LES CONQUÊTES DE PICROCHOLE
choie s'impatiente de cette observation. Sommesnous pour manger ou pour batailler ? lui dit-il. — Pour batailler, sans doute, dit Touqaedillon, mais de la panse vient la danse, et où faim règne force exule [s'en va]. — Pourquoi tant jaser ? dit Picrochole, qui se décide tout à coup. Saisissez ce qu'ils ont amené.
L'ordre fut exécuté. On prit l'argent, les fouaces, les bœufs et les charrettes, et on renvoya les messagers de Grandgousier, sans leur dire autre chose que de se tenir à distance pour des raisons qu on leur apprendrait plus tard.
Ce n'est plus ici de la farce, voilà de charmantes scènes de comédie. Les personnages sont supérieurement dessinés, par leurs propres paroles, et en peu de mots, à la façon des maîtres. La comédie continue. Rabelais, nous fait assister à un conseil qui fut tenu en présence de Picrochole par trois chefs militaires, un duc, un comte et un capitaine.
Sire, lui dirent-ils, nous vous rendrons aujourd'hui le plus heureux, le plus chevaleureux prince qui fut onques depuis la mort d'Alexandre de' Macédoine. — Couvrezvous, couvrez-vous, dit Picrochole.
 cette époque et beaucoup plus tard, on restait la tête couverte dans les appartements.
Grand merci, dirent-ils. Sire, nous sommes à notre devoir. Voici le moyen. Vous laissez ici quelque capitaine en garnison avec une petite bande de gens, pour garder la place, qui, du reste, nous semble assez forte, tant par nature que pour les remparts faits à votre invention.
On voit que les courtisans de Napoléon III, qui lui faisaient honneur d'une foule d'inventions aux-
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quelles il était complètement étranger, avaient des prédécesseurs dans les conseillers de Picrochole.
Vous partagerez votre armée en deux, continue le conseiller. Une partie se jettera sur Grandgousier et ses gens. Il sera battu au premier abord. Vous trouyerez chez lui de Fargeut à tas, car le vilain a de l'argent comptant. Nous Tappelops vilain parce qu'un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser est fait de vilain.
Tous les commentateurs voient ici une allusion à François I", dont les prodigalités et le désordre financier sont passés en proverbe. Les courtisaas taxaient au contraire Louis XII d'avarice, parce qu'il était ménager des deniers de l'état.
L'autre armée, continuent les conseillers, tirera du côté de PAunis, de la Saintonge» de TAngoumois et de la Gascogne, sans oublier le Périgord» le Médoc et les Landes, et prendra sans résistance les villes, châteaux et forteresses. Vous prendrez tous les navires qui sont à Bayonne, à St- Jean de Luz et à Fontarabie ; vous côtoyerez la Galice et TEspagne et pillerez tous les lieux maritimes jusqu'à Lisbonne, où vous trouverez renfort de tout ce qui est nécessaire h. un conquérant. Par la corbleu, l'Espagne se rendra, il n'y a ià que des malotrus. Vous passerez par le détroit de Gibraltar et là vous érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d'Hercule, à perpétuelle mémoire de votre nom.. Ce détroit prendra le nom de «mer Picrocholine». La mer Picro<^line passée, voici BarberouBse qui se rend votre esclave.
Picrochole qui voit déjà tous ses rêves réalisés, exprime une idée bienveillante pour le disciple de Mahomet.
Je le prendrai à mercy , dit-il — Sans doute , dirent les conseillers pourvu qu'il se fasse baptiser. —
Vous prendrez par fwce les royaumes de Tunis, d'Hippone, d'Alger, de Bone, de Oyrène et liardiment toute la
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Barbarie. £n pfueant , vous retiendrez en yotrç main Ma» J orque, Minorque, la Sardaigne, la Carse et les antres îles de la mer Ligurienne et Baléare. En suivant la côte à votre gauche, vous prendrez la Gaule narbonnaise, la Provence , le pays des AUobroges [Nice] , pnis Génes^ Florence, Lucquçs, et vous direz bonjour à Rome. L3 pauvre monsieur du pape meurt déjà de peur.
Voilà le verbe a.u présent ; nos personnages sont à Rome.
Par ma foi, dit Picrochole, je ne baiserai pas sa pantoufle.
— L'Italie prise, voilà Naples, la Ôalabre, la Pouille et la ^cile à sac, et Malte avec. Je voudrais bien que les plaisants chevaliers Rhodiens vous résistassent!
On sait qu'après s'être appelés «chevaliers de St- Jean de Jérusalem, chevaliers hospitaliers», les chevaliers rhodiens avaient été forcés de se retirer à Malte ; ils y restèrent jusqu'à l'expédition du général Bonaparte eo Egypte ; à cette époque il se réfugièrent ea Russie, à St-Pétersbourg, où leur église existe encore*
— J'irais volontiers à Lorette en pèlerinage, dit Picrochole. — Non l non , dirent les conseillers , ce sera au retour.
Picrochole approuve et les conseillers continuent:
— De là nous prendrons Candie, Chypre et Rhodes, et les îles Cyclades; puis nous tomberons sur la Morée. Nous la tenons, Saint Treignan ! Dieu garde Jérusalem ! car le soudan est hors d*état de résister à votre puissance. .— Je ferai donc rebâtir le temple de Salomon? ^it Picrochole. — Non pas encore; attendez un peu. Ne soyez pas si prompt dans vos entreprises.
Cette observation des projétistes ne vient-elle pas bien à propos ?
248 GAEGANTUA. — II. LA GÏÏERKE.
— Savez- VOUS ce que disait Octàviàn Auguste, reprit nn des conseillers : Festina lente , hâte-toi lentement. Il vous faut d'abord avoir l'Asie mineure, la Carie, la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie, la Bithynie , et autres lieux et provinces jusqu'à TEuphrate.
— Verrons- nous Babylone et le mont Sinâï? — Il n'est pas besoin à cette heure, dirent-ils. N'est-ce pas assez tracassé d'avoir traversé la mer Hyrcanienne [Caspienne] chevauché les deux Arménies et les trois Arables ? — Par ma foi, dit-il, nou^ sommes fous! — Pourquoi, dirent-ils.
— Que boirons-nous dans ces déserts ? Car Julien Auguste et toute son armée y moururent de soif, à ce que l'on dit. -— Nous avons déjà donné ordre à tout, direntils. Dans la mer de Syrie, vous avez neuf mille quatorze grands navires, chargés des meilleurs vins du monde; ils aborderont à Jaffa. Là nous avons trouvé . . .
Remarquez ces verbes au passé
deux cents vingt mille chameaux et seize cents éléphants que vous avez pris à la chasse aux environs de Sigeilmes,
Quelle est cette ville ? on l'ignore.
lorsque vous entrâtes en Lybie ; vous avez aussi pris toute la caravane de la Mecque. Ne vous ont-ils pas fourni du vin à suffisance ? — Oui , dit Picrochole , mais nous ne bûmes pas frais.
Ce passé défini nous recule encore plus loin dans le passé.
— Par la vertu non pas d'un petit poisson l dirent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant à l'empire de l'univers rie peut pas avoir toujours ses aises. Dieu soit loué que vous soyez arrivés sains et saufs, vous et vos gens, jusqu'au fleuve du Tigre !
Picrochole sourit, mais il poursuit, l'œil allumé par tant de merveilles qui se déroulent sous ses yeux.
Mais, dit-il, que font pendant ce temps la partie de