‹ Rabelais et ses œvresChapitre 118 sur 134 · LES CONTES DROLATIQUES · texte numérisé non relu

LES CONTES DROLATIQUES

style inspiré de Rabelais 3i Ton veut, ce n'est pas là. Eabelais, ce n'est pas même la langue du XVP siècle. S>i après avoir lu un liyre de la Renaissance, on pa^se bjru^quement aux Contes drolatiques ^ on est tout dépaysé : Balzac a Tair de parler un patois. George Sfind> dans ses romans champêtres, nous a donné pour du langage berrichon, des tournures et des locutions qu'Amyot aurait le droit de revendiquer^ Balzac semble avoir suivi le procédé inverse, et sa prétendue langue du XVr siècle pourrait bien être un patois des bords de la Loire.

Dans l'un de ces contes , le Prosne du curé de Meudon \ B^lzic nous montre Rabelais appelé dans sa vieillesse à la coiu: de H^nri U, et, sous prétexte de sermon, racontant un apologue assez audacieux à l'adresse dti roi et smrtout de sa maîtresse, la belle et vieille Diane db Poitiers. Seulement le curé de Meudon a ^i^g^lièrement perdu de la prestesse, de la légèreté de s<m style. Rabelais a l'art de frapper fort, mais d'une manière légère ; il étourdit et renverse son adversaire sans rien perdre de sa sérénité joyeuse, Balzac est lourd et comme engoncé dans l'idée et dans la forme ; sa . plaisanterie se meut difficilement et sa phrase s'embarrasse. II y a cependant dans l'imitateur quelques . passages qui ne sont pas indignes du maître.

Le sujet du conte peut être. résumé en deux mots. Un musaraigne — nous ne savons pas pourquoi Balzac fait du masculin ce mot que les Dictionnaires et l'usagq font constamment féminin, — un musaraigne Jt été préposé à la, gardedes greniers d'approvisionnement, à 1& condition, bien entendu, de puiser pour

. ^ Second Digain,

502 I^ItATEtfRS DE fiABELÂIS.

ses besoins à même dd trésor qui lui est tènfië ; mais "une jolie petite souris, accorte et vive, s^empare si 1)ien de Tesprit du gardien qull l'autorise à s'établir autour de lui avec toute sa b<mTée , ^ famille ^t sa suite, et à piller effrontément' le trésor péniblement amassé par Gargantua. Les choses >oiit si loin que le géant Intervieut et fait place nette.

Ce conte, avouons-le, n^est digne de Kabelâis ni pour le fond, ni pour la forme. Nous ue faiscods d'exception que pour le portrait de la souris séductrice, qui est joliment toutûé.

La souris prcunigt de deislivrer les grayniers , car , par caz fortuict, ce estoyt la toynè des soflris, souris dotdïïette, l^Iondelette, grassouillette, la -pins ittigtionne dame qm oncques enst trottiné loyeulsemeirt ez solives, iaUtâgfemeiitooiirv es frises, et getté les plos gentUz cris en trouvai)^ noix, miettes et chaplys de pain en ses pourmenades; yraye fée, jolye follette, à resguard blair comnie dyamànt blanc, teste menue, i>oil lisse, corps lascif, pattes roses, queue de yeloux, une E^uris bien née, de beau languaige, âymant ptt>nattaii«'àfiTre côuohiée , à he lien fl^yre , 4me souris ioaeuae', plu2 mzée 4ue n'est ung yieulz docteur de Sorbonne cogopissant à fund les décretalles, yifve, blancbe de ventre, rayée au dos, petits tettins poînctaus comme ung EOupçoti , dents de perle , natttire fresche, morceau de' lx>y . »

Bateac a généreiisément prêté à Rabelais sa Mniiaissance des atlut^s de la Yemme cbquette. Le curé de Meudon n'était pas si bien tenséigaé qtie li^ela sur ce chapitre : son livre eu fait foi ; mais il ëtait plus fort sur les autres poiuts.

L)ës Contes drSlaUgues sont imprimés avec tme OY*thographe ^feintastSque , qui a la 'ptétetitibn de teproduire ceïle du 'XVP siècle, IteaiS la prëteritîon i&eulement. H en est de même de la langue, que Btlteac n'avait étudiée qu'imparfaitement et quil écrivait par

BA.BELAIS DANS LE BOMAN.

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une «orte de cUvination. Notis ne citerons qu^nne seule erreur de ce genre. Balzac aura trouvé le fatur lairra, le conditionnel lahrait^ qui sont employés encore aujourdlrai en divers patois. II en a conclu % iV xidtence d'un verbe îairrer^ qui n*a jamaiis existé, et fl dit quelque part: «il a laiiré» au passé indéfini ; il emploie il lahra, ftittir, dans le sens du passé défini laissa. Les formes lairra, lavrrait ne proviennent pas de laisser^ mais du verbe Imer^ usité au XII^ siècle, et qui a disparu devant laisser. Gh. Nodier Usinait pas &it cette faute. •

xxvm,

Kous tenons de vcnr Balzac réussir très incomplètement dans sa tentative de ressusciter Rabelais. D^ntres ont essayé cette résurrection avant et après lui ; ils ont été plus malheureux encore. En général, ni Ba})elais, Bi ses personnages n'ont ins{nré heureusement les ronumders ni les auteurs dramatiques.

Sous le Directoire, unromander médiocre et f6^ tond, Robert Lesuire, publia, en trois volumes in 18) les Confessions de ÉaibélaiSy de Jfaro^, de Michel de Mûntaigne. Ces trois ouvrages, écrits d* un style proKxe . vulgaire et incorrect , moururent en naissant. L'auteur , dit De f Auhtaye en parlant du pre^ mier de ces romans, <n'a pas eu le talent de saisir un seul trait du héros dont il avait entrepris de composer t^stoire. »

Le bibliophile Juoob ou, si on Taime mieux, M* Paul Lacroix était mieux préparé. Lorsqu'il écrivit son roman : Une servante de Babdais^ il avait déjà puMié deux éditions de Fécrivain qu'il voulail

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504 IHITf TEUBS DE BABELAIS.

ressusciter. Rabelais dans ce livre parle un langage plus convenable. Il y a même çà et là, dans les conversations qu'on lui prête, de^ phrases extraites plus ou moins complètement de ses œuvres. Seulement le rôle qu'il y joue n'est p9.s digne de lui, bien qu'il soit moins inconvenant que celui que lui prête Lesuire. Au moment choisi par le romancier , Rabelais, qui a déjà publié les deux premiers livres de son roman, se trouve à Montpellier, professeur à la Faculté de médecine. On Ta envoyé auprès du chancelier Duprat accomplir la mission que nous connaissons. Avant son départ, il avait pris à son service une jeune fille charmante, belle de sa gatté et séduisante de ses seize apjs .; il était épris d'elle et, l'amour grandissant dans labsence, il avait formé le projet de l'épouser, décidé si l'église lui refusait son consentement, à se rendre à Bfile et à se faire calviniste. Gomme il a dnquante-deux ans, il hésite quelque peu et, consulte, comme Panurge, un théologien , un jurisconsulte et un médecin. Il faut dire que pendant son absence la jjoyeuse Guyonûe a lié connaissance , et connaissance intime avec tous ceux que Rabelais veut consulter, et quelques autres encore. Les répoi^ses qu'on lui fait manquant de précision , il consulte un fou qu'il a amené avec lui. Celui-ci lui conseille de faire le mort au moyen d'une drogue, soporifique et de voir ce qui en adviendra* Rabelais suit le conseil , et Guyenne, comme la Belcolor de Musset, prise en fia* grant délit, ou peu s'en faut, près du cercueil, est fustigée d'importance par ceux qu'elle a trompés. Quant à Rabelais qu'elle avait, par imprudence, compromis devant le tribunal inquisitorial, il s'enfuit et

BABELAtS DANS LE BOHAST. 605

ya retrouver à Rome le cardinal du Befllay , qui arrangera l'affaire.

L'auteur a fait figurer sur le second plan quel* ques personnages qui figurent aussi dans la vie ou les écrits de Babelais, mais on souffre de les voir habillés en caricaturas. Rondelet, par exenaple, qui, sous le nom de Rondibilis, parle si sagement, si pratiquement même, dan$ Pantagruel^ est transformé en sale et puant coUeictionneur de poissons. Tirtkqueau, le sage Tiraqueau, est un pédant qui passe tout son temps à commenter un demi^-yers de Virgile, — et frère Jean est transforméen ivrogne cens* tamment ivre, qui se fait entretenir par Guyenne et la vole à .l'occasion. En outre, frère Jean nous est donné comme briffault, et attaché à un couvent d'hommes. Mais les briffaulx, Rabelais lui-même nous Tiipprend, étaient attacdiés à des couvents de femmes pour lesquelles ils allaient quêter. Ajoutons que le langage des personnages est bien moins heu-, reusement imité du XVr siècle qu'on n'aurait eu le droit de l'attendre de M. Paul Lacroix. Les caractères d'ailleurs sont mal dessinés. Cette Guyenne, qui est au .premier plan, aurait dû.étre nûeux étudiée. Pour nous faire comprendre la fantaisie que Rabelais a de l'épouser, il aurait fallu montrer la sirène à l'œuvre, et expliquer comment le sage de cinquantedeux ans avait été pris dans les filets de cette Dalila.

L'abbé Constant, qui a publié plus tard, sous le pom d'Eliphas Lévy, divers ouvrages sur le spiritisme et entre autres une Histoire de la niagie^ 1S60, in 8*, et un Dogme et ritud de la hatde m^gie^ 1856, 2 y. m^\ a fait paraître, en 1843, un petit roman intitulé Babdais à la JSasmette^ dans lequel il repro-

506 IMITÀTEUSS DE BABELÀIS.

duit assez fidèlement, fion le Rabelais lel que nous pouvons Timaginer d'après ses œuvres, mais le Rabelais de la légende*

Dans ces deux ouvragés, Tauteur de Pcmtagruél est touché avec un certain tespéct. Les auteurs dramatiques ne se sdiit pas toujours montrés aussi convenables. Dans le Quart d'hêwre ée Bc^lais^ par exemple, vaudeville en un acte de Dieulâfoi et Prévost d'Iray, où Ton nous présente Rabelais obligé ée ruser pour payer son dîner , ou fait parier et agk le grand écrivain comme un aventurier quelcoiM[«e ou plutôt comme un comiris voyageur. Il joue un rôle un peu plus convenable , mds secondaire dans Clément Marot, vaudeville d'Armand GtouSé et George Dnval, joué la même année (1799). Dans un des couplets, on dit de Touvrage de Rabelais:

C'est tm fort beftù livrd sans doute, A ce ^ae dit plus d'un savant ; Mais M le vatte bi«n souyent.

Qui» je crois, n'y voit goutte.

Tel était évidemment le cas de Damersaa quand il composa son OargantiM tm Eabélaiê en^ wyûffé^ joué en 1813. Ici encore il s'agit du iameux simper. Mais Fauteur n'^ rien imaginé de mieux que d*iAtoT>duire Rabelais dans un grand manneqidn représentant Gargantua et de lui fttire servir, par Ténorme bouche du géant, le dtner quil ne sait comment payer' Au reste le public, l^ nous en croyons les journaux du temps, trouva cette proftmatidn de mauvais goût et siÉa à outrance.

Après la révolution de juiUtA M sous le coup de

BABELAIS At^ THÉftTBB. 507

cette révoltitioti antf^clériè&te, oû Ifep)réi3èiiia «n 1831 au Ï^alais-Eojral ttne comédie-anecdote en m aete «ignée A. LeuTen et Charles, intitulée : Rabelais ûu le Presbytère de Mmdon. ttabelais, dans cette pièce, est un yrai curé de Bérangêr, et nous le Yoyohs jouer du violon pour &ire danser ses paysaâs en parodiant une chanson "bien connue du poète :

Je ne suis qu'on tieox bonhoitime, Gai paiteur de t% littneau) etc.

n a pour Ticaire un personnage hypocrite et ambitieux qui veut avoir sa place, et, dans tè but, fameuse auprès du cardinal du Bellay, leiïr éveque, de nourrir une passion coupable & l'adresse d'ube jeune fille recueillie au presbytère. Or cette jeune <!Ite, Rabelais ne Tignore pas, i^st le fruit d'un péchéde jeunesse du cardinal, et quand celui-ci arrive méconteut et disposé & faire des reprothe^, Kabelaîs n\t qu'à lui raconter la vérité pour que l^ffaîre s'arrange. Où la marie à tfu neveu du cardinal, dont elle est épri^, et le vidaire est envoyé curé à Surène, où il pourra se régaler du vin du crû, tfaoitts aigre que son caractère.

Cette binette, qui He manqufe pas d'esprit, porte ta date dans sa côntejtture. On ire l'aurait pas jouée sous la Restauration. Quelques auuéès plus tard, elfe aurait paru vieillie.

Passons àUx personnages du roman. Nous avons indiqué Fessai aâse2 malheureux de Dulaurens pour ressusciter frère Jean, moins malheureux toutefois que celui du bibliophile Jacob.

les hère*? de ttabehds n^out pas été plus favorisife au théâtr ..

IMITAT E9BS DE BABELAIS.

Les J^necdptes dramatiques pous apprennent qu^en 1654 Jacques Pousset, sieur de Montauban, fit jouer une comédie en trois actes intitulée, Fantaffpiél, imprimée la même année, et, en 1674, une comédie en cinq actes, les Aventures de Panurge^ non imprimée.

A.utreau, auquel on doit quelques comédies assez jolies, entre autres la Magie de V Amour ^ fit jouer en 1720 deux pièces ^ en un acte intitulées, Tune Panurge à marier, l'autre Panurge marié dans les espaces imaginaires^ qui figurent dans le premier yolumé des Œuvres de Fauteur.

Le petit opéra Panurge dans Vîle des Lanternes (1785) eut beaucoup de succès, dans le temps, gr&ce à la musique de Grétry. Le héros n'a guère de commun que le nom avec le personnage de Rabelais.. Panurge s'est marié en France, puis il a abandonné sa femme et s'est mis à voyager. Il arxive en Chine au moment de la fête des Lanternes. Sa femme, qui a été transportée là par dejs pirates, le reconnaît, et, après quelques scènes de coquetterie^ se réconcilie avec lui. On attribue cette pièce à troi^ écrivains : les frères Parfaict, auteurs d'une savante jETi^^ir^ du Théâtre français^ le roiLouis XVIII, alors comte de Provence, et un certain Morel, qui Ta signée et qui Taurait volée aux frères Parfaict. En la lisant on est tenté de dire avec le poète :

Que je plains le voleur 1

On a représei^té. en 1855 à l'Opéra un ballet en un acte intitulé Pantagruel^ Ubretto de M. Trianon, musique de Labarre.

Les catalogues de pièces de théâtre mentionnent plusieurs ballets oîi figure la sibylle de Panzoust. L'un de ces ballets: V Oracle de la sibylle de Pan-

RABELAIS AU THÉâTRE.'

isoust'i imprimé en 1645, a été reproduit par M. Victor Fournel ians ses Gordem^gorains de Molière^ t. n et par M. Paul Lacroix, dans ses Ballets et Mascarades de cour sous Henri IV et Louis XIII^ t. VI. M. Paul Lacroix est tenté d attribuer ce ballet à Molière, mais les raisons' qu'il en donne sont loin d'être convaincantes. Bernier dte aussi un ballet du Mariage de Panurge.

On trouvera dans},le chapitre suivant l'analyse des Dialogues où Etienne Pasquier, Voltaire et Népomucène Lemercier ont donné la parole à Rabelais.

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