LA PROPHÉTIE
[Efj n'en sera déUTrée la terre Jaè<)iies à tant qu'il en sorte à grand erre [vite], Soudaines eaux dont les plus attrempez [modérés], En combattant seront prins et trempez
Ces eaux qui viendront inonder les combattants, c'est probablement la force matérielle, la compression des idées, par les princes catholiques ou par les chefs protestants, car l'intolérance devait être égale dans les deux partis: Rabelais pouvait bien le prévoir d'après les dispositions des esprits.
Le poète, en parlant de cette compression, ajoute :
£t à bon droit,
car en livrant le combat, les adversaires se sont servis des «boyaux des innocentes brebis» non pour faire un sacrifice aux dieux, mais en faire un moyen exaction entre les mains des hommes.
Autrement dit, sous prétexte de prendre lôs intététs de la religion, ils n'ont cherché dans cette gueîfre que leur utilité personnelle.
Or maintenant, je vous laisse à penser Comment le tout saura se dispenser [s'arranger], £t quel repos, en noise si profonde.
Aura le corps de la machine ronde.
Quelle sera la fin de cette première lutte? car on n'y peut voir qu'une trêve au milieu de la guerre. Ceux qui auront le plus de pouvoir sur «la machine ronde»,
Les plus heureux qui plus d'elle tiendront, Moins de la perdre et gaster s'abstiendront ; Et tâcheront en plus d'une manière A l'asservir et rendre prisonnière.
Tant que la lutte ne les avait pa^ exaspérés, ils auraient pu se montrer tolérants ; ils ne le seront plus
304 GAKGANTUA. — III. l'ABBAYE DE THÉLÈME.
désormais, quand même ils devraient «gaster> lenr position; si bien que la pauvre «machine ronde» vaincue n'aura de recours possible qu'auprès de celui qui l'a créée; les vaincus n'auront à ce moment de recours possible qu'en Pieu; la libre pensée sera comprimée partout
Pour comble de malheur, poursuit St-Gelais, ou plutôt Rabelais,
Le clair soleil ains qn'estre [avant d'être] en occident;
Laîrra espandre obscurité sur elle,
Plus que d'éclipsé, ou de nuict naturelle,
Dont en un coup perdra sa liberté
Et du hault ciel la faveur et clairté
Ou pour le moins deinourera déserte.
L'auteur semble prévoir l'éclipsé qui va se faire dans la littérature allemande, dans la littérature ita* lienne, dans les arts et la littérature de l'Espagne, et rabaissement des esprits après le concile de Trente. Cette prévision n'a rien d'extraordinaire dans les circonstances données et c'est le cas d'appliquer le refrain :
Faut pas êtr' grand sorcier pour ça.
Mais l'agitation qui aura précédé cette éclipse n'en portera pas moins ses fruits, si bien que, peu à peu, ceux qui s'étaient emparés de l'influence reculeront devant leurs adversaires,
. . . mesme ceux qui tenue l'auront
Aux survenans occuper la lairont [laisseront] ;
Les deux partis se réconcilieront et se retireront de la lice,
Et toutefois devant le partement On pourra voir en Pair apertement L'aspre chaleur d'une grand flamme esprinse Pour mettre à fin les eaux et Pentreprinse.