LA PROPHÉTIE
et les luthériens. Qu'il ait voulu faire allusion à ces faits pour détourner l'attention du lecteur et Fempêchei* de deviner trop vite le sens de son énigme, cela non-seulement est possible , mais cela est fort probable, d'autant plus que le tableau qu'il trace de cette guerre est assez vague et ne se précise que grâce à un commentaire minutieux ; mais l'examen de l'énigme telle qu'elle se trouve dans les Œuvres de Fauteur montre clairement que sa principale préoccupation était le jeu de paume. C'est Rabelais qui, en se l'appropriant, en la commentant par ses additions, en la rattachant à Tabbaye de Thélëme, en a grandi la signification, et, de cç qui n'était qu'un futile amusement, a fait une prophétie qui passe par dessus les têtes des catholiques et des protestants , et devient un cri d'espérance dans le triomphe définitif de la science libre et de la philosophie.
Smsum corfla! nous dit-il en commençant dans deux vers qu'il place en tête :
Pauvres humains qui bon heur attendez Levez vos cueurs et mes dits entendez.
Puis il cède la parole à son ami :
S'il est permis, nous dit celui-ci en substance, soit par les astres, soit par un effet de la puissance de Dieu, de connaître l'avenir, voici ce qui doit arriver :
Je fay savoir à qui le veult entendre
Que cest hiver prochain, sans plus attendre,
Yoyre plus tost, en ce lieu où nous sommes,
Il sortira une manière d'hommes
Las du repos et taschés de séjour (du calme),
302 GARGANTUA. — III. L'ABBAYE DE'tHÉLÈME.
qui iront ouvertement
Suborner gens de toutes qualitez,
pour les exciter les uns contre les autres.
Ils feront mettre en debatz apparens
Amis entre eulx et les proches parens.
Le fils hardi ne craint pas l'impropère [blâme]
De se bander contre son propre père ;
Mesmes les grands, de noble lien sailliz [sortis]
De leurs subjects se verront assailliz.
Et le debvoir d'honneur et révérence
Perdra pour lors tout ordre et différence,
Car ilz diront que chascun a son tour
Doibt voiler hault et pvâs faire retour.
Et sus ce poinct aura tant de meslées,
Tant de discords, venues, et allées,
Que nulle histoire où sont les grands merveilles
Ne fait récit d'émotions pareilles.
Ces vers, qui s'appliquent clairement an jeu de paume , peuvent tout aussi bien désigner les luttes des protestants et des catholiques, mais sans qu'il y ait, quoi qu'on en ait dit, le plus petit mot d'approbation pour les premiers.
Lors se verra maint homme de valeur, Par l'esguillon de jeunesse et chaleur, Et croire trop ce fervent appétitv Itfourir en fleur et vivre bien petit.
Le poète ne se prononce ,ni pour les uns ni pour les autres et semble leur faire la partie égale :
Alors auront non moindre autorité Hommes sans foy, que gens de vérité, Car tous suivront la créance et estude De l'ignorante et sotte multitude, Dont le plus lourd sera reçu pour juge.
La lutte entre les deux partis durera jusqu'à ce qu'une force supérieure s'impose à tous deux. Elle ne cessera, dit le poète,