DÉROUTE DE PICROCHOLE
Orandgousier, il tralussait son maître et avait passé à Tennemi. Touquedillon, indigné, tire son épée, se précipite sur le flatteur et le tue. Picrochole, fu-^ rieux, lui demande qui l'a payé pour le priver d'un "fidèle général; et il ordonne qu'on lui fasse son procès. L'ordre est accompli sur l'heure. Touquedillon est condamné à mort et exécuté, et le roi ordonne de jeter son corps par-dessus les murailles, tandis qu'il fait faire d'honorables funérailles à Hastiveau.
Cette conduite soulève des murmures dans l'armée. Picrochole n'en tient compte. Cependant Gargantua arrivait avec ses troupes ; la yille à assiéger était sur une hauteur et bien protégée par des fortifications. Gargantua hésitait à l'assaillir immédiatement et songeait à lattaquer en règle ; mais Gymnaste lui dit :
Seigaeur, telle est la nature et complexion des Français qu'ils ne valent qu'à la première pointe. Lors ils sont pires que diables ; mais s'ils séjournent, ils sont moins que femmes. Je suis d'avis qu'aussitôt que vos gens auront quelque peu respiré et mangé, vous fassiez donner l'assaut sans plus attendre.
L'assaut fut donné; le moine se distingua et entra le premier dans la ville. Picrochole se battit avec courage, mais aussi avec son outrecuidance et sa maladresse ordinaires; dans sa fuite^ il tua de colère son cheval, qui avait fait un faux pas; puis, se trouvant sans monture, il voulut prendre un des ânes du moulin voisin; les meuniers s'y opposèrent, et, comme il s'obstinait, ils le rouèrent de coups, lui prirent ses vêtements, qu'ils remplacèrent par une méchante souquenille, et le laissèrent aller. Il consulta une sorcière qu'il trouva sur son che-
OAaOllîTUA. — II. LA GUEBRE.
min — les gens de ce caractère sont toujours superstitieux et croient avoir une étoile;— elle lui répondit que son royaume lui serait rendu le jour de Tairivée des coquesigrues. Picrochole s'est retiré à Lyon et vit de quelque misérable métier, mais il compte toujours sur son étoile — comme Napoléon P à Saint- Hélène — et il s'informe soigneusement auprès des étrangers si les coquesigrues ne viendront pas bientôt.
Quant à Gargantua victorieux, il fit défendre sévèrement que l'on offensât qui que ce fût dans la ville ; il fit donner un dîner à ses frais aux hommes de Picrochole qui s'étaient rendus ; puis il les convoqua sur la grande place du château, oii ils reçurent six* mois de solde. Quand ils furent réunis il se rendit au milieu d'eux et leur adressa un discours assez long. Nous en extrayons les passages 1rs plus caractéristiques, en les traduisant un peu.
Nos ancêtres, dit-il, qoand ils étaient victorieux, tenaient beaucoup moins à élever des monuments de leurs victoires qu'à laisser ces monuments dans les cœurs. Vous savez ce qu'ils ont fait pour les Bretons après la bataille de St- Aubin du Cormier^ ce qu'ils ont fait pour les Poitevins après la prise de Parthenay ; vous avez entendu parler du bon traitement qui a été fait aux Barbares qui avaient saccagé les Sables d'Olonoe. Yms savez ce qui est anivé dernièrement au roi Ganarre lorsqu'il envahit le pays d'Aunis et. fit la piraterie sur les côtes Armeriques.
Pris dans la bataille , d'autres rois et empereurs, qui cependant se disent chrétiens et catholiques, l'auraient misérablement traité, durement emprisonné ou rançonné; mon père le traita courtoisement, aimablement, le logea
CONCION DB GABGANTUA AUX VAINCUS.
dans son palais et «nfin loi donna un sauf-conduit et le fit reconduire dans ses états, chargé de présents, chargé de grâces, chargé de marques d'amitié.
U y a dans tout ceci une allusion constante aux actes de Charles Quint, envahisseur de la France, Ci de François I", son prisonnier qui, bien que durement rançonné par lui, ne l'autorisa pas moins plus tard à traverser ses états.
Qn'en est -il advenu? oontio^pe Uargantua. Retourné dans ses terres, il ht assembler tous les princes et états* do son royaume; il leur exposa ce que nous avions fait pour lui et les pria de prendre une résolution qui pût servir d'exemple de gracieuseté honnête, comme il avait eu en. nous exemple d'honnêteté gracieuse. Ils décrétèrent èi l'unanimité qu'ils nous offriraient leurs terres, domain^es et royaumes pour en disposer à notre gré. A la suite de ce vote, on nous apporta d'abord de grandes richesses de tovtes sortes, noiHieiilement de la part de l'état, mais de ce^lte des hahitautsi : cfi^cw nQ^9 eayoy^t <ie qn'i]; y avait de plus précieux dans le pays en bijoux et en curio^t^ Il n^était fils de bonne mère ^ui ne voulût nous offrir ce qit^il avait de particulier.
Le roi vint en personne offirir ces présents ; ils se mettait lui-même et ses élate à noire merci* La donation était en règle et avait été rati£i(^ par tous ceux qui a\ aient droit d'y intervenir. G^s présents étaient trop grands pour être acceptés; mon père refusa tout, et fit jeter au feu les contrats ; mais il fut profondément touché de cette bonté des Ganarriens , et dit qu'il avait &it ce que tous les vainqueurs devraient laite.
Il est résulté de tout cela un notable avantage pour nous. Nous aurions sans doute pu exiger une rançon considérable , ils nous en paieront une double , triple , quadruple , puisqnUls se sont engagés à payer un tribut annnel, qu'ils ont volcmtairemeat augsitteQ.té chaqae année. Jie fefai pour vous oe que mes ancêtres, ce qu? mon père a fait pov les piçuples voisin^. Je vous rends votre
GARGANTUA. — II. LA GUERRE
liberté et je vous laisse tontes les franchises dont vous avez joui jnsqu'ici.
Ceux qui étaient an service dn roi Picrochole recevront, chacnn, trois mois de lenrs appointements : on voas reconduira en sûreté dans vos maisons et dans vos familles ponr empêcher les paysans de vous insulter au passage. Je regrette de tout mon cœur que Picrochole ne soit pas ici. Je lui aurais aussi prouvé que cette guerre a été faite en dehors de ma vç^lonté et sans aucun désir d'accroître ni mon bien ni mon nom. Mais puisqu'il a disparu et qu'on ne sait où il est , je veux que son royaume passe entier à sou fils. Seulement comme il e^^t très jeune - il n'a pas encore cinq ans — et que, dans cette circonstance, les états sont généralement pillés et ruinés par ceux qui sont chargés de les gouverner , j'ordonne, je veux que Ponocrates ait la surveillance générale de radministration , avec l'autorité requise ; je veux qu'il veille aussi sur l'éducation de l'enfant jusqu'à ce qu'il le juge propre à régner et à gouverner par lui-même.
Cependant si Gargantua se montre plein de mansuétude pour tous, il y a certains individus aux()uels il ne peut pardonner, ce sont les flatteurs qui ont poussé, loué, encouragé le roi Picrochole — et cela dans leur intérêt personnel — à faire cette expédition, qui a eu une si triste issue et qui aurait pu en avoir une plus malheureuse encore pour les peuples. Il demande donc que ces individus lui soient livrés afin qu'il en soit fait un exemple mémorable.
Nous retrouvons ici l'élève de Ponocrates.
On livre, en effet, à Gargantua une partie des mauvais conseillers de Picrochole, mais pas tous. Les plus coupables avaient disparu. Spadassin avait fui d'un trait jusqu'à Laignel, Menvail jusqu'à Val de Vire, sans regarder derrière lui, ni prendre haleine, etc. Quant à ceux qui lui furent livrés, Gar-