LI YBE IV. — TOTAOE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE
Mais en ce moment une nef arrive, c'est le vieux Gargantua qui fait courir après son fils, non pour le rappeler, mais pour avoir de ses nouvelles. Pantagruel avait déjà inventé la poçte aux pigeons ; il n'avait pas imaginé, il est vrai, d'attacber un billet sous Taile de Toiseau voyageur; mais il était convenu avec son père de certains signes. Une bandelette noire aux pattes devait annoncer maUieur ; une bandelette blanche signifierait : Tout va bien. C'étaient les couleurs traditionnelles; Une voile blanche devait annoncer à Egée le succès de son fils contre le minotaure; une voile blanche devait annoncer au pauvre Tristan malade Parrivée de son Iseult. Il 7 eut erreur dans les deux cas, mais il n'y en eut pas dans le cas de Pantagruel : le pigeon messager de bonnes nouvelles parvint heureusement à sa destination, annonçant à Gargantua qu'il aurait bientôt des lettres de son fils.
Les lettres édiangées en cette circonstance ont été citées par Fr. Guizot dans son travail sur Rabelais; elles ne nous ai^rennent rien de nouveau, mais elles nous montrent une fois de plus la bonté paternelle du vieux roi, la soumission respectueuse et tendre de son fils, et l'art que chacun d'eux possède de développer sa pensée d'une &çon ingénieuse. Balzac plus tard — l'ancien Balzac -^ se fera une réputation à moindres frais. La rhétorique savante du XVIP siècle n'a rien de mieux ni peut-être d'égal à ces lettres pour la fermeté et Télégance du style. Pantagruel envoie à son père les acquisitibns qu'il a faites, tapisseries et animaux, avec force té-
FOLBNGO ET ii'O&LASDINO. 95
moignages d^amitié p<mr lui et poar son messager ; puis Ton se remet en mer.
Le cinquième jour on découvre à gauche un navire : grande joie de part et d'autre. On se salue, on s'aborde, on se demande des nouvelles. Les voya* geurs étaient tous de Saintonge et venaient du pays de Lantemois. Ils apprirent à Pantagruel et aux siens qne^ sur la fin de juillet subséquent, il y aurait dans ce pays un chapitre général des Lanternes, et que Ton y fidsait de grands apprêts comme si Ton y dût profondément lanterner, autrement dit, perdre beaucoup de temps par irrésolution. Ce chapitre des Lanternes, ou des lumières, est-il le concile de Trente, qui eut en effet à cette époque deux sessions, deux sessions interminables? S'i^it^il d^une assemblée des «lumières» protestantes à la Rochelle, comme le prétendent d'autres commentateurs, s'appuyant de ce que les voyageurs rencontrés étaient Saintongeois? La première conjecture est beaucoup plus probable que la seconde.
C'est ici que se place un des épisodes les plus popQlanres du roman de Rabelais, Phistoire des moutons noyés par Panurge.
Rabelus a pris toute cette histoire à un écrivain italien, son contemporain* qu'il a nommé du reste à deux reprises, et il n^est pas sans intérêt, comme nous Tavons fait en d'autres circonstances, de rapprocher les deux récit».
Cet écrivain était moine comme Rabelais — et
96 LIVRE IV.— VOYAGE A l'oBACIiE DE LA DIVB BOUTEILLE.
eQiDine lui, moine émancipé. Il s'appelait Teofilo Folengo et vécut de 1491 à 1544. On a de lui q,uatre ouvrages: les Macaronées^ VOrlandino ou le Petit Roland, Y Humanité du Christ et le Chao del tri per
unOé I
VOrlandino est un poème burlesque assez amusant, où Ton raconte la naissance et les premières années de celui qui fut plus tard le célèbre Roland — avec accompagnement de sorties violentes contre les indulgences, contre les moines, les confesseurs, et de détails passablement scabreux. On lit, au dernier chant, une historiette qui a été répétée depuis, mais que Folengo n'a évidemment pas inventée. Un prieur gourmand et ivrogne se querelle avec le petit Roland, qui a cherché à lui voler un esturgeon. On les mène devant le gouvjerneur. Celui-ci commence par reprocher au .moine sa gloutonnerie et sa paresse. Le moine veut faire le savant. Le gouverneur, pour se moquer de lui, lui pose trois questions , qu'il devra résoudre le lendemain. S'il ne réussit pas, il sera privé de son abbaye. Le prieur rentre chez lui fort embarrassé, il s'enferme dans sa bibliothèque, composée de bouteilles de vin, de pâtés, de jambons, et se jette à genoux devant St Bacchus, patron du lieu, pour le prier de l'inspirer dans sa détresse. Son cuisinier vient lui demander s'il veut souper. Le prieur lui raconte son embarras. Le cuisinier lui offre de répondre à sa place. Leprieur y consent. Le cuisinier, duement déguisé, se rend devant le gouverneur, et résout les deux premières quesutions à la satisfaction de celui qi;i l'interroge. — Vous ne résoudrez pas la troisième, lui dit-^il. Savez-vous ^ ce que je pense? — Monseigneur, vous pensez, par-
FOLEKOO ET L^OSIiÂNDINO^
1er au priear, tandis que vous parlez à son cuisinier.» Et il lui raconte toute Thistoire. Le gouverneur rit beaucoup, et donne Tabbaye au cuisinier; le prieur gourmand prendra sa place à la cuiaine. Ce conte se retrouve dans les Histoires ou Nomélles en vers d'Imbert (1747-1790) \ à èek près que les trois personnages sont un roi, un évéque et son meunier. L'évéque a une grande renommée de science. Le roi, qui ne Fa jamais vu, le mande à sa cour, en lui envoyant trois !questions à résoudre. C'est un meunier qui se rend près du roi au lieu de révéque, et il répond si bien aux questions que le roi lui offre une faveur à son choix. Le meunier demande au roi de garder le silence sur son intervention et de laisser à Tévéque Phonneur de 9es réponses.
L'évêque ainsi sauva sa gloire, En employant Pesprit de son meunier.
C'est là probablement la forme primitive du récit. Folei^o n'y fait intervenir un abbé et un cuisinier que par suite de son antipathie contre les moines et de sa tendresse à l'endroit des bons re^ pas, tendresse qui s'étend à ceux qui les préparent. Nous avons constaté ces deux préoccupations chez Rabelais, mais chez Folengo, ces préoccupations sont des pasmons dominantes.
La vie de Folengo fut aussi romanesque que ses écrits. Etant moine, il parvint à se faire aimer d'une dame du monde; il s'échappa du couvent et vécut avec elle pendant plusieurs années d'une façon assez misérable, à ce qu'il paraît; il allait de maison en maison, à la manière des anciens trouvères,
1 Œuvres poétiques d^M. Imbert^ 2y. in 18, 1777, Tomel. u 7
98 LIYBE IV. — VOYAafi A l'o&ACLG DE LÀ DIVE BODTEILLE.
réciter ses poésies pour prix de l'hospitalité qu^on accordait à lui et à sa compagne. De là le sumoni de Pftocco^ ou mendiant, qu'il se donne sur le titre dMn de ses poèmes. Quand il fut las de cette vie vagabonde, il obtint de rentrer dans son couvent. C'est alors qu'il composa ses deux derniers ouvrages comme œuvres de pénitence, et qui sont aussi, si Ton en croit Ginguené \ une pénitence pour les lecteurs qui se hasardent à les lire. Il en est tout autrement de son Opus macaronicum, écrit dans un langage mi-latin^ mi-italien, analogue à celui que Molière fait parler à ses personnages dans la Cérémonie du Malade imaginaire.Folengo composa ce livre à bâtons rompus pendant les années de sa vie errante, et Ton y trouve de fréquentes allusions à sa situation personnelle.
vn.
La Maearonée est en vers hexamètres. Nous en citons quelques-uns, afin de donner une idée de la langue que Folengo s'est créée entre l'italien et le latin. Ils sont tirés de l'invocation aux Muses qui commence le livre.
Phantasîa mîhi quœdam fantastica venit Historiam Baldi grossis cantare camœnis. . . At prias altorinm vestmm chiamare bisognat 0 macaroneam, M(us», qusB fanditis artem. . . Jam nec Melpomene, Clio, nec magna Thalia, Nec Phœbus grattando lyram, rnihi carmina dictent... Vemm cara mihi faveat solnmmodo Berta Gosaque, Togna simul, Mafelina, Pedrola, Comina, Yeridicœ Musse sont fasec» doctseque soreUse, Qoaram non multis habitatio nota poetis Clauditur in quodam terrae cantone remoto.
« Histoire UUiraire d'Italie, T. V.
"ÏT
LA ItACARONÉE. 99
[La fantaisie fantastique m'est venue de chanter en vers privés d'art l'hii^toire de Balde... Mais il faut d'abord vous appeler à l'aide, Muses qui présidez à l'art macaronique... Que ni Melpomène, ni Glio, ni l'illustre Thalie, ni Phébus grattant sa lyre, ne me dictent mes vers. C'est assez que ma chère Berte me favorise avec Gosa, Togna^ Mafelina, Pedrola, Gomina. Ce sont des Muses véridiques, de doctes sœurs dont l'habitation^ connue à peu de poètes, est enfermée dans un canton écarté de la terre.]
Les Muses invoquées dans ces derniers vers sont celles qui président^ au pays de Cocagne, dont le poète va nous Caire la description avec amour. Puis il nous transporte à Itt cour de Charlemagne. D y a ce jour-là un tournoi et un festin ; Folengo décrit le combat en quelques mots et le festin en quelques pages. C'est frère Jean devenu poète. Au tournoi, comme toujours en pareil cas, Guy, le héros du poème est vainqueur de tous ses rivaux. Ses exploits lui méritent Vamour de la fille de Charlemagne, Berta; il Tenlève, s'enfuit avec elle par delà les monts; les fugitifs arrivent à Cipada, près de Milan, patrie de Fauteur, et reçoivent Thospitalité chez un paysan* Guy se lasse bientôt de son repos forcé et de sa Berta ; il s'en va courir les aventures, et finira par se faire ermite. La princesse met au monde un fil^, auquel on donne le nom de Baldus, et meurt quelque temps après. — Ces aventures sont à peu de chose près celles qui se déroulent au début de VOrlandino: Folengo se répète souvent ainsi; il n'avait d'invention que dans les détails.
Il n'y a pas plus de suite dans la conduite des personnages que l'auteur n'en a mis dans la siennen travaille sans plan et se laisse généralement entraîner par les mots que le hasard amène sous
100 LIYBK IV.— TOYAOB A l'oiÙlCLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
sa plume. De là chez lai, comme chez Alfred de Musset lorsqu'il raconte en vers, mais à un bien plus haut degré, tour à tour de; la diffusion et de robscttrité; ici il développe trop, là il saute à pieds joints par-dessus les transitions et ne développe pas assez.
Devenu homme, Balde est un querelleur, un tapageur qui, par son audace et son entrain, devient
* un véritable chef de bande. Il a pour compagnons, entre autres, le géant Fracasse, fils du géant qui donne son nom au Morgcmte magffiore de Pulci,^ et Cingar, le subtil, qui force les serrures, y(Ae le tronc des égli* ses, vantard comme Panurge, poltron comme lui, mais moins spirituel et moins savant. Balde est mis en prison à la suite dMne bagarre, Gingar se déguise en cordelier, entre dans son cachot sous prétexte de le confesser et facilite son évasion. Balde parcourt ensuite différents pays, il détruit des corsaires, exteriàine des sorcières, s'enfonoe dans Tintérieur de TAfrique, et, après avoir découvert les sources du Nil, descend aux enfers avec ses amis. L'auteur 1b conduit ensuite au milieu des astrologues, des nécromanciens et des poètes, puis il le plante là tout à coup et clôt son volume.
n ne faut demander à Folengo ni la finesse d'observation ni la délicatesse de la pensée, ni la grâce du style de Rabelais ; son observation est su^ perficielle, son exQfession est dure et brutale ; son principal attrait est dans la forme du langage, dans l'emploi de tel ou tel mot latin ou italien dénaturé,
* dans une foule de petits riens qui ne se traduisent pas. Sa gatté aussi est toute à la surface, elle fait rire, mais ne fait pas réfléchir. Il y a chez lui bet^u-
CnfGAB ET SES MOUTONS. lOX
coup de grimace et peu de vrai comique^ de sorte que la lecture de tous ses ouvrages^ saoâ exceptiOB, ne tarde pas à devenir fatigante.
Hais tel qu'il est, Eabelais Ta beaucoup lu. Nous trouvons à chaque pas dans son roman des réminiscences du poète italien.
Une tradu<2tion française de cet ouvragé a été pu« bliée à Paris en 1606, en deux Volumes in^l 2, sous le titre d^Histoire niacearonique de Merlin Goctaye^ 2 vol. in-12. Reproduite en 1735, elle a reparu en 1859 dans la «Bibliothèque gauloise», précédée d'un travail curieux de M. Gustave Brunet. Cette version est largement paraphrasée, suivant Tusage du temps, et il n'y a pas lieu d'y chercher une fidélité bien scrupuleuse. On l'a fait suivre dans les deux premières éditions d'un autare poème où Folengof raconte, en style burlefique, ime guerre entre les Mouches et les Fourmis.
M. Gustave Brunet signale dans le portrait de Fracassus quelques traits qu'on retrouve dans le Gargantua des premières pages :
Pour son déjeuneri il mangeait un veau ; quatre-viog[ts pains à grand peine pouvaient remplir ses tripes. Son bouclier était le fond d'une chaudière en laquelle on brasse la bière, où on fait bouillir le vin ; son bâton était plus grand qu'un mât de navire.
L'imitation est fla^nte surtout dans lliistoire des moutons et la description de la tempête.
vni.
C'est dans la douzième macaronée que se trouve le récit qui nous a conduits à cette digression.. Nous copions la traduction française, en jious contentant
102 UT&E IT.— VOTÂOE Â L^OBÂOLE DE LA BIYE BOUTEILLE.
de corriger les fautes d'impression dont l'édition de 1606 est émaillée.
Balde s'embsrqae et aussi ses deux compagnons, et logent leurs cheraox en un canton du vaisseau.
Yoid de loing arriver les Tesinois snblans [sifflant] souvent, ayant beaucoup de bergers conduisans leurs bercails, qui estoit en si grand nomlnre, que la terre en sembloit couverte. Ils portoient sur leurs dos leurs fofiiUouzes, et avoient leurs gros mastins attachai à leur ceinture , lesquels quand il en est mestier , ils laschent pour se ruer sur les loups , et les tuer* Il y avoit plus de trois mille moutons , et avoient tous la laine blanche, et estoient sans cornes. De la lune d'iceux se font les bureaux^ et autres draps de grosse étoffe. On tire la première [brebis] par les oreilles dedans la navire , laqueUe est incontinent suivie de toutes les autres, sans avoir aucune peur; car nature a donné ceste faculté au bercail de suivre toujours la première qui marche devant
Mais quand ceste canaille de Tesinois eut veu Balde et ses compagnons armez dedans la navire, et leurs chevaux occuper la meilleure place du vaisseau : 0 , dûrent^ls , patron, pourquoy rompez-vous les accors faits entre nous ? Ne nous as tu pas promis que tu n'en prendrois pas d'autres en ce navire ? Gardes-tu ainsi tes promesses ? 0 ! barquerolliers, vestre foy est-elle ainsi entretenue en son entier? 0 gens, à qui est propre de donner des bourdes aux autres, et & qui ne soucie gueres de commettre une fausseté ! Tu es fol, et ne sçais, ô Chiozois, que tu fais, et tu ne cognois point telle marchandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu des soldats et diables armez en ton vaisseau ? Jette ces François , jette nos ennemis ! Un paysan ne s'accorde jamais avec un gen« darme, et ne souffiiroient manger leur viande ensemble. J'ay bonne envie de leur rendre autant de bastonnades que nous en avons receu d'eux. Nous en avons maintenant le moyen : il faut, dis-je, leur rendre le change, que ces larrons s'en aillent hors d'icy à leur faciende; iï y a des forests, et des cavernes , en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, que de se venir mettre dedans des navires , et de se mesler ici parmi des gens de bien ; s'ils ne s'en vont, nous les jetterons en l'eau par force. Ainsi le plus grand paysan, et le plus audacieux, parla. Le patron ne leur respondit rien, et estouppe
CINaAB £T SES MOUTONS. 103
ses oreiUeaà une telle honte, laquelle aacan masque ne pou- Yoit couvrir. ' •<
Qr , Balde entendant les parolles audacieuses de ce vilain moutonnier, desgaine incontinent son espée et met son bouclier au bras, et se délibère d'attaquer ces braves marauts. Gingar le retient, et en le retenant, parle à luy en l'oreille, et le prie de luy laisser la charge de faire ceste vengeance. « Cela, ditil mon Balde , n^est point séant à vous , ny propre à vostre vertu naturelle; mais appartient plustost à la subtilité de Gingar. Arreste-toy, je te prie, tu verras maintenant merveilles ; il né faut point endurer Porgueîl d'un villain : les uns riront; autres, croy-moy, pleureront.» Balde luy obeist, et rengaine son espée.
Cependant le vent doucement s'enfle , et la mer commence à se cresper, et faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu & peu s'avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble emporter avec soy les villes et pays. On ne voit desjà plus les bois, on ne voit que la mer et le ciel ; et les mariniers, en chantant, se reposent.
Gingar cauteleux, voyant le temps proche pour mettre à effect ce qu'il avoit en pensée, finement s'approche de Fun de ces paysans, luy disant : « 0, que voici grande abondance de vivre ! Veux-tu, mon compagnon, me vendre un gras moutou ? ' Le marchand luy respond : Moi ? trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les veuilles payer et que tu m'en donnes au moins huict carlins pour pièce. Alors Oingar, le marché arresté, et prenant son mouton, luy compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres forgez.
Les marchans estoient-là presens; et toute la compagnie, riches et pauvres, lays, moines, et prebstres, s'aitendoient de manger chacun un bon morceau de ce mouton ; mais Balde considérant la mocquerie, desijà se prépare fort Men, et chuehette en l'oreille de Léonard : «11 sortira, dit-il, tantost une belle farce : tais-toy, je te prie, et t'appreste à rire.» Gingar prend par les oreilles ce mouton et le jette en la mer du haut du navire. Chose merveilleuse, et paradvanture malaisée à croire à la compagnie ! incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n'en demeura une seule pièce, qui ne sautast, et ne se jettast en roau^far ce moyen la mer fat toute couverte de
104 LIYBE ly.— VOYAGE A L'OBÀCLE DE LA DITE BOUTEILLE.
poissons portelajnes, et ces moutons paissoient antre cbose que de l'herbe. Les Tesinois s'efforçoient de les retenir le plus qu'ils pouvoient ; mais c'estoit pour néant : car enfin, tout ce bestail abandoima le vaisseau. Au temps du dektge, les poissons, montez au haut sommet des montages, contemploient les forests, et se promenoient joyeux par dessus les ormes, et peupliers, regardans au dessous d'eux les prez, et les fleurs ^ ; et maintenant le bercail paist sous les eaux Talgue, mange et boit ce qu'il ne veut, et se noyé tout à fait. Neptune lors feit un grand butin, s'esmerveillant d'où estoient descendus tant de moutons : d'iceux il fit un festin aux nymphes et barons de sa court, lesquels s'en farcirent à bon escient le ventre, laissans sous la table les ossements pour les chats.
Balde éclate de rire, Léonard en Lcrève,] et les autres en grongnent. Gingar ne rit point j mais feint estre marri, et rapporte à mal' heur ce qu'il avait fait de guet à pens, et feignoit d'aller secourir ces bestes ; mais au contraire, subtilement il les poussoit en mer ; et vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à luy« tant il sçavoit bien accomoder sa mocquerie. Et parce que chaque mouton, sautant ainsi, chantoît en prononçant 6at, &at, sa misérable mort, de là, la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d'autour ftit par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux Po" posses, et avoient sous leur domination les Malgariens.
vm.
Passons au rédt de Babelais ; nous abrégeons un peu.
Pendant qu'on nous racontait des nouvelles du pays des Lanternois, Panurge prit débat avec un marchand de Taillebourg nommé Dindenault*— On se rappelle que Panurge avait fait vœu de voyager jus-
* Folengo se souvient ici d'Ovide :
Et modo qua graciles gramen carpsere capellae, Nunc ibi déformes ponunt sua corpora phocae. Mirantur sub aqua lucos, urbesque, domosque Néréides ; sylvasque tenent delphines, et altis Incursant ramis, i^tataque robora puisant.
MçUÊimorjphoees h 6.
PANUKOE ET DINDENAULT. ' 105
qa^à roracle avec ses luDettes au bonnet et sans braguette. Bindenaolt s'était moqué de lui.
Yoilà une belle médaille de mari trompé, dit-il. Paburge, à cause de ses lunettes, entendait plus clair qne de coutume. — € Comment serais-je un mari trompé, > dit-il k Dindenanlt, puisque je ne suis pas marié?» Mais ta dois Têtre, toi, à en juger par ta face peu gracieuse.» — «Oui, je le sois et ne voadrais pas ne pas l'être pour toutes les lunettes de r£urope et toutes les besicles de l'Afrique» car j'ai une des femmes les plus belles , les plus avenantes, les plus honnêtes et les plus sages qui soient dans tout le pays de Saintonge, n'en déplaise aux autres. Je lui rapporte de mon voyage une belle branche de corail rouge, longue de onze pouces , qui je lui donnerai pour étrennes. Mais qu*es^ce que cela te fait? De quoi te mêles-tu? Qui es-tu? D'où es tu? Lunetier de l'antéchrist, réponds si tu es de Dieul»
C'est la question que Ton faisait quand on se trouvait en présence de quelque prodige.
— £t si je me faisais aimer de ta tant belle, tant avenajite , tuit honnête et tant sage femme , deinanda Panorge, qu'est-ce que tu ferais, toi qui es de tous les diables ?
— Je te donnerais un coup d'épée sur cette oreille lunetière et je te tuerais comme un bélier.
Il voulut joindre le geste à la parole, mais Thumidite de la mer avait rouillé son épée dans le four reau, il ne put parvenir à la tirer; on s'interposa, on força Panurge et Dindenault de se réconcilier, mais Panurge se promit que le marchand le lui payerait*
La scène ne manque pas de naturel. Cependant la querelle est plus motivée chez Folengo.
* Panurge dit alors à frère Jean et à Epistémon : «Retirez-vous un peu à Técart et soyez attentifs à ce qui vase passer. Il y aura beau jeu si la corde ne rompt. Puis il s'adressa au marchand, et but à sa
108 LIVBE lY.— VOYAGE À l'oRACLB DE LA DIYB BOUTEILLE.
pre race de celui qni porta Phryxas et Hellô à travers THellespont.
Rabelais prête volontiers à ses personnages sou érudition, mais en leur conservant leur caractère. Il y a encore, au moins y avait-il encore, il y a une trentaine d'années, dans les foires de France, des paysans gouailleurs , et cherchant , .comme Dindenault, à éblouir, à troubler, à dérouter leurs chalands, afin d'en avoir meilleur marché, de leur ven* dre à un prix plus élevé ou de payer moins cher leur marchandise.
Par tous les ;champs où ils passent poursuit Dindenault, le blé y vient comme si Dieu y eût passé. Il ne faut mettre marne ne fmnier. De leur urine, on. tire le meilleur salpêtre du monde, et de leurs crottes, sauf votre respect, les médecins de nos pa^s guérissent soixante et dix-huit espèces de maladies, la moindre desquelles est la maladie de St Eutrope, de Saintes, dont Dieu nous préserve et garde. Qu'en dites- vous, notre ami? Aussi me coûtent-ils bon.
— Coûte et vaille S répondit Panurge. Seulement vendez-m^en ud, le payant bien.
— Notre ami, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature qui se trouvent dans ces animaux, même en un membre que vous estimeriez inutile. Prenez-moi ces cornes -là et les concassez un. peu avec un pilon de fer ou avec un landier , c'est tout un , puis les enterrez en vue du soleil, là où vous voudrez, et arrosez-les souvent ; en peu de mois vous en verrez naître les meilleures asperges du monde. Je n'en excepterais même pas celles de Ravenne. Allez-moi dire que vos cornes à vous autres, messieurs les maris trompéS| aient une vertu si mirifique!
Dindenault parle d'après PlitC) qui dit que les
1 Cette expression ne veut pas dire : N'importe son prix et sa valeur, comme l'interprètent les commentateurs ; mais : s'ils valent beaucoup, peu importe qu'ils coûtent beaucoup» Cette locution est encore dHun^^e ordiiûâre en Nonnandie.
PANUBGfi BT DINDÏNAULT. ' 109
cornes de béliers enfoncées en terre, font pousser des asperges sauvages. — Cela n'est vrai que lorsqu'il y a déjà des graines d'asperges dans le sol.
— Patience, répondit Panarge.
«- Je ne sais si vous êtes clerc, mais j'ai vu beanconp de clercs, et de grands clercs, trompés par leurs femmes. Ooi-dà 1 A propoSi si vous étiez derc, vous sauriez que, es membres les plus inférieurs de ces animaux—ce sont les pieds ~7 a un os. C'est le talon, astragale, si vous voulez, dont on jouait antiquement au jeu royal des osselets, qui fit gagner on soir à l'empereur Octavian Auguste plus de 50,000 êcus. Vous n'avez garde d'en gagner autant , vous autres.
— Patience, mais expédions.
— Et, notre ami, mon voisin, que diriez-vons si je vous louais dignement les membres internes, les épaules, les éclanches, les gigots, le haut côté, la poitrine, le foie, la rate, les tripes, }» vessie dont on joue à la balle, les côtelettes dont on fait, dans le pays des Pygmées, de beaux petits, arcs pour tirer des noyaux de cerises contre les grues.
— Allons ! dit le patron de ta, nef au marchand, c'est trop barguigné. Yeads*iui tes moutons, si tu veux ; ai tu ne veux pas, ne l'amuse plas«
— Je veux bien lui en vendre pour l'amour de vous, mais il paiera trois livres tournois de la pièce, en choisissant.
C'était un tiers^ en plus de la valeur ordinaire.
— C'est beaucoup, dît Panurge. En mon pays j'en aurais bien cinq, même six pour cette somme. Prenez garde que ce ne soit trop. Vous n'êtes pas le premier de ma connaissance, qui voulant devenir trop tôt riche et parvenir, est au contraire tombé en pauvreté et même quelquefois s'est rompu le cou.
— La fièvre quartaine pour toi, lourdaud, dit le marchand. Le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus que le meilleur de ceux que les Coraxiens en Espagne vendaient un talent d'or la pièce. Et que penses-tu, ô sot à la grande paye, que valait un talent d'or ?
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— Benoît monsiear, dit Faanrge, vous échanfitez en votre harnois h, ce que je vois et connais. Tenez, voyez là votre argent.
Panurge, ayant payé le marchand, choisit dans tout le troupeau un beau et grand mouton, qull emporta criant et bêlant ; tous les. autres bêlaient en même temps et regardaient où Ton menait leur compagnon. Cependant Dindenault disait à ceux qui l'entouraient :
U a bien su choisir^ le compagnon! D s'y entend, le gaillard!
«Soudain, je ne sais comment, avant que j'eusse le temps de reconnalre ce qui se passait, Panurge, sans rien dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons criant et bêlant du même ton, commencèrent i se jeter et à sauter en mer après, à la file. C'était à qui sauterait le premier après son compagnon. Impossible de les en empêcher. Le naturel du mouton, comme vous savez, est de suivre toujours le premier en quelque endroit qu'il s'en aille. Aussi Aristote Tappelle-t-il le plus sot, le plus inepte animal du monde.»
Le marchand tout effrayé de ce quMl voyait ses moutons périr et se noyer devant ses yeux, s'efforçait de les retenir de tout son pouvoir. Mais ce fut en vain. Tous sautaient à la file et périssaient finalement ; il en prit un grand et fort sur le tillac de la nef pensant ainsi le retenir et par suite sauver le reste. Le mouton fut si fort qu'il emporta le marchand avec lui dans la mer, comme les moutons de Polyphème le borgne emportèrent hors de la caverne