GAEGANTUA. — II. L ABBAYE DE THÉLÈME
travaux publics. ^ Noos profiterons du travail de ces deux écrivains.
Le bâtiment était hexagone, ayant à chaque angle une grosse tour ronde de soixante pas de diamètre. Les tours rondes allaient disparaître de Tarchîtecture féodale, fait observer Ch. Lenormant, Thélème les conserve par respect pour la tradition et parce qu'il est bien difficile de rompre brusquement avec le passé.
Tout procédait par six. Le bâtiment avait six angles et six tours, il avait également six étages, dont UD, souterrain, pour les caves, et un pour le rezde-chaussée. Les pièces du rez-de-chaussée étaient voûtées en anse de panier, courbe favorite de la Renaissance, mais les plafonds des étages supérieurs étaient ornés de clefs pendantes, comme celles qu'dii plaçait depuis le quinzième siècle dans les églises gothiques. Le toit était d'ardoise fine avec des encadrements de plomb, formant des figures grotesques d'hommes et d'animaux, bien assortis et dorés.
Rabelais est plus préoccupé du confort qu'on ne Tétait ordinairement de son temps. Les gouttières des églises versaient des torrents d'eau sur les passants maladroits. Rabelais place ses gouttières hors de la muraille , entre les croisées ; elles sont disposées en diagonales peintes d'or et d'azur, et se terminent par des canaux qui descendent à la rivière.
A égale distance entre les dpux tours s'élevait un escalier en vis brisée, à marches de porphyre, de pierre numidique et de marbre serpentaire. Les
^ Eevue de V architecture, etc. II, 1641.
AKCHITECTUEE DE l'ABBAYE.
marches n'avaient pas plus de trois doigts d^épaisseùr , et à chaque douze marches, il y avait un repos. Ch. Lenorniant fait remarquer que ces escaliers en vis étaient bien supérieurs à ces escaliers carrés, abruptes et fatigants que Pierre Lescot faisait construire à cette époque dans les châteaux et les palais.
A chaque .étage, l'escalier s'ouvrait sur une grande salle d'où Ton passait dans les appartements. A chaque repos, il y avait deux beaux arceaux d'antique par où pénétrait la lumière, et qui s'ouvi'aient sur un cabinet à claire-voie, de la largeur de l'escalier. Ces «cabinets ï> étaient en saillie et probablement portés sur des consoles, de manière à former un balcon couvert.
L'édifice comprenait 9,332 appartements, composés chacun de chambre, arrière-chambre, cabinet, garderobe et chapelle, six pièces en tout. Chaque appartement avait une issue dans un^ grande salle commune.
Il y avait deux grandes portes d'entrée , l'une au nord, l'autre au sud, en forme de grands esca-, liers extérieurs à vis. Elles étaient assez larges pour que six hommes d'armes pussent monter de front, la lance au poing, jusqu'au haut du bâtiment. *
Chaque tour avait son nom. Au nord, c'était la tour Arctice, ou arctique ; puis venait , en se dirigeant à l'orient, la tour Calaer, ou du bel air ; plus loin, venaient la tour Anatole ou de l'orient, puis la tour Mésembrine ou du midi, la tour Hespérie ou de l'ouest, et la tour Crière ou froide, au nordouest. Entre la tour Arctice et la tour Crière se
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trouvait la bibliothèque. Les livres y étaient distribués entre les six principales langues littéraires, alors reconnues : le grec, le latin, Thébreu, le français, l'italien et l'espagnol ; l'arabe avait perdu alors son importance ; l'anglais et surtout l'allemand n'étaient pas encore considérés comme possédant une littérature.
Du côté opposé du bâtiment, entre la tour Anatole et la tour Mésembrine, s'étendaient de belles galeries où se trouvaient peintes les antiques prouesses, les histoires et descriptions de la terre. Lenormant croit que cette dernière expression désigne des cartes géographiques et que les peintures, dans l'esprit de Rabelais, devaient être des fresques. '
La bibliothèque d'un côté, les galeries de lautre, servaient de séparation entre les habitations consacrées aux deux sexes. Les logements des dames étaient à l'orient et au midi, ceux des hommes au nord et à Touest
Au milieu de la cour basse, il y avait une fontaine surmontée de statues des trois Grâces jetant de Feau. Devant les logis des dames, des lices, l'hippodrome, le théâtre, des bassins de natation, etc.
A l'entour, une rivière, la Loire, un jardin de plaisance avec un labyrinthe, un verger plein d'arbres fruitiers ; entre les deux, un jeu de balle et de paume. Au bout, un grand parc avec des bétes sauvages, et, en avant, des lieux où l'on s'exerçait à tireV de l'arc, de Tarquebuse, de l'arbalète; plus loin enfin, les offices, l'écurie, la fauconnerie.
Un fait curieux, c'est que Rabelais dans cet idéal du confort comme il l'entendait, ait oublié demé-
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nager quelque plafeîr pour la vue. La vallée où Thélème est située, sç trouve a^ bord delà Loire, mais nulle autre perspective n'est indiquée.
Nous avons déjà dit qu'il n'y a pas à Thélème de cloches pour annoncer les heures et interrompre l'étude au moment où elle est le plus intéressante. Pas d'églises non plus, où Ton prie ensemble à certaines heures réglées. Chacun a chez soi sa chapelle et cela doit suffire.
Il y a un autre oubli plus notable et qui a profondément étonné ceux qui veulent voir en Rabelais un buveur et un épicurien; il ne nomme pas même la cuisine parmi les bâtiments de service qu'il relègue en dehors; nulle part il n'est question de cave , de vin , ni de bouteille ; la sobriété la plus parfaite règne à Thélème; on ne voit nulle part de salle conmiune pour les festins, et l'on ne trouve pas dans toute cette description la plus petite allusion à une fête gastronomique. Il est impossible de ne pas voir dans ce silence une preuve de plus que Babelais n'était grand buveur et grand mangeur que dans ses livres.
Rabelais entre ensuite dans de longs détails sur le costume des Thélémites , hommes et femmes. Au commencement les dames s'habillaient comme elles le jugeaient à propos, mais plus tard, elles adoptèrent certains uniformes, qu'elles inventèrent elles-mêmes.
L'auteur se délecte à énumérer les étoffes choisies ; la serge, le velours, le satin, le damas, le taffetas, les tissus d'or et d'argent figurent au premier rang. Il en fait miroiter les couleurs ; celles que