LE LIN INCOMBUSTIBLE
Si nom estions, dit-il, da temps de Sylla, Marins, €é8«r, et autres romains empereurs, ou du temps de nos antiques, àxuj* des, qui iaisoient brusler les corps mors de leurs parents et seigneurs, et voulussiez les cendres de vos femmes ou pères boire en infusion de quelque bon vin blanc, comme fit Artemûia les cendres de Mansolus son mary, ou autrement les. reserver entières en quelque urne et reliquaire^ comvient aauveriez-vous icelles cendres à part, et séparées des cendres du bust et feu funeràl ? Bespondez.
Par ma figue, vous seriez bien empeschés. Se vous en depeetthe Et vous dis que, prenant de ce céleste Pantagmélion autaat qu'en faudroit pour couvrir le corps dn deâmet, et le- . dit corps ayant bien à point enclous dedans, lié et cousu de mesme matière, jettez-le on feu , tant grand, tant ardent que voudrez : le feu à travers le Fantagruelion bruslëra et rédigera en cendres le corps et les os. Le Pantagmelion non seulement ne sera consnmé ne ardSretneâeperdraon seul atome des cendres bustuaires,. mais sera en an du feu extraict plus beau, .plus blanc et plus net que ne l'y avie? jette.
On a reconnu dans cette âubstaoce l'amianthe^ qui est ni un chanvre, ni un végétal, Isieiki que Pline V9fipeUe limm mvum, mais un mfaiéFàl, tantôt fert, tantôt grififttre ou blanc, qt'èn trouve en masses feutrées , souples , soyeuses dans leis fissure»^ de certaines roches. Si les anciens en faisaient quelquefois des linceuls , comme le dit Rabelais, ils en faisaient surtout des mèches incombustibles; telle était' la mèche de la lampe qui brûlait à Athènes dans ce temple de Minerve Poliade, dont'leâ charHianteB Cariatides, conservées à peu près intactes, font l'admiration des artistes. L'amianthe était autrefois d^une cherté excessive, elle est aujourd'hui très. commune; on en trouve dans les HautoB'-Âlpes, dana les Pyrénées,, en Ecosse, etci, mais la plus soyeuse est celle de la Tarantaise, en Savoie. L^art de filer Tamianthe, perdu pendant deâ» siècles, à été retrouvé de n 6
66 m, PAHTAâBttBIr. — XiB PA;ttTÂOBUéLION.
nos jours en Italie, et Ton fait avec cette substanee dtt papier et de la dentelle incombustibles. Cette incombustibilité n*est pas absolue cependant. L'amianthe jetée au feu perd chaque fois un peu de son poioto, et exposée à la flamme du chalumeau, elle se transfonne «n un verre noirâtre.
Rabelais attribue aussi, diaprés Vitruve, Tincombustibilité au bois de mélèze; cependant il convient que, entouré d^autres bois qui brûlent, le mélèze finit par s'évaporer en fumée, comme la pierre i chaux.
L^ainianthe, le mélèze, le chanvre ne sont pas les seules substances, dont Babelais nous vante les propriétés merveilleuses, quelques-unes d'après ses observations, la plupart d'après les anciens. Cependant, pour celles-ci, il emploie des tournures quelque peu ironiquies, qui avertissent le lecteur de n'en croire que ce qui lui plaira.
Sa dissertation sur l'origine des noms d'un certain nombre de lentes, est la première qui ait été écrite, si l'on en croit le botaniste De Candolle.^
 la fin de ce chapitre Rabelais entre dans une sorte de fureur poétique. Ainsi donc, s'écrie-t-il ,
Indes, ceisez, Arabes, Sabiens,
Tant coUander [lover] to8 myrrhe, «leens^ ébène i
Venez icy recogndBtre nos biens,
£t emportez de notre herbe la grene,
PniSySi chezvoQS peut croistre en bonne estrene [chance],
Graees rendez es cienlx on million :
Et affermez de France heorenx le règne [royaume])
Onqnel provient Pantagraelion.
^ Théorie éHémmtaire de la Mafitgi4e»1813, in 8", 2 r, note.
PANUSaS YBUf-IIi S£ UABIEB?
Ce qui entiiousis^sme BabeUis pour le chan?re, c^est d abord son aspect un peu étrange, sa ses;ualité marquée , puis les usages variés auxquels on . rapplique dans la vie domestique, mais c'est surtout ! les services qu'on en tire dans la mécanique et la navigation pour la diminution du travail d'dn côté, et de l'autre pour le rapprochement des petkples éloignas . Le chanvre, pour lni> représente ivant tout TactivUé. industrieuse î c'est la matière. qui atteste le plus, complètement la puissance de l'homme, qoi lui per-*. met le mieux d'agir sur Ja nature. Le pantagmâion rapproche les peuples les plup éloignés, -le panta-< gruélion permettra peut*éti:e de s'élever dans l'es^ pace céleste, de découvrir la cause cachée des phénomènes qui nous étonosent. Prendre une proviâiim de. pantagruéUon, c'est se munir de oourage et d'au-r daee dans le long et aventureux voyage que l'on và« entreprendre à la recherche des moyens de décou-^ vfir la vérité.
xni.
Arrêtons nous ici un moment et. jetons les yeux sur les faits qui viennent de se dérouler devant nous. Ce simple spectacle a son attrait et tods les commentateurs s'en sont contentés; mais il y a ici plus qu'un spectacle, il y a une idée. Sous l'appairenee d'une question de morale joyeuse, c'est un problème philosophique qui s'agite.
Pànurge parle sans cesëe de son mariage. U demande à tons les échos s'il doit se marier' on non. Mais en réalité est-ce bien la question du mariage, en lui-même qui Toccupè? Si telle était en effet sa préoccupation, poseraitril 1« question icomme il la-
68 m* PÀVTAOAtnCL. — Lt ?BOBLteB A B^SOUBBS.
pose? Non, évidemmeiit Au lieu de demander: Si je me marie , ma femme me trompera*t-elle ? H demanderait si le mariage en soi est chose bonne ou non.
A la question ainsi posée, il y a trois solutions, entre lesquelles il aurait à choisir.
Première solution. Le monde est mauvais, il est mal organisé; quoi qu'on fasse, il n'en sortira jamais rien de bon. On doit désirer quMl périsse au plus vite pour faire place à un monde meilleur, et le moyeui c'est de renoncer au mariage et à Ta^ mour et de laisser la race humaine s^anéantir. C'est la solution de Schop^hauer*
La seconde solution est moins radicale, mais elle n'a guère plus de chance d'être acceptée. Toute femme trompe , toute paternité est douteuse ; le père de famille n'est jamais sûr que ses enfants sont à lui, et il n'y a aucune chance que la situation vienne à changer. Le mieux donc est de renoncer au mariage, tout en perpétuant l'espèce, et de vivre à la façon des animaux, parmi lesquels les fils ne connaissent pas leur père. C'est, i certains égards, mais à certain égards seulement, la solur Uon de Platon.
La troisième, c'est d'accepter le monde comme il est et de tftehor de se choisir une compagne telle qne le mariage soit un lien entre deux ftmes aussi bien qu'entre deux existences, et o£Ere par conséquent toutes les chances de sécurité et de bonheur — sauf, bien entendu, les cas fortuits que l'on ne peut ni prévoir ni éviter.
Dans la discussion, dans les épreuves auxquelles nous venons d'asàister, personne n'a' songé à propo-
FANUBGE YE13T-IL SE MÂBISB? . 69
ser ni la preioière, ni la seconde solution. La troisième a été proposée par le théologien et le médecin, mais Panurge l'a rejetée avec dédain.
C'est qu'en effet le problème n'est pas là pour lui. Ce n'est pas une solution pratique qu'il recherche ; il ne tient nullement à se marier, bien qa'il en parle sans cesse. S'il y songeait sérieusement, nous verrions apparaître quelques figures de, femmes de caractères opposés, et c'est entre elles que le débat aurait lieu. La question de Panurge est toute théorique, le mariage n'en est que le pré-, texte, et elle se poserait tout aussi bien à propos de toute autre chose. Il ne s'agit pas de décider si Panurge doit se marier. Il s^t de ^voir d'avance,, si, dans le cas où il se marierait, il serait trompé par sa femme , non par telle ou telle femme en particulier, mais par la femme quelconque qu'il épouserait, abstraction faite du caractère et des antécédents de la dame, abstraction faite du caractère et des antécédrats du mari.
La question ici est tout à &it générale. Elle se réduit à ceci : Peut-on connaître l'avenir d'avance ? Le monde est-il organisé de manière à ce que l'on puisse prévoir ce qui sera ? Y-a^t-il dans la nature des lois constantes, absolues, dont on puisse constater l'application ? Si ces lois existent, l'homme peutil les connaître ? Doit-il chercher à les connaître ? Comment y parviendra-t-il ? De quels moyens pourra-t-il s'aider ? Quds obstacles rencontrera-t-il sur la route ? En un mot , quelle est la destinée de l'homme sur la terre ?
C'est cette enquête que nous avons commencée et qui va se poursuivre jusqu'au bout du livre. Dans
70 m. PANTAGRUEL. — LE PBaBLÊME A BÉSOUDBE.
là disetiBBion qui précède — et il en sera de mâme jnsqu^à la fin — Pannrge parle beaneottp, il a Pair de divaguer quelquefois, mais Pantagruel est là, qui, en quelques mots, le ramène à la question. Pantagruel parle peu, il se tient à Técart, mais en réalité) c^est lui qui dirige l'enquête et FempAdie de dévier. Elle semble parfois capricieuse dans ses détails, mais c'est un artifice de l'auteur, et si on Pexamine de près, on reconnaît qu'elle ne va jamais à l'aventure.
Elle s'adresse d'abord au éltres inanimés.— T a-t*il . ou n'y a-t-*il pas dans les choses qui nous entourent une piiissance secrète qui dirige ce qui nous semble une combidaison du hasard? Y a-t-il dans les sorts, les dés> les cloches, quelque force cachée qui laisse d'après des lois ? N'y art-il pas, par le monde, qudques puissances invisibles qui disposent pour nous les choses fortuites d'une certaim façon j^utOt que d'une autre ? Y a*t-il une raison pour que nos yeux tomboQt sur ce vers, que nos mains amènent ces chiffres, que nos oreilles soient impressionnées de telle ou telle manière par les sons qui viennent les frapper, en dehors de leur volon^ et de toute prévision? L'antiquité l'a cru, et leâ classes peu instruites de tous les pays le- croient encore. "— Gherchoqs d'abord da^s cette' direction, ^e dit Pantagruel. — Pas de réponse satisfaisante.
Adressons^nous maintenant aux songes. Quel est le caractère, quelle est la cause de ces siagulières exploratioiis que fait notre ^prit dans un domaine» xéttouimaginain3)'qui existe complètement pour nous
CLÉ DÉS TBOIS DEBNIEB8 LIVBES. 71
pendant tin temps plus on moins prolongé, pour disparaître ensuite ? Les rêves ne seraient-ils pas une excarfflon effectuée pat notre &me dans le monde invisible et mystérieux d'où elle est sortie?
Les êtres inanimés ne nous ayant rien répondu de satisfaisant, interrogeons les êtres animés. Il y a des gens qui ont la prétention ou la réputation d'être en rapport avec ce monde invisible, adressons-nous à eux. Consultons d'abord une de ces sibylles qu'on a tenues longtemps en grande considération.— La sibylle ne nous a rien appris ? Voyons ailleurs. La croyance populaire attribue aux êtres qui sont privés d'un sens physique une compensa* tien sur le monde intellectuel. Cionsultons un muet. — Le muet n'a rien pu nous dire ? interrogeons un mourant Peut-être saura-t-il quelque chose ? Peutêtre au moment de quitter la vie entre*t-on d'avance en communication avec le monde où Ton va pénétrer ?
Le cygne ?oit le aâéL à son heure dernière.
Le mourant n'en sait pas plus que les autres ; tout ce qu'il veut, c'est qu'on éloigne de son lit de mort des moines de toutes les couleurs qui l'empêchent de se recueillir.
La science sera plus habile peut-être ? L'astrologie a la prétention de tout prévoir. Adressons-nous à elle. Hélas, l'astrologie est une science vaine qui ne nous apprrad rien. Consultons la science positive : la science divine et la science humaine. Voici un théologien , il parle bien, mais il ne résout pas la question. Le médecin parle mieux; c'est le plus raisonnable et le plus sage personnage que nous ayons encore rencontré. Il parle au mm de l'obs^vatîoni au nom de l'expériencei mais il n'a que des