‹ Rabelais et ses œvresChapitre 21 sur 134 · V. — 20. La mort du géant Brlnguenarilles · texte numérisé non relu

V. — 20. La mort du géant Brlnguenarilles

Le quatrième livre est précédé de deux prologues et d'une Epltre dédicatoire au cardinal Odi^t de ChStillou, catholique encore à ce moment, mais qui bientôt après devait passer au protestantisme.

Le premier prologue fut placé en tête des onze premiers chapitres du IV' livre — le livre en contient 58 — publiés quatre ans avant les autres, probablement pour sonder les dispositions de la cour de Henri II, bien moins tolérante qu^ celle de son prédécesseur. Ce prologue a pour but de remercier des

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seigneurs qui ont envoyé à Rabelais, sans se nommer, un flacon d'argent en forme de bréviaire, comme nous l'avons déjà dit. Le livre-flacon était superbement relié, orné de beaux fermoirs, et historié sur la couverture de crocs et de pies. Rabelais suppose que par là on veut l'engager à « croquer la pie, > c'est-à-dire à boire à longs traits, et il répond qu'il n'y manquera pas.

Cette expression « croquer la pie » n'a évidemment aucun rapport avec l'oiseau de ce nom. Pie, dans ce cas, a la même racine que piot^ la boisson, le vin, c'est le verbe ^tiv», wieîv en grec, le verbe mVo (piou) en russe, qui signifient également: je bois. L'argot parisien moderne possède une locution analogue, mais où la métaphore est tirée seulement de la couleur du liquide. < Boire un verre d'absinthe » se dit en langue verte : étrangler un perroquet — «allusion, dit le Dictionnaire de V argot parisien^ à la couleur verte du liquide qui teinte le verre dont la main du buveur étrangle le cou. >

Rabelais explique la locution qu'il emploie, mais qu'il n'invente pas, car d'autres s'en sont servis avant lui. Â Ten croire, elle remonte à une bataille entre deux urmées de pies et de geais, qui se seraient rencontrées près de Saint-Aubin-du-Cormier quelques jours avant la célèbre bataille qui fut livrée sur ce point entre les Bretons et les Français en 1488. Plusieurs écrivains et conteurs, — M"^ de Sévigné elle-même, — font en effet mention de batailles de ce genre ; mais M"' de Sévîgné en répétant ce qu'on lui a raconté, déclare qu'elle n'en croit rien. Quoi qu'il en soit, voici le récit de Rabelais, que nous abrégeons notablement. L'auteur

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écrit gajfj pour geai. Cette prononciation s'est conservée en Basse-Normandie.

Des contrées du leyant advola g[rand nombre de gays d'an cousté, grand nombre de pies de l'autre, tirans tous yers le ponant. Et se coustoyoient en tel ordre, que sus le soir les gays faisoient leur retraicte à gauche, et les pies a dextre, assez près les uns des autres. Par quelque région qu'ilz passassent ne demouroit pie qui ne se raliast aux pies, ne gay qui ne se joignist au camp des gays... Tant allèrent, tant vidèrent qu'ils passèrent sur Angiers. En Angiers estoit pour lors un vieux seigneur qui avoit un gay en délices à cause de son babil ; il invitoit tous les snrvenans à boire, jamais ne chantoit que boire. Le gay, en foreur martiale, rompit sa caige et se joignit aux gays passans. Un barbier voisin avoit une pie privée... qui augmenta lé nombre des pies et les suivit au combat... La fin fut que les pies perdirent la bataille et sur le camp furent . felonnement occises jusques au nombre de 2,589,362,109, sans les femmes et les petitz enfans. . Le gay [du vieux seigneur] trois jours plus tard retourna ayant un œil poché... Toutefois^ peu d'heures après qu'il eut repeu en son ordinaire, il se remit en bon sens^. et il invitoit à boireNCorame à son ordinaire, adjoustant à la fin d'un chascun invitatoire : «Croquez pie» Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille.

Babelais remercie ensuite ceux qui lui ont fait présent du flacon. Ils Tencouragent à poursuivre son travail, il suivra leur conseil. Quant à ses ennemis, « cafars, cagotz, matagotz, papelardz, patespelues, porteurs de rogatons, chattemittes >, il veut croire, comme on le lui assure, qu'ils sont déconcertés, désespérés et il leur fait « l'offre que fit Timon le misanthrope à ses ingratz Athéniens :

Timon, fasché de l'ingratitude du peuple athénien en son endroict, un jour entra au conseil de la ville, requérant luy estre donnée audience, pour certain négoce concernant le bien public. A sa requeste fut silence faite, en expectation d'entendre choses d'imp^ance..» Adonc leur dit : « Hors mon jardin se-

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cret, dessous le mur, est un ample, beau et insigiie figuier, au* quel vous autres, messieurs les Athéniens désespérés, hommes, femmes, jouvenceaux et pucelies, avez de coustume à Pescart vous pendre et estraogler. Je vous adverty que, pour accommo* der ma maison, j'ai délibéré dedans huitaine démolir iceluy figuier; pourtant [par conséquent] quiconques de vous autres et de toute la ville aura a se pendre, s'en depesche promptement Le terme susdit expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre tant commode. »

A son exemple, je dénonce a ces calomniateurs diaboliques qae tous ayent a se pendre dedans le dernier [quartier] de cette lune. Je les fournirai de licolz... La lune renouvQllée ils n'y seront receuz k si bon marché et seront contrainctz eux-mêmes à leurs dépens achapter cordeaux et choisir arbre pour pendaige...

Eabelais supprima ce prologue dans les éditions complètes du quatrième livre, et se contenta d'en faire entrer quelques passages dans FEpltre au cardinal de Châtillon et dans le Nouveau Prologue.

Il se plaint également dans TEpttre au cardinal des ennuis que lui causent ses ennemis et calomniateurs. La persécution a été telle qu'il était décidé à ne plus écrire un iota, si le cardinal ne Tavait rassuré et encouragé.

[Vous] me distes que de telles calomnies avoit esté le defonct roy François, d'eteme mémoire, adverty : et curieusement ayant, par la voix et prononciation du plus docte et fidèle anagnoste de ce royaume [Pierre du Ch&tel], ouy et entendu lecture distincte d'iceux livres miens^ n'avoit trouvé passage aucun susped;. £t avoit eu en horreur quelque [un certain] mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sur un N mis pour M par la faulte et la négligence de§ imprimeurs.

Il s'agit ici de Téquivoque o^n^, pour asme^dont nous avons déjà parlé. Ajoutons que les «mangeurs de serpents> sont les moines, séquestrés de la société et pratiquant Tabstineuce, comme les Troglodytes de TA-

M LIVRE I Y. — TOTiOE À Ii*OKACLE Di; LA DIVE BOUTEILLE.

et sfce moque des autres remèdes prescrits par les médecins. Le mal de mer prorenaot d'une faiblesse, d'un manque de réaction de restomaç» un repas sain et point trop copieux constitue en effet un excellent préservatif contre ce mal et rexpérience donne raison à Rabelais.

L'oracle de la Dive Bouteille devait se trouver près du Gathay, daafi l'Iode sup^eure. On sait que le Cathay, au moyen âge, c'est la Chine — que les Russes appellent encore Kitaî — ou peut*ètre le TMbet. La {aïoeuse AngéHque, qui rempUt de ses aventures les poème» de Bojardo et de FAriosto, était reine du Gathay. Il s'agit d'y arriver par oier. Pantagpiiel, qui se défie de ses c(Minaifisauce8 nautiques, emmène avec lui un certain Xénomanes, dOBt le nom signifie: possédé de la maaie des voyages. Rabelais donne i ce Xenomaaes le suniofu 4b traverseuif des voies périlleuses, que prenait son ami Jean Boucbet (voir I, pu 54). Il a, du reste, complètement oublié qu^ l'Utopie est biep loin yers Tosltrâme Orient; il la suppose de nouveau dans le Chi^ nouais, et le lieu où Ton s'eRàbarquie, doit être aux environs des Sablea d'Ûlonu^e. Xénomanes prétend que ce serftit duperie de faire le tour de rAfrique et de doubler le cap de Bonne Espérance. U est d^avis qu'il faut mettre le cap directement à TOrient en partant des Sables d'Olonne» saiis dévier à droite ni à gauche, et sans perdre de vue l'étoile polaire. En suivant cette direction, on serait arrivé à peu près tout droit, à Terré Neuve et l'cm eût été obligé de traverser tout le continent améi^cain sous une latitude assez froide, avant d'arriver au Catbay. Mais les conuaifliaaueea géographiques étaient encwe

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fort imparfaites à cette époque. Il ii^y ayait guère plus de vingt ans que iKbtgdlaUr ou plutôt Magal^ haens, avait fait son premier voyage autour du monde. On croyait le passage facile par mer un peu au nord des terres que Colomb avait découvertes^ et qui portent aujourd'hui le nom de Colombie* Mais Rabelais se trompait singulièrement en disant qu'on aurait pu faire en quatre mois, par cette route, Un voyage qui n'aurait pas demandé moins de trois, années eta suivant ritinéraire des Portugais.

Au reste peu lui importait et ,à nous aussi. Ce n'est pas une exploratioû géographique que nous entreprenons; nous nous rendons à. travers mille obstacles au pays de la vérité, nous allons chercher le mot de la destiiiée hnm^ne- Les Iks que nous rencontrerons, ce sont les habitudes de Tesprit^ lesinâ;titutions sociales, et une géographie exacte ne servirait qu'à nous embarrasser.

lil'oublions pas non plus que nous avons affaire, non iuft. philosophe» qui; va droit au .but, mais à un fantaisiste, qui s'en donne à co^ joie. La navigation de Pantagruel ne doit pas être assimilée auK Foyages d% capitavm ChdUvefj tels que Swift nous les a racoutés. Là tous les personnages sont au point optique. Il y a l'Ile des nains, où tout le monde eBt nain, l'Ile des géant», où tous les habitants sont des géants ; ici ce sont des savants et des mathématiciens distraits qui se promènent dâne une lie velantei là les chevaux fiait le rOle des hommes et les hommes sont de vilains et dégoû;taiita animaux. Dans tout Je récit circule ua système constant d'allusions. Nous sav(ms que d'un bout à l'autre du livre, de mâme que dans; la fabl^ éaopiqne,. Pauteur nous met sous

92 livre: iy.-^totàgs à l'obacle de la biye bouteille.

les yeux constamment deux choses à la fois. Sous ce qu'il dit, il &ut toujours entendre ce qu'il ne dit pas. Il n'en est pas de même chez Rabelais. I) suit son chemin, mais à la £açon du Petit Chaperon Rouge, de Perrault, s'arrétant à cueillir des fleurs, s'attardant après les papillons, et engageant la conversation avec le loup. — « C'est, dit à ce propos Ste-Beuve, que Swift était philosophe et pamphlétaire , tandis que Rabelais, avant tout, est urtiste, poète, et qu'il songe d'abord à s'amuser.»

Embarquons nous avec Ini — car il est du nombre des voyageurs ; plus d'une fois il emploie le pronom «nous» pour qu*on ne s'y trompe pas, et, sans rien perdre du spectacle qu'il va dérouler sous nos yeux, suivons le fil philesophique de la pensée qui dirige et gouv^ne l'ensemble.

Les tcMs premiers jours de la navigation se passent sans aventure ; lé quatrième, on arrive à Ttle de Médamothi, mot qui en grec signifie «nulle part», mais en hébreu, les ressemblances. C'est, en effet, l'Ile des apparences et de l'ostentation ; le roi s'appelle Philophane^*, qui aime à briller, et son frère Phrlotaemon, qui aime à être vu. Les voyageurs y descendirent. C'était le troisième jour d'une grande foire où se rendaient les plus ntheh marchands de l'Afrique et de l'Aisie» Frère Jean, Panurge et Epistémon àdbetèrent des tableaux : Jean, un plaideur, qui a perdu son {u'ocès, et qui en appelle, et un valet à la recherche d'un maître ; — Panurge acquit une peinture galante ; Epistémon se laissa séduire par les idées de Platon et les atomes d'E^icure,

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peiats au vif. On conviendra que ce n'était pas là le moins merveilleux des tableaux. Pantagruel fit racquisition d'une belle tapisserie, de 78 pièces, représentant toute rhistoire d'Achille, .plus «une ta* rande>. C'est l'animal que Pline nomme caméléon. Celui que nous appelons ainsi aigourd'hui est un mince lézard dont la peau change de couleur suivant les dispositions de l'animal ou l'objet sur lequel on le pose ; celui que Pantagruel acheta était un ruminant, grand comme un jeune taureau, avec des cornes de cerf et des pieda analogues ; il était velu comme un ours, et ce n'était pas sa peau transparente qui changeait de couleur ; dans cwtains cas, son poil variait suivant la couleur des vêtements de ceux dont il s'approchait : gris auprès de Panurge, écarlate auprès de Pantagruel , blanc auprès du pilote ; abandonné à lui-même, il avait la couleur d'un âne de Meung.

Tout, dans cette lie, est disposé pour les yeux : des tableaux , des tapisseries , des animaux à couleur changeante qui prennent la nuanee de ceux qui les entourent — comme ces gens qui sont toujours de l'opinion dominante et qui, abandonnés à eux-mêmes, ne sont que des ânes. Bien de sérieux. Tout est donné à l'apparence.

Les amis de l'apparence, ceux qui veulent être et faire comme tout le monde, qui attendent le signe d'un chef pour avoir un avis, sont les premiers ennemis de la vérité. On ne la leur fera jamais accepter, parce qu'ils ferment les yeux pour ne pas la voir, non par antipathie, mais par faiblesse. Passons, se dit Pantagruel.

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