‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 47 sur 104 · LE BON BOI'GBIKDÛOUSIEB. 2S · texte numérisé non relu

LE BON BOI'GBIKDÛOUSIEB. 2S

bliothèque bleue, sur la première page duquel les quatre chevaliers sont représentés montés sur quatre chevaux semblables qui lèvent tous à la fois la même jambe.

Pendant que Picrochole ravageait ainsi son pays, que faisait Grandgonsier ? Le brave roi jouait dans sa capitale le r&le du roi d*Yvetot.

Le soir , après souper , il se chauffe h un beau, clair et grand feu , et tout en faisant griller des chastaignes, il écrit sur Fàtre avec un bâton brûlé d'un bout, dont on écharbotte [tisonne} le feu, faisant à. sa femme et à sa famille des contes du temps jadis.

Le géant était devenu un bon vieux propriétaire campagnard d'Anjou ou de Normandie. Mais c'est un homme de cœur et de jugement sous ses allures bcMiasses ; il Ta bien montré lorsqu'il a arraché soa fils des mains des pédants, il va le montrer encore ; îl va montrer surtout, par son horreur pour la guerre, comme il aime sincèrement ses sujets.

Un des bergiers qui gardaient les vignes, nommé Pillot, natif de Gravot — Rabelais sait toujours le nom et le lieu ^ naissance de ses personnages les moins importants — Pillot donc se transporta vers Gargantua en icelle heure et raconta entièrement les excès et pillages que faisait Picrochole, roi de Lemé, en ses terres et domaines, et comment il avait pillé, gasté [ravagé], sao* cage tout le pays, excepté . le dos de Seuillé, que frère Jean des Entommeures aya^t sauvé à son honneur.

Grandgousier est bouleversé.

Holos holos, qu'est cecy, bomies gens? Songé-je, ou si vray est ce qu'on me dît? Picrochole, mon amy ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient assaillir ? Qui

iil' ,V

2â6 GA'BGANTUA. — II. LA GUERRE.

le meut? qui le poinct? qui le conduict? qui l'a ainsi conseillé ? Ho, ho, ho, ho, ho, mon Dieu, mon Sauveur, aidemoy, inspire-moy, conseiUe-moy à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toy, ainsi me sois-tu favorable, si jamais à biy desplaisir, ne à ses gens dommage, ne en ses terres je fis pillerie ; mais, bien au contraire, je l'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de conseil, en tous cas qu'ay peu congnoistre son avantage. Qu'il m'ait donc en ce point oultragé, ce ne peut estre que par l'esprit malin. Bon Dieu, tu congnois mon courage^ car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que, pour luy rehabiliter son cerveau, tu me l'eusses icy envoyé, donne-moy et pouvoir et savoir le rendre au joug de ton saint vouloir par bonne discipline.

Ho, ho, ho. Mes bonnes gens, mes amis, et mes féaux serviteurs, fauldra-il que je vous empeschè [donne l'embarras] à m'y aider ? Las ! ma vieillesse ne requéroit dorénavant que repos, et toute ma vie n'ay rien tant procuré [recherché] que paix. Mais il fault, je le voy bien, que maintenant de hamois je charge mes pauvres espaules' lasses et foibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres subjects. La raison le veult ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans et ma famiUe. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars [arts] et moyens de paix; là je me resouls [c'est à cela que je m'arrête]

Quel bon petit roi c'était là,

ce Grandgousier ! Il n'invoque pas le droit divin des rois, il ne se préoccupe pas de l'offense faite à sa couronne, il ne saisit pas cette occasion d'acquérir de la gloire ni d'agrandir ses états aux dépens de Picrochole ; ce qui le préoccupe, c'est le sort de ses sujets qui travaillent pour le nourrir et l'entretenir, et auxquels il doit par conséquent protection complète, sans quoi il n'aurait pas le droit d'être leur roi. Toute la doctrine du Contrat social est déjà là, à l'état latent.

GBÀKDGOUSIBR A SON FILS. 237

On convient d'envoyer à Picrochole un messager prudent pour s'informer des causes de la guerre; puis d'écrire à Gargantua pour le rappeler.

Le vieux Grandgousier prend la plume ; ce n'est plus ici l'intelligence enfantine du géant qui parle, c'est un père, c'est un roi sage et prudent qui a rhorreur de l'iniquité, et l'amour profond de ses sujets. Nous empruntons à Gérusez* l'analyse de sa lettre :

Je regrette vivement, dit-il à son fils, d'être obligé de t'arracher à tes études et à ton philosophique repos ; mais j'ai besoin de toi; j'avais espéré couler doucement en paix mes dernières années, me confiant à nos anciens amis et confédérés. Ma fatale destinée a voulu que je sois inquiété par ceux sur lesquels je me reposois, viens donc an secours des personnes et des biens qai t'appartiennent par droit naturel. Car, de même qne les armes sont débiles quand la sagesse ne les guide pas , de même l'étude est vaine et la sagesse inutile si Ton n'en fait pas l'application, si Ton ne sait pas s'en servir au besoin.

Mon but, continue-t-il, est non de provoquer, mais d'apaiser, non d'assaillir, mais de me défendre, non de foire des conquêtes, mais de garder mes fidèles sujets et terres héréditaires.

Picrochole est entré hostilement dans mes domaines sans cause ni occasion. J'ai fait ce que j'ai pu pour modérer sa colère tyrannique et lui ai offert tout ce que je pensais propre à le satisfaire. Je lui ai envoyé plusieurs fois demander en quoi, par qui, comment il avoit été outragé; il ne m'a répondu qu'en me défiant et en me disant qu'il étoit à sa convenance dé s'établir en mes terres. J'ai reconnu alors que le Dieu éternel Ta abandonné à son franc arbitre et propre sens, -^ qui ne peut qu'être mauvais si la grâce divine ne lui vient continael-

^ muai» d'histoire méraire, I.

238 GARGANTUA. — II. LA GT7EBEE.

lement en aide, — et qu'il me l'a envoyé à fâcheuses enseignes, et m'a chargé de le contenir en son devoir et de le lui faire connaître.

Ainsi donc, mon fils bien aimé, le pins tôt que tu pourras, après avoir tu ces lettres, reviens en diligence secourir — - non pas tant moi (bien que la piété fihale t'en fasse un devoir) que tes sujets et amis que par raison tu peux sauver et garder. La guerre sera faite avec la moindre effusion de sang possible. Nous tâcherons, par cautèles et ruses de guerre, de repousser notre ennemi en sauvant les hommes et en les renvoyant joyeur à leurs do^ miciles.

Très cher fils, la paix du Christ, notre rédempteur, soit avec toi, etc.

Tous les critiques et commentateurs se sont accordés à louer cette lettre. Dnfresny, après ravoir rapportée dans son Parallèle cTHomère et de Babelais, denuinde si «en Tëcoutant on ne croirait pas entendre le sage Nestor dans le sublime Homère?» Eusèbe Sa] verte y signale «de grands traits de noblesse, de force eft de raison>. Ce qui y respire surtout, c'est" l'amour paternel du roi pour ses sujets. D y a dans l'histoire de France un roi qui eét pu penser et parler ainsi, c'est le plus vénéré de tous, St Louis/ Cette lettre, dit M. Eathery, est digne d'être mise à côté des Exhortations que le saint roi mourant adressait à son fils.

Deux remarques encore. Les quelques lignes où il est question de la grâce font allusion aux disputes qui avaient lieu alors de Ubero et de sefvo arUtrio entre Jes catholiques et les protestants. La grâce divine sans laquelle on ne peut faire que du mal, le mot de Christ employé sans article,- rappellent les idées et la phraséologie de Calvin, avec lequel Rabelais rompra bientôt violemment — • Enân le

ÔKÂNDOaUSIEB A PICSÔCHOLE. 2^9

langage et le style de cette lettre aussi bien que celui de la harangue qui va suivre, sont imprégnés de latin et semblent un écho des phrases et même des expressions de Cicéron. Rabelais , quoique parfaitement à son aise dans les deux styles, est plus original et plus foncièrement français dans le plaisant que dans le sérieux.

Après avoir expédié cette lettre à Gargantua par «le Basque son laquais», Grandgousier envoya à Picrochole, Ulrich Gallet, maître des requêtes. En route, Gallet demanda à un meunier où en étaient tes affaires du roi ennemi. Le meunier répondit que les gens du roi lui avaient tout pris, qu'ils ne lui avaient laissé ni coq ni poule , qu'ils s'étaient enfermés à La Roche Glermaud, château fort qui se trouve à une bonne lieue de Ghinon, et il lui conseilla de ne pas aller plus loin le soir même.

Le lendemain, Gallet se transporta avec un trompette à la porte du château et demanda à parler au roi. Celui-ci refusa de le laisser entrer ; mais il vint se mettre sur le rempart en face de Gallet et lui demanda ce qu'il voulait.

La harangue de Gallet est très éloquente et digne de Cicéron ; nous l'abrégerons cependant , nos lecteurs connaissant déjà les faits qui y sont allégués.

Gallet fait ressortir d'abord la douleur qu'éprouve un

cœur sincère et honnête en voyant ceux qu'il croyait

et devait croire ses amis, se tourner brusquement

contre lui, sans même lui en indiquer le motif.

Si jamais il y eut une alliance qui semblait certaine

GAEGÀNTUÀ. — II. LA GUBBSE.

et inviolable, c'est celle qui existait entre les denx royaumes. Cette amitié et alliance a été si longue et si étroite que non seulement les peuples des deux nations, mais les Barbares, tels que Poitevins, Bretons^ Manceanx, ceux qui habitent les Canaries et la cité dlsabella [fondée par Colomb en Amérique] pensaient qu'il eût été plus facile de démolir le firmament et d'élever les ablmea au-dessus des mers que de rompre cette alliance, dont la pensée les a souvent arrêtés dans leurs entreprises.

Et cependant cette alliance où tous les peuples désiraient être admis, cette alliance qui préservait non seulement vos sujets de toute attaque hostile, mais tous vos confédérés, voisins ou éloignés, vous venez de la rompre brusquement, foulant aux pieds le droit et la raison, et tout cela, sans provocation, insulte ni dommage de notre part. La foi, la loi, la raison,* l'humanité, la crainte de Dieu, rien ne t'a retenu ; mais Dieu, qui est souverain et juste rétributeur de nos entreprises, ne le souftrirapa8.Sita penses autrement, tu te trompes, toutes choses viendront à son jugement. Toutes choses ont leur fin et période. Quand elles sont parvenues au point le plus élevé, elle sont ruinées par la base. C'est le sort de tous ceux qui dans leurs fortunes et prospérités n'écoutent pas la voix de la raison et de la modération...

Si nous avions nui à tes sigets ou à tes domaines, si nous avions favorisé tes ennemis, si nous avions refusé de t'aider, ou si même tu t'étais imaginé que quelque chose de semblable s'était passé, pourquoi ne pas te pkdndre à nous et nous faire des représentations ? Nous t'aurions donné pleine et entière satisfaction. Tu as mieux aimé nous attaquer à l'improviste et sans déclaration de guerre. Mais as-tu espéré que tu ne trouverais pas de résistance? Crois-tu mon maître assez destitué de gens, d'argent, de conseil çt d'art militaire, qu'il ne puisse résister à tes iniques attaques ?

Toici nos propositions ; Pars d'ici à l'instant, tu as pour te retirer en tes terres la journée de demain ; tu payeras mille besans d'or pour le dommage que tu as fait, la moitié den^iin, l'autre moitié dans six mois, aux ides de mai; et tu nous laisseras en otage cinq des seigneurs qui t'entourent.

GBANDGOUSIEB £7 IDOUÉNÉE.

Picrochole n'entreprit pas de lutter par Péloquence avec << le bonhomme Gallet > ; il lui fit la réponse de Léonidas aux envoyés de Xercès : ^ Venez les prendre, venez les prendre (les otages). Ils vous attendent, ils vous broieront de la fouace. »

Disons en passant que les commentateurs se sont évertués à trouver dans ces mots une finesse qui n'y est pas. La fouace se fabrique avec de la pâte broyée. < Ils vous broieront de la fouace )> signifie donc tout simplement : Ils vous en feront, des fouaces!

Le «bonhomme Gallet» de retour chezGrandgousier trouve le roi à genoux, tète nue et priant Dieu d'adoucir la colère de Picrochole et de lui faire comprendre la raison sans qu'on fût obligé de recourir à l'emploi de la force. — Quelles ^aouvelles m'apportez-vous? lui demanda-t-il. — Il n'y a rien à faire. Cet homme e$t tout à fait hors de sens et délaissé de Dieu. — Mais pourquoi nous fait-il la guerre? — Il m'a jeté quelques mots de fouaces. Grandgousier prit des informations ; on lui raconta tout ce qui s'était passé. Bien que les torts fussent réciproques et que son conseil déclarât qu'il avait le droit pour lui, il voulut tenter un dernier effort pour éloigner de ses sujets le fléau de la guerre. On avait pris quatre ou cinq douzaines de fouaces, il en envoya cinq charretées à Picrochole. Il y joignit sept cent mille et trois philippes [monnaies de Philippe-le-Bon, de Bourgogne] pour Marquet, comme dédommagement des coups qu'il avait reçus; de plus îl lui donna pour lui et

242 GARGANTUA. — If, LA GUBRRE.

les siens la propriété de la métairie de la Pomardière et chargea Gallet d'escorter l'envoi.

Gallet, en chemin, fit cueillir à ses gens et attacher sur les charrettes des canncîs et roseaux ; lai^ même en prit un à sa main < par ce donnant à connaître qu'ils ne demandaient que la paix et qu'ils venaient pour l'acheter. »

Une scène analogue, inspirée par les mêmes idées, se trouve dans Télémaque (Livre IX ou XI). Idoménée s'apprête à faire la guerre à divers peuples de la grande Grèce qu'il a irrités par ses façons hautaines... Mentor s'interpose, il Itd fait expliquer la cause de la guerre, qui est presque aussi futile que celle des fouaciers de Lerné, et il lui persuade de renoncer à cette guerre et de faire lui- même le& premières démarches en faveur de la paix. Idomé-^ née y consent avec peine, mais Mentor s'élance dans la campagne, un rameau d'olivier à la main, et adresse aux troupes irritées et impatientes d'en venir aux mains un discours éloquent :

Idométtée eât prêt à périr on à vaincre; ntais il aime mieux la paix que la rlctoire la plus édatante. Il aurcHt konte de craindre d'être vaincu, mais il craint d'être iiûnste, et il n'a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main» il vous offre la paix: il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur -, car il ne fait aucun cas d'une paix forcée. 11 veut une paix dont tons les partis soient cou* têntS) qui finisse toutes les jalousies, qui apaise teus le» ressentiments, et qui guérisse toutes les défiances. En un mot^ Idoménée est dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu'il fût. Il n'est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas difficile, si vous voulez m'é(x>uter avec un esprit dégagé et tranquille.

Mentor expose ensuite les conditions de la paix. Il ajoute comme Gallet:

GaANBGOUSIER ET IDOMÉNÉE. 243

Si TOUS refosez le paix et la justice qui Yieiment à vous, la paix et la jtistice Beront veDgées. Je prends tous les Dieux du ciel et des enfers à témoin des justes propositions que je viens de vous faire.

En achevant ces mots. Mentor leva son bras pour montrer à tant de peuples le rameau d'olivier qui étoit dans sa main le signe pacifique.

Mentor étoit, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu'il étoit environné de tigres qui, oubliant leur cruauté, venoient, par la puissance de sa douce voix, lécher ses pieds et se soumettre par leurs caresser. D'abord il se fit an profond silence dans toute Parmée. Les chefs se regardoîent les uns les autres, ne pouvant résister à cet homme, ni comprendre qui il étoit. Toutes les troupes, immobiles, avoîent les yeux attachés sur lui. On n'osoit parler, de peur qu'il n'eût encore quelque chose à diipe, et qu'on ne Tempêokftt d'être entendu. Quoiqu'on ne trouvât riesi à ajouter aux choees qu'il avoit dites, on auroit souhaité qu'il eût parlé plus long-temps.

Si Gallet eût pu s'adresser aux troupes, si les troupes de Picrochoie eussent pu entendre sa voix, peut-être eussent-elles crié comme les troupes alliées, dans Télémaque :

sage vieillard, vous nous désarmez 1 La paix 1 la paix 1

Mais les troupes de Picrochoie n'étaient pas comme celles des Grecs admises à la délibération. Composées pour la plupart d'aventuriers avides de pillage, elles étaient peu sensibles à la raison ou à l'éloquence. Quant au chef lui-même, il l'était encore beaucoup moins. Enivré de sa facile victoire ^r d)es gens qui ne se défendaient pas, il n'accorda pas même audience aux envoyés de Grandgousier.

Babelais et Fénelon professent les mêmes idées à l'endroit des conquêtes, ils ont la même horreur de la guerre» et cherchent tous deux à réagir contre des rois conquérants infatués de leur gloire ; ils se renie»

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244 GAKGANTCA - II. LA GUEBltE.

contrent un moment en chemin, mais il se séparent bientôt. Fénelon veut agir par l'insinuation et la persuasion, Rabelais procède par la raillerie et le comique.

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