut confiée au grand^écuyer Touquedillon ; elle se composait de 914 grosses pièces de- bronze, canons, doubles canons, basilics, serpentines, couleuvrines, bombardes, faucons, passe-volants, spirales et autres pièces. L'arrière-garde fut baillée au duc Raquedenare. On envoya en avant le capitaine Engoulevent avec trois cents chevaux légers pour explorer le pays. Ils trouvèrent tous les lieux voisins en paix

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et silence, sans assemblée quelconque. Personne ne songeant à la résistance» l'occasion était trop belle pour n'en pas profiter ; Picrochole lança ses troupes sur les terres de Grandgousier.

Adonc sans ordres et sans mesure ils prirent les champs, les uns parmi les autres ; gastaut et dissipant tout, partout où ils passoient, sans espargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré ni profane ; ils emmenoient bœufs, vaches, taureaux, veaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs'; ils faisoient main basse sur les basses-cours, enlevant poules, chapons, poulets, oisons, jars, oies, porcs, truies, gorets [jeunes cochons] ; abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps, faisant tomber tous les fruits des arbres. C'étoit un désordre sans pareil.

Personne du reste ne songeait à leur résister; tous se mettaient à leur merci, suppliant qu'on les traitât humainement en considération de ce qu'ils avaient été dans tous les temps bons et amiables voisins, qu'ils ne leur avaient jamais fait tort ni outrage; ajoutant que bien certainement Dieu les punirait. Les assaillants ne répondaient rien, sinon qu'ils voulaient leur apprendre à manger des fouaces.

Nous allons voir apparaître à cette occasion un personnage qui nous accompagnera jusqu'à la fin du livre. C'est frère Jean des Entommeures, d^ Entamures, dirion.s^-nous aujourd'hui. Les gens de Picrochole après avoir tout pillé et ruiné au bourg de Seuillé, se portèrent à l'abbaye du mê«ae nom, nous dit Babelais.

Les pauvres dîal^es de moines ne savaient auquel de leurs

FB'ÈBS JëâK D£8 ENT0UM£UR£S. 231

mslB se vouer. A tonte aventure, ils feireut sonner ad efi^ tukmn eapittdaft^ [appelant au chapitre ceux qui en faisai^t partie]. Là feut décrété qu'ils feroient une belle procession renforcée de beaux preschants contra hostium msidias et beaux r^spons pro pane, £q l'abbaye étoit pour lors un moine claustrier, aoKimé frère Jean des Ëntommeures, jeune, galant, fris* que, dehait, b;ien adextre [adroit], hardi, aventureux, délibéré, hanlt, maigre, bien fendu de gueule, bien avantaîgé en nez, beau dépeacheur d'Heures> beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles ; pour tout dire sommairement, vrai moine si onques en feut, depuis que le monde moinant moina de moinerie ; au. reste clerc jusques es dents en matière de bréviaire.

Ce i)ortrait de frère Jean n'est-il pas un chefd'œuvre de style pittoresque?

Icelui entendant le bruit que faisoient les ennemis par le clos de leur v^e, sortit hors pour voir ce qu'ils faisoient. ' Et avisant qu'ils vendangeoient leur clos, onquel estoit leur boire de tout l'an fondé, retourne au chœur de l'église où estoient tous les. autres moines, tons estonnés comme fondeurs de cloches, les voyant chanter iw, im, j^e, e, e, c, e, e, tum, wnin, ♦, n% t, m% co, o, o, o, o, OyTum^ um. C'est, dit-il, bien chanté, vertu dieu 1 que ne chantez-vous: «Adieu, paniers, vendanges sont faites !» Je me donne au diable s'ils ne sont en notre clos, et tant bien coupent ceps et raisins qu'il n'y aura, par le corps de Dieu! de quatre années que halleboter dedans. Ventre St. Jacques, que boirons-nous cejjendant, nous autres pauvres diables ? Seigneur Dieu, da mihi fotwni, [donne moi à boire].

Lors dist le prieur claustral ; Que fera cest ivrogne icy ? qu'on me le meine en prison ; troubler ainsi le service divin ! - Mais dist le mo3rne, le service du vin, faisons tant qu'il ne soit troublé ; car vous mesmes, monsieur le prieur, aimez boyre du meilleur ; si feiict tçut homme de bien. Jamais homme noble ne hayst le bon vin ; c'est ung apophtbegme monachal. Mais ces respons que chantez icy ne sont, par DieUj point de saison. Pourquoy sont nos Heures en temps de moissons etvendai^es, courtes, en l'advent et tout hyver, tant longues ? Feu de bonne mémoire frère Mace Pelosse, vray zélateur

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(ou je me donne au diable), de nostre religion, me dist, il m'en soubvient, que la raison estoit affin qu'en ceste saison nous fassions bien serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le humions.

Escoutez, messieurs, vous autres ; qui aime le vin, le corps Dieu, si me suyve. Car hardiment que sainct Antoine m'arde, si ceulx tastent du piot, qui n'auront secouru la vigne. Ventre Dieu 1 les biens de l'f^lise ? Ha non, non. Diable, saint Thomas l'Angloys voulut bien pour iceux mourir : si j'y mourois ne seroys-je saint de mesmes? Je n'y mourray ja pourtant: car c'est moy qui le fais es autres.

C'est-à-dire : C'est moi qui fais mourir les autres.

Boileau s'est évidemment souvenu de ce passage dans son Lutrin. Les chanoines sont en train de délibérer, comme ici les moines de chanter* On parle de chercher une autorité dans un livre :

Moi ! dit-il, qu'à mon âge écolier tout nouveau.

J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau ?

le plaisant conseil 1 Non, non, songeons à vivre.

Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre.

Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran.

Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an :

Sur quelle vigne à Rheims nous avons hypothèque.

Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.

£n plaçant un pupitre on croit nous rabaisser.

Mon bras seul sans latin saura le renverser.

Que m'importe qu'Amauld me condamne ou m'approuve?

J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve,

C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts ?

Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais.

{Chant, IV, v. 191-204-)

Mais frère Jean est un autre gaillard qu'Everard. Nous allons le voir à l'œuvre.

Ce disant mist bas son grand habit, et se saisit du baston de la croix, qui estoit de oœur de cormier, long comme une

COtfBAT BANS LA TIONE 233

lance, rond à plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe, et de son baston de la croix donna brusquement sur les ennemis qui, sans ordre, ny enseigne, ny trompette, ny tabourin, parmy le clos vendangeoient. Car les portegnîdons et portenseignes avoient mis leurs guidons et enseignés à l'orée des murs, les tabourineurs avoient défoncé leurs tabourins d'un cousté, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargés de moussines [bouquets de sarment avec leur raisin]: chascun estoit desrayé [dévoyé]. Il choqua doncqnes si roîdement sus eux sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frappant à tors et à travers à la vieille escrime. Ez uns escarbouilloît la cervelle, ez autres rompoit bras et jambes, ez autres deslochoit les spondiles du cou, ez autres demoUoit les reins, avalloit le nez, poschoit les yeulx, fendoit lés mandibules, enfonçoit les dents en la gueule, descroulloit les omoplates, sphaceloit les grèves, desgondoit les schies, debezilloit les faucilles Si quelqu'un se vouloit cacher entre les ceps plus espès, à iceluy froissoit toute l'areste du dos, et l'esrenoit comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloit en fnyant, a iceluy faîsoît voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Si quelqu'un gravoit [grimpait] en un arbre, pensant y estre en seureté, iceluy empaloit de son baston.

Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioit: Ha frère Jean, mou ami, frère Jean, je me rendz. Il t'est, disoit-il bien force, mais ensemble tu rendras l'âme à tous les diables...

Les uns mouroyent sans parler, les autres parloyent sans mourir ; les uns se mouroyent en parlant, les aultres parloyent en mourant. Les autres orioyent à haulte voix: confession, confiteor, miserere^ in manus ! Tant feut grand le cry des navrez que le prieur de l'abbaye avec tous ses moynes sortirent. Lesquelz, quand apperceurent ces paoures gens ainsi ruez parmy la vigne et blessez à mort, en confessèrent quelques uns. Mais ce pendant que les prestres s'amusoyent à confesser, les petits moynetODS coururent au lieu où estoit frère Jean et luy demandèrent en quoy il vouloit qu'ilz lui aidassent.

A quoy respondit qu'ils egorgetassent ceux qui estoient par terre... Puis à tout [avec] son baston de croix gaîgna la bresche qu'avaient fait les ennemis... Mbàb quand ceux qui s'estoient

aÂKaàNTUÂ. — II* LA GUERBE.

confessés Yoaleurent sortir par icelle bresche, le moine ks asBommoit de coups, disant : Ceux-ci sont confès et repentans : ils s'en vont en paradis aassi droit comme, une faucille o^ comme le chemin [serpentant] de Faye.

Ainsi, par sa prouesse, furent déconfis tons ceux de Tarmée qui étaient entrés dedans le clos, jusqnes au nombre de treize mille six cent vingt et deux^ sans les femmes et les petits enfans, cela s'entend tousjonrs. Jamais Maugis hennite ne se porta si vaillamment à tont soa bourdon contre les Sarrasins, -- desqualz est écrit es gestes des quatre fils Aymon, — comme fit le moine à ren-> contre des ennemis avec le baston de la croix.

Comme les poèmes des XIP et XIIP siècles n'oat qu^un petit ncmibre de lecteurs, on demandera peutêtre ce que c'est que ce Maugis Termite. Maugis était un cousin des Quatre fils Aymon , et de plus un magicien. ^11 ne faut pas confondre le magicien avec le sorcier : le magicien sait des secrets merveilleux qui lui font accomplir des prodiges, mais il n'emploie que les forces de la nature: c'est un savant, rien de plus ; tandis que le sorcier n'opère qu'avec la complicité du diable, auquel il a vendu son âme et qui viendra la lui réclanier un beau jour. Maugis, par la force de sa magie, savait se rendre invisible ou prendre différentes formes ; il en profita un jour pour enlever la couronne et le trésor deCharlemagne au nez et barbe de l'empereur , qui ne put l'en empêcher. Devenu vieux, il se fit ermite, comme le patron des sorciers ; mais un jour que les Sarrasins avaient pénétré sur la terre de France, il reprit les armes et extermina à lui seul toute une armée de mécréants. Ces exploits et beaucoup d'autres sont consignés dans le poème de Eenaud de Montauian et dans un volume de la Bi-

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