‹ Rabelais et ses œvresChapitre 19 sur 134 · III. PANTAGRUEL. •— LE PROBLÈME A RÉSOUDRE · texte numérisé non relu

III. PANTAGRUEL. •— LE PROBLÈME A RÉSOUDRE

probabilités à nous offrir. Il faut une réponse positive. On interroge un philosophe pyrrhonien, qui fait profession de douter de tout, — il ne répond pas, — et enfin un fou de cour^ c'est-à-dire un homme réduit à Tinstinct ; Tinstinct est muet comme la raison et comme la science •

La liste de ceux que Ton peut consulter est épuisée, la tradition a dit tout ce qu'elle sait,, il faut chercher ailleurs; on s'adrçfisera à Toracle de la Dive Bouteille.

Babelais a-t-il résolu cette question philosophique dont nous allons chercher la solution à travers les . épisodes d'un voyage fantastique ? Evidemment non. Il avait pour cela deux raisops, une question d'art d'abord: La discussion aurait demandé de longB et sérieux développements et il tenait avant tout h amuser sçn lecteur — puis une question de prudence* Il était brave jusqu'au feu exclusivement, il a soin de nous le répéter, et s'il eût entrepris de résoudre la question dans le sens vers lequel nous le voyons se diriger, il serait allé jusqu'iuz feu inclusivement, non comine calviniste — il tourne le dos à Calvin — mais comme libre penseur.

Nous allons donc poursuivre notre recherche de la destinée de Thomme dans des milieux nouveaux. La préoccupation de Fanurge, qui est un cas particulier du problème, va de plus en plus s?efifacer et s'éliminer; le problème fondamental va se trouver de plus en plus en relief; il . coqtinuera toutefois à être caché sous des voiles assez lourde, pour qu'il smt nécessaire de les soulever de teppsi en temps afin de permettre à l'idée de rayonner.

L'mSTOIBË YÉRITABIiE.

Le quatrième livre contient la première partie du voyage de Pantagruel et de ses compagnons à Toracle de la Dive Bouteille.

Eabelaifi invente rarement ses cadres, si tant est qu'il en ait inventé un seul. Il s'appuie généralement sur ou rédt connu, il le développe, il le modifie, il le transforme et 'c*est là son triomphe. Les relations de voyages aux terres inconnues s'étaient singulièrement multipliées avant lui et de son temp^. Les découvertes des Portugais, de Christophe Colomb, de MageUan se succédaient depuis un demi-siècle avec une rapidité de nature à frapper singulièrement les imaginatioivs. Ce n'est pas à ces relations cependant, c'est a la littérature fictive et légendaire que Babelais a. eioj^ruaté quelques-uns des incidents de son voyage à trater9 les idées et les institutions.

Âtt premier rang de ces sources d'inspiration, il £aut placer YEi$toire véritable de Lucieiu Nous avons d<^à parlé de ce livre , mais il ne sera pas hors de propos d'en présenter ici une rapide analyse.

Lucien a pour but de se moquer des voyageurs qui abusent du proverbe : A beau mentir qui vient de loin. Quant à lui, il nous racontera «des faits qu'il n'a pas vus, des aventures qui ne lui sont pas arrivées, et qu'il ne tient de personne.» Le lecteur est prié de ne pas croire un mot de tout ce qu'on va lui débiter.

II voyage d'abord dans un pays où le vin coule à flots dans les fleuves et rivières. Les poissons qui na-

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gent dans ces eaux sont vineux et enivrent; les femmes sont des vignes et malheur a qui s'unit à elles ! il prend racine et se change en arbrisseau parlant.

Un vent violent enveloppe les voyageurs et les emporte à travers les airs dans le pays des hippogypes, où les vautours servent de chevaux. Ce pays n'est autre que la Lune. 11 a pour roi lé berger Endymion, qui a été enlevé là autrefois de la terre par un tourbillon. Les habitants de la Lune sont en ce moment en guerre avec les habitants du Soleil et des Constellations. Les Héliotes, ou Soleiliens, sont commandés par Phaéton. Lucien nous peint la rencontre des deux armées, composées de monstres gigantesques, où s'allient d'une &çon cmnique les membres de divers animaux ; chevaux, vautours, cmtaures des nuages ; la bataille se livre sur une grande toile qu'une araignée gigantesque a tissée entre la Lune et le Solâl. Les Lunariens sont vaincus et Tauteur est fait prisonnier; il reyient dans la Lune après la paix, et s'amuse à nous démre les mœurs des habitants, qui ne vivent que de fumée, comme les ambitieux.

En revenant, Lucien et ses compagnons passent par la ville de Lichnopolis ou des Lampes, dont Rabelais s'est souvenu dans son cinquième livre, puis ils redescendent sur la mer, et leur navire est avalé par une baleine; ils vivent quelque temps dans l'intérieur de l'animal, ccmima nous l'avons vu, mais ils s'ennuient de cette habitation, et pour en sortir, ils mettent le feu à l'énorme oétacé ; le monstre expire dans les convulsions, et ils s'échappent par la bouche, qu'ils ont eu la précaution de maintenir ouverte. En sortant de là, ils sont témoins d'une bà-

l'histoire tébitabli. 75

taille entre des lies flottantes , montées par des géants, qui les gouvernent comme des navires. Ils voyagent ensuite sur une mer de lait et descendent dans une lie dont les ruisseaux sont également de lait et dont les raisins donnent du lait au lieu de vin.

Non loin de là est Ttle des Bienheureux. Un printemps perpétuel y règne^ il croit sur les arbres des coupes qui se remplissent de vin dès qu'on les a cueillies, etc. On se trouve là avec les poètes et les philosophes de l'antiquité et les héros qu'ils ont éhantés. Ulysse regrette Calypso, et il charge Tau* teur de lai porter une lettre, dans laquelle il annonce qttil s'échappera pour aller la rejoindre sitôt qu'il en trouvera l'occasion.

Sn quittant l'Ue des Heureux, lauteur passe en face des lies où sont tourmentés les coupables, mais il ne les visite pas. Il reconnaît dans l'une le lieu oîi sont punis ceux (fà ont raconté des choses qui ne sont jamais arrivées et quHs ont données pour vraies, Hérodote, par exemple, Ctésias et nombre d'autres. «Quant à moi^ ajoute Lucien , je suis l)ien sûr de ne jamais aller là.>

Les voyageurs s'arrêtent ensuite à l'Ile des Songes , puis à celle de Calypso. La nymphe fond en larmes en recevant la lettre d'Ulysse. Après avoir échappé à des pirates étranges qui les attaquent, les voyageurs rencontrent un nid d'alcyon gigantesque ; plus loin l'oie sculptée sur leur poupe s'anime; il repousse des cheveux sur la tête du pilote, les mats se chargent de bourgeons, de fleurs et de fruits. C'est le pays de la résurrection universelle. Plus loin une forêt de grands arbres dont les

76 III. PÂNTAOBUEL. -^ LES VOTÂG£S MEBVSIIiLEUX.

pteds flottent dans Teau , leur ferme le passage* Ils sont obligés de hisser leur navire par dessus cette forêt; mais ils n'évitent ce danger que pour en courir un autre. Ils arrivent sur le bord d'un gouffre où les eaux sont coupées à pic; heureusement il y a un pont aquatique au dessus de Tablme, ils en profitent, et parviennent à franchir Tobstacle.

Us rencontrent ensuite le pays des Bucéphales ; ils passent dans une contrée où les hommes deviepnent bateaux en se couchant sur le dos, puis dans une autre où une foule de femmes charmantes leur font accueil et les emmènent chez elles ; mus ces femmes ont des pieds d'&ne et dévorent les voyageurs imprudents; heureusement rautour s'en aperçait à temps, il avertit ses compagnons, et pas nn n^ tombe dans le piégie. Cette aventure termine le second livre.

L'auteur en promet un troisième. Mais ileot peu probable qu'il l'ait jamais écrit Une plaisanterie de ce genre ne pourrait être prolongée indéfinii&ent, car nous avons affaire ici. à une plaisanterie pure et sans arrière-pensée; il n'y a pas d'idée mystérunise ou allégorique a diércher sws cette aucoesûon de faits impossibles. L'auteur, qui marchait au hasard et sans se diriger vers un but déterminé, a pu sHirrêter où il l'a jugé à propos.

Il n^en est pas de;mlme de St Brandan ou Brandaines. Celui-ci avait un but Lmen avait rencontré par hasard en son chemin l'Ile des Heureux. St Brandaines part tout ^près pour la chercher. Cette

L^ÎLB DES HEUREUX. 77

ile était depuis longtemps fameuse, sous des noms différents à la vérité. Les Argonautes la rencontrèrent en revenant de leur expédition, si nous en croyons le Pseudo- Orphée, auteur d'xme Argonautique qui remonte au second ou au premier siècle avant J.-C.

Le Pseudo-Orphée fait suivre un assez singulier chemin aux Argonautes, une fois maîtres de la Toi* son dV, pour revenir dans leur pays. Au lieu de se diriger au sud-ouest vers la mer Egée, ils naviguent au nord-ouest et après avoir traversé plusieurs détroits, ils arrivent dans la mer Hyperboréenne, appelée aussi mer Paresseuee.

Lorsqa'approcha la sixième aurore, apportant la lumière am hommea , nous arrivimes auprès d'une opulente nation, les Macrobieas, qui Tiveut de longues aimées ; leur existence est de douze mille mois sans souffrance ; quand approche le dernier mois; la mort leur vient dans un doux somneiL Ils ne sont jamais inquiets de leur nourriture ou des choses dont s'occupent les hommes ; ils se nourissent d'herbes emmieUées^ qu'ils trouvent au milieu des'p&turages; ils ont pour boisson divine une rosée, délicieuse comme ï'ambroisie; c'est ainsi qu'ils vivent dans une jeunesse étemelle et florissante. Une charmante sérénité brille toujours dans les yeux des fils comme des pères, leur esprit est calme et tranquille pour faire les choses justes et dire des paardee prudentes. C'est ainsi que nous traversâmes ce rivage au milieu d'uQ grand nombre d'hommes.

L'Ile des Macrolnens est TUe de la longue vie. Rabelais nous conduira bientM à nie des Macréons oii les êtres supérieurs passent les dernières années de leur longue existence.

Ni fArgonoîéique grecque d^ Apollonius de Rhodes, ni VArgonauHqiêe latine de Valerius Flaccus, postérieures à la précédente^ ne font mention de cette lie des Macrobiens. Mais le moyen-âge s'en préoc-

78 m. PANTAGRUEL. — LES VOTAûBS MERVEILLEUX.

cupe singulièrement et maint voyage est entrei»:is pour découvrir cette te^rre, que Ton confond avee le paradis terrestre. Les uns la cherchent en Asie, dans r Arménie, où l'on prétendait que les dél»ris de Tarche de Noé avaient été conservés ~- à Oeylan^oii Ton avait vu Tempreinte du pied d'Adam; d'autres espéraient la trouver en Afrique, dans le pays du fabuleux prêtre Jean. Le poème allemand consacré aux exploits d'Alexandre-le-Grand fait voyager le héros macédonien jusqu'au pied de la grande muraille qui enceint le paradis terrestre, mais il ne peut s'en faire ouvrir la porte. VAUâcamlriade française se contente de faire voyager Alexandre jusqu'aux colonnes d'Hercule par de vastes et mystérieux déserts, semés de prodiges, où il rencontre entre autres Lacifer enchaîné à l'wtrée d'un vallon, la fontaine de Résurrection qui rend une fois par an la vie à un être animé, la fontaine de Jouvence qui rend la jeunesse aux vieillards, la fontaine dlmmortalité où Alexandre est joué par un de ses soldats, — mais il n'est pas question du paradis terrestre.

Le paradis terrestre, au contraire; est le but du voyage des trois moines grecs, Théophile, Sergima et Hyginus, qui marchent à l'Orient dans l'espoir d^arriver à l'endroit où le eîel se joint à la terre; car c'était là, pensaient-ils, que devait être le bwceau du genre humain. Ils voyagent . longtemps i travers des déserts tristes et sans verdure. Un cerf, puis tme colombe leur servent de gnide jusqu'à la colonne élevée par Alexandre pour marqua: la limite de ses exploits. Ils côtoient ensuite un grand lac de soufre, où nagent des serpents et au-dessus duquel émergent des figuiers remplis d'oiseaux à voix hu-

L*tLE 0ES HEURBUX. 79

maine, qui crient : Pitié I Pitié I tandis qu^one autre voix qui les domine annonce que c'est là le lieu des eh&tîments. Une contrée délicieuse vient ensuite, toute parfunaiée, toute couverte de fleurs, parcourue par des ruisseaux de lait, et ornée d'églises aux coloimes de cristal. Us finissent par arriver à la grotte d'un ermite, St Macaire Romain. Il était venu aussi pour visiter le Paradis terrestre, mais il a été arrêté par Tépée du chérubin commis à la garde du jardin de délices. Depuis cent ans il attend dans cette grotte le jour où l'on daignera lui ouvrir la porte* Les trois moines, voyant Tinutilité de leur entreprise, se décident à retourner dans leur couvent. St Macaire Bomain figure dans les fresques du Campo Santo de Pise, et Rabelais le nommera plus tard.

Les trois moines supposaient le paradis terrestre à l'Orient, mais la plui^art des chercheurs espéraient le trouver à l'Occident, dans la direction des Ues Fortunées, de TAtlantide de Platon. Colomb luimftme espérait bien le rencontrer, et quand il explora le pays, qui, de son nom^ s'appelle aigourd'hui la Colombie, il crut, en voyant l'Orénoque, avoir affaire à Tun des fleuves qui coulaient de l'Eden. Peu à peu cependant ce paradis terrestre se trans-* forma dans les imaginations, sans cesser d'être une contrée mystérieuse. Ce fut le pays de Tor, TEldorado toujours cherché, toujours introuvable, où Voltaire fait voyager son Candide '. .

Le voyage de St Brandaines au paradis terrestre, ou à la terre de Promission, est une véritable Odyssée monacale, et Dante s'en est inspiré aussi bien

> Candide, ch. XYII.

80 m. PANTAGBUEL. — LIES VOTAGES MERVEILLEUX,

que Rabelais. Il existe de nombreuses versions de ce vayage. La plus complète est celle dont M. Achille Jubinal a publié en 1836 une triple rédaction : en latin du XP siècle, en dialecte normand de la fin du XIP, et en vers du XIII®. Labitte, Ozanam, Ferdinand Denis, M. Renan ont analysé ce candide récit^.

Vers le milieu du VP siècle un moine nommé Barontus revenant de courir la mer, demanda lliospitalité dans un couvent dlrlande. Le supérieur, St Brandaines, l'engagea à réjouir les frères par le récit des merveilles de Dieu qu'il avait vues dans la grande mer. Barontus raconta alors que, dans ses voyages, il avait abordé à une lie enchantée ; la terre de Promission, oîi les hommes vivraient encore si le premier d entre eux n'avait péché. Ses vêtements restaient encore tout imprégnés du parfum de cette terre merveilleuse.

Ce récit enflamme l'imagination dé Brandaines, qui forme le projet d'aller voir aussi ce pays, eïi com* pagnie de quatorze moines qu'il choisit. On commence par jeûner quarante jours, puis on part sur une barque du cuir, sans autre provision qu'une outre de beurre pour graisser les peaux, et l'on s'abandonne au vent. Ghactine des étapes du voyage est marquée par une merveille. Dans une de ces lies, les voyageurs sont reçus par un grand chien qui leur sert de guide ; ils trouvent des vivres à souhait, — mais ils n'aperçoivent pas une figure humaine. Ils rencontrent dans une autre lie une popu- 'lation de brebis blanches, grandes comme des va-

> Voir ceis noms à la liste des Auteurs cités.

TOTÀaSS DE ST BBÂNDÀN. 81

dm, qui se gouverneat elles-mêmes d'après leurs propres lois.. L'une d'elles suit volontairement les voyageurs avec son agneau et se laisse mettre à mort pour leur servir de nourriture. Ils arrivent plus loin sur une terre dépourvue de toute végé^ tatûm. Au moment où ils s'installent pour fdre la cuisine, la terre se met en mouvement : ils sont sur le dos du poisson Jasconius. Pais apparaissent successivement le Paradis des Oiseaux, sur lequel nous aurons à revenir plus tard, et TUe Délicieuse, habitée par des moines, qui offre Tidéal de la vie monastique^ Là, les religieux n'ont aucun soin à prendre. Quand rheure vient d'allumer les lampes, une lumière apparaît à une fenêtre, et les lampes s'allument d'ellesmêmes ; on n*a jamais besoin d'y mettre de l'huile. On n'a pas besoin non plus de préparer ni d'apporter les vivres; ils viennent se placer devant chacun des moines sans que jamais il soit nécessaire de par- 1^. Un silence absolu règne dans toute l'Ile; on n'y ressent ni froid ni chaud, ni maladie du corps, ni tristesse de l'ftme. Dans une autre lie, les voyageurs sont reçus par un ermite, qui vit là depuis soixante-dix ans sous la protection de St Patrice, sans autre nourriture que l'eau d'une fontaine.

Dn jour on aborde à une terre où l'on entend un grand bruit de marteaux, de soufflets, de flammes; des ouvriers noirs se- précipitent sur les voyageurs avec des tenailles, et des métaux en fusion qu'on veut jeter sur eux ; ils font le signe de la croix et sont préservés. Cette terre est une de celles qui marquent les limites de l'enfer. En s'éloignant, ils la voient flamboyer comme un immense bûcher.

A peu de distance de là, ils aperçoivent un homme n 6

82 m. PANTAGRUEL. «^ LES YOtAOES MERVEILLEUX.

assis sur an rocher, avec un sac et deux fourches fières [de fer] à ses pieds, flottant comme un navire ballotté par le vent C'est Judas. Il brûle nuit et

. jour comme une masse de plomb dans une chaudière, mais ses souffrances sont suspendues chaque dimanche , et pendant tout le temps qui s'écoule entre Noël et TEpiphanie, entre Pâques et la Pentecôte. Le passage de St Brandaines prolonge d'un jour cette suspension de souffrances.

Le vent pousse une seconde fois les voyageurs au Paradis des Oiseaux, et là ils retrouvent le poisson Jasconius, qui les porte à la Terre de Promission. Des ténèbres épaisses enveloppent cette terre et la cachent aux yeux, mais lorsqu'on les a dépassées, on voit apparaître une grande lumière et une lie charmante, toute couverte d'arbres chargés de fruits, de buissons chargés de fleurs. Le soleil ne s'y couche jamais. Les voyageurs se promènent quarante jours sur cette terre enchantée sans en découvrir

• la limite. Ils sont à la fin arrêtés par un fleuve qu'ils ne peuvent traverser et qui semble faire le tour de l'Ile. Un beau jeune homme leur apparaît : «Prenez des fruits et des pierres précieuseS;i> leur dit-il, puis retournez dans votre pays. Cette lie reste en ce moment inconnue au monde , mais elle se manifestera à tous « lorsque les Chrétiens seront exposés aux persécutions prédites par l'Evangile.» Ainsi congédiés, les navigateurs se rembarquent et reviennent, heureusement à leur couvent Ils avaient mis sept années à parfaire ce voyage, *

1 La légende latine de St Brandaiiies , etc. Voir auteurs ciTés, p. XI.

l'Ile de st brândàn. 83

L*lle de St Brandan figure sur la plupart des cartes du XVP siècle et même sur des cartes postérieures. Sur la grande mappemonde plane de Mercator, 1569, elle est placée à peu près i égale distance de rirlande et de Tembouchure duSt-Laurent, sur une ligne qui unit les deux pays. La carte de la navigation espagnole, 1573, la met beaucoup plus au sud, un peu plus au nord que les Âçores, et assez près du continent américain ^ Dans le partage fait par le pape Alexandre VI, en 1493, ^tre les Portugais et les Espagnols, elle est mentionnée entre les terres découvertes ou à découvrir, et enfin à une époque toute moderne, en 1721, un navire partit de l'Espagne dans le but de chercher cette lie mystérieuse. Washington Irving a donné place à cette légende dans les GmiA^s de VAlhambra.^

Au moyen âge tout le monde ^n parle : les géographes, les historiens, les poètes surtout; les prédicateurs y trouvent des sujets constants d'allusions et de descriptions. Rabelais en a eu évidemment connaissance, et il est impossible de ne pas reconnaître dans le r^cit que nous allons lire de nombreuses réminiscences de VHistoire véritable et de la Légende de St Brandaines.

' On trouve des réductions de ces cartes dans la Qéogrdphie du moyenrâge par J. LeleweL Tome I, atlas. - ' Alham" l>ra; Legends of the conquest of Spain, in 8°. Baudry.

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