‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 9 sur 104 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

BABËLAI3 £T SON SIÈCLE.

80MHAIBE. — 1. On parle beaucoup de Rabelais, on le lit peu. -^

2. INotre double but: faire connaître Rabelais et Texpliquer. —

3. Limitea entre lesquelles cette explication doit se renfermer.-»

4. Jugements opposés portés sur Rabelais. — 5. Causes des re proches qui lui sont adressés. Ses fantaisies. — 6. Ses obscurités. — 7. Ses obscénités. — 8. Bnnemis de Rabelais : ses imitateurs et ses commentateurs. — 9. Rabelais a-t-il fait un livre allégorique on satirique? — 10. Ses illustrateurs. -~ 11. Caractère de Rabelais. Les grands comiques ont tous été sérieux. — 12. Caractère du ^Vle siècle. Rayissement des espiits à la Renaissance. —

13. Morne tristesse qui suit la Réforme et la réaction catholique.^

14. Rabelais appartient à la Renaissance. — 15. Caractère intellectuel des provinces françaises.— 16. Digression sur le double sens du mot 0rai«/oi«.

On réimprime Rabelais, on le commente, on Til- Instre ; les éditions de luxe, les éditions savantes, les éditions à bon marché se mnltiplient, PAcadémie française met son éloge au concours, Gargantua et Émtagrud^ relégués longtemps parmi les curiosités, arrivent maintenant à une classe de lecteurs qui les connaissaient de nom tout au plus.

Mais les lit-on autant qu'on les achète? nous ne le croyons pas. £n achetant le livre, on se pro-

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2 BABELAIB ET SON 8IÈCLB.

met Baturellement d'en prendre connaissance. On commence par les préfaces, quelquefois très spirituelles, de réditeur. On feuillette ensuite, on lit quelques pages çà et là afin d'avoir un aperçu sommaire, on regarde les gravures, s'il y en a; puis Tottvrage est mis dans la bibliothèque, comme chose précieuse, et l'on n'y revient plus. Ceux qui agissent autrement, qui lisent le livre d'un bout à Tautre, qui enlisent même des parties étendues avec suite, ceux-là sont très rares et ne forment qu'une toute petite fraction parmi les acheteurs.

n n'y a rien là que de très naturel. La lecture de Babelais est non seulement un travail, pour beaucoup, c'est une fatigue et un effort.

Les difficultés que présente cette lecture proviennent de causes diverses* H y a d'abord la langue, qui diffère très notablement de celle que nous parlons aujourd'hui; puis il y a l'orthographe qui, dans certaines éditions, rend complètement méconnaissables les locutions que nous connaissons le mieux. Ces difficultés surmontées, viennent celles qu'offre le récit en lui-même, il est décousu, au moins il en a l'air, il est semé de longues digressions, d'énumérations qui attirent la vue et dont on ne comprend pas le motif, et surtout il est émaillé de détails et d'expressious qui choquait à bon droit notre délicatesse; si bien qu'on est obligé de tenir sous clé sa belle édition et d'en refuser la lecture à la pfus bell^ moitié du geore humain. Ainsi, malgré les .apparences contraires, le nom die Babelais et de ses héros est-il seul connu de la masse des lecteurs ; ses ouvrages ne le sont pas.

Quelq^s efforts eatimablos ont été fsit» pour 9t4^

HOTBE BUÏ. . 8

gariser Babelais, mais les ouvrages puUiés Azxis ce but, tout eitiinaUes, teut reoommand&bles quHls sont, ont toaS' mi définit grave; ils offrent un juge^ ment tout fait snr Tœavre de Rabelais et ne contien*^ nent p«9 les élémenta de ce jogement. L^autenr donne son appréciation, il la dételoppe avec plas ou moins; d'eqnrit et d'éloquence, mais il ne la justifie pas, il le fiiit pas connaître. TouTrage en ki-mème. Le lee** leur, en fiermaat le livre, ne sait qu'une chose en sOQime, l'idée que l'aatear s'est faite de Rabdaits ; il ne connaît pas Babelaîs.

U nous a semblé qu'une analyse complète et cous*' dencieuse de tous les écrits du curé de Meudon^ aecoonpagnée de commentaives, semée d'éclairdssements, de rapprochements sur l'origine, la nature des idées développées dans le livre et sur la fonne que l'auteur leur a dmmée, sur le plan suivi par lui et le bat qu'il s'est prop€Nié ^ une analyse qui permet-* trait de ^dsir l'ensemble de l'œuvre sans négliger les détails -*- et qui pnésmlerait en même temps l'his* torique de tout ce. qui a été écrit, dit et pensé sur l'auteur de Qaargantua jusqu'à ees derniers temps — aérait une œuvre, utile et désirable. C'est cette œu** vie de eoosdenee, et de patience surtout, que nous avons entreprise et que nous offrons au public, en attendant qu^un autre fasse miteux.

Notre ouvrage s'adresse surtout aux nombreux lecteurs qui seraient bien aises de cimnaltre Rabe^^ lais, mais qui ne veulent pas

D'an divertissement se faire une fatigue;

ils trouveront ici Rabelais analysé et commenté

4 leUBBLÀlS ET SOU SIÈCLE.

tout entier, mais analysé comme il doit Pétre à notre époque poUe et pudique. Nous nous sommes imposé de faire connaître les ouvrages du curé de Meudon sans offenser les chastes oreilles, et cela n*a pas été aussi difficile qu'on pourrait le croire au premier abord. Les licences repréhensibles d'expression et dldées qu'il se permet ne font pas essentiellement partie de son livre ; c'est une sorte d'ornement qu'on dirait ajouté après coup; faire disparaître ces licences, c'est tout simplement secouer la poussière qui empêche de bien voir la pensée de l'auteur.

n est encore une autre classe de lecteurs que nous ambitionnons. Ceux qui ont lu l'original trouveront non-seulement ici un résumé de tout ce qu'a dit Rabelais et de ce qu'on a dit de lui, mais ils y trouveront en même temps un commentaire perpétuel de son livre, un fil conducteur qui leur permettra de se diriger dans ce labyrinthe touffu où tant d'esprits se sont égarés. Nous n'avons pas tout expliqué sans doute. «Vouloir tout comprendre dans Rabelais, c'est n'avoir pas compris», dit M. Paul Aubert' et Sainte-Beuve^ nous montre Rabelais se gaussant dans l'autre monde de ceux qui cherchent à trouver la dé de ses fanfreluches antidotées; mais nous croyons avoir donné une explication suffisante de l'ensemble de l'œuvre et fait ressortir nettement la partie philosophique qui se dérobe sous l'exubérance des détails. L'ouvrage de Rabelais est un chaos, soit, mais un chaos qui contient les germes d'un monde. Nous avons t&ché de faire reluire ce

^ La Littérature française des origines an XYU* siècle, 1^72. — > Sainte-Beuve. Tableau de la poésie française au XVP 9ièéle,

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