LITRE IV. — VOYAOE A L'OEACLE DE LA DIVE BOUTEILLE
Pantagruel ^e moque de lui, mais il cberehe Texplication de ce\qu'il entead. Un certain Pétron, cité par Plutarque. dans son traité Des oracles qui ont cessée soutenait qu^il existe plusieurs mondes voisins qui se touchent en forme de triangle équi* latéral. Dans la patte ou centre de ces mondes, se trouverait le manoir de Vérité ; c'est là qu'ha* bitent les Paroles, les Idées, les Modèles et Portraits de toutes choses passées et futures. Le Siècle est alentour. En certaines années, à de longs intervalles, une part de ces Idées et Paroles tombe sur les humains, comme la rosée tomba sur la toison de Gédéon, et une autre partie reste là ^ comme provision jusqu a la consommation des siècles. Un autre philosophe, Antiphaues, comparait les enseignements que Platon donnait aux enfants à des paroles qui , transportées dans les pays septentrionaux, resteraient gelées et fondraient si on les rapportait dans un pays [dus chaud. Les enseignements de Platon, incompris au moment oii les enfants les recevaient, se réveilleraient, se dégèleraient plus tard dans leur intelligence à mesure qu'ils avanceraient en âge. Ne serions-nous point dans un lieu où les Idées descendent sur la terre, ou dans un lieu où des paroles précédemment prononcées peuvent dégeler?
—Ne vous efirayez de rien, dit le pilote, nous sommes sur les confins de la mer Glaciale. Il y eut ici Tan* née dernière une grande bataille entre les Arimaspes et les Néphélibates [gens qui marchent sur les nuages]. Les paroles des hommes, les cris des fem* mes, le hennissement des chevaux et tous les bruits de la bataille se sont gel^ Maintenant l'hiver est passé, la chaleur est venue, le dégel s'opère.
LES PABOLES, GELÉES. .
Pantagruel recueillit quelques-unes de ces paroles, et les jeta sur le tillac, elles avaient la forme de dragées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule , des mots de sinople, d*azur, de sable, des mots dorés.
Les couleurs sont ici désignées par les termes de blason: gueules, c'est rouge; sinople, vert; sable, noir.
Quand ou les échauffait quelque peu entre les mains, elles fondaient comme de la neige et on les entendait, mais on ne les comprenait pas, parce que «c'estoit langage barbare». Une dé ces paroles éclata comme un coup de faucon ou petit canon» — Dqnnez^'nous-en encore, dit Panurge à Panta^ groel. — Donner des paroles , c'est affaire d'amoureux, répondit Pantagruel. — =Vcndez-nous-en alors. — C'est affaire d'avocat. Il en jeta cependant quel* ques poignées sur le pont. On entendit toutes sortes de bruits et de sons ; il y avait des paroles pi* qnantes, des paroles sanglantes, qui retournaient quelquefois contre ceux qui les avaient proférées, sous forme d'une gorge coupée, — c'est-à-dire qu'on coupait la gorge à celui qui les avait proférées. — Mais la plupart des mots étaient inintelligibles.
Les voyageurs avaient pu se flatter que ces mots du passé si bien conservés contiendraient peut-être quelque révélation intéressante; mais ils reconnurent bientôt qu'il n*y avait rien de semblable à espérer de ce côté. Les mots dégelés ne parlaient que de bataille. Pantagruel se lassa bientôt de cette recherche inutila
L'histoire du passé n'est pleine , en effet , que de luttes sans cesse renaissantes, où le plus fort finit par éoraser le plus faible. L^homme a mal usé de sa
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liberté dans le passé , laissons l'histoire de côté. L'histoire des batailles et des guerres est bonne tout au plus à nous avertir de ce que nous devons éviter et n'a rien à nous apprendre sur la question qui nous préoccupe.
Cette invention des paroles gelées aurait pu fournir à Rabelais une foule de détails comiques ; s'il s'en est abstenu, c'est évidemment qu'il craignait de voir son idée disparaître sous la profusion des ornements. Nous avons eu déjà quelques exemples de cette sobriété dans le récit, lorsqu'il tient à marquer plus nettement son but, à Ennasin, à Chéli, par exemple. Ici il devait être d'autant plus disposé à tirer un parti piquant de cette fiction des paroles gelées, que 1 invention ne lui appartient pas. Johanneau cite, dans son édition, deux apologues de Calcagninus — ^ le même qui a déjà fourni l'allégorie de Physis et Antiphysis — où la théorie du disciple de Platon sur les paroles tenues en réserve et se dégelant tout à coup est mise en action. Mais le plus amusant récit de ce genre est celui qu'on trouve dans le Gortigiano^ de Castiglione.
Un marchand de Lucques s'était rendu en Moscovie pour acheter des peaux de martre zibeline» Arrivé sur les bords du Borysthèue [Dnièpre], qui était gelé, il essaya de converser avec tes Mosco* vites qu'il voyait sur l'autre rive, mais c'est en vain qu'il criait de toutes ses forces, ses paroles ne parvenaient pas jusqu'aux vendeurs* et les leurs ne parvenaient pas jusqu-à lui ; elles se gelaient en chemin. Des Polonais qui avaient servi de giiide.au
MESSEB GASTÏ5E OU l'ESTOMAC.
marchand , s'avisèrent d*un expédient/, ils s'établirent sur lé milieu de la rivière gelée, et y allumèrent un grand feu. En arrivant là les paroles se dégelaient, comme la neige qui fond sur les monta gnes au printemps et coule en torrents des deul côtés, — et Ton pouvait entendre parler de part et d'autre. Mais pendant tous ces préparatifs, les Moscovites las de ne rien comprendre, s'en- étaient allés. Quant au Lucquois, il reconnut par les paroles qui lui arrivèrent à la fin, que les Moscovites voulaient vendre leurs fourrures trop cher et il retourna dans son pays.
L'histoire des paroles dégelées a reparu de nos jours dans les Ave/ntwres du baron de Munchhausen.
A la fin (iu chapitre précédeat , Panurge ,' lassé de chercher en vain un sens 9'Ux mots de gueule et de sinople qu'il ramassait, s'est écrié : Plût à Dieu, que sans aller plus loin , j'eusse le mot de la Dive Bouteille!
Ce cri de Panurge est aussi le cri de fatigue du narrateur. Rabelais est évidemment las ici comme à ja fin du second livre, mais il ne veut pas se l'avouer à lui-même; les pages continuent à s'entasser , il y en a encore de charmantes çà et là, mais l'auteur se trouve dans le cas d'un professeur que le sommeil gagne et qui veut pourtant, bon gré malgré, continuer sa leçon. Rabelais s'endort à la fin et termine son quatrième livre, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi il s'arrête là plutôt qu'ailleurs, pourquoi il ne s'est pas arrêté de préférence vingt pages auparavant.
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Une seule escale nous reste à faire jusqu'à la fia du livre, c'est dans Tile de Messer Gaster ou de Pes* tomac. Cette lie au premier abord sembla scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile, mais une fois qu'on fut arrivé au sommet, elle parut si charmante que nos voyageurs se crurent dans le paradis terrestre. À peu de distance ils aperçurent un superbe palais. Ce palais était celui de la Vertu, et son gouverneur était Messer Gaster. L'auteur, dans cette désignation» songeait sans doute à la malesuada Famés de Virgile, à la faim mauvaise conseillère; il est moins difficile, en effet, d'être vertueux si le ventre est pleinement satisfait.
Quant à Gaster , c'est le premier maitre es arts du monde. C'est un souverain impérieux, rigoureux, rond, dur, qui n'a point d'oreilles, qui ne parle que par signes, mais à qui tous obéissent plus vite qu'aux édits des préteurs et aux commandements des rois. Tous travaillent pour lui, mais <il fait ce bien au monde qu'il lui invente toutes arts, toutes machines, tous mestiers, tous engins et subtilitez. »
Il a deux sortes d'importuns à sa cour: les engastrimythes ou ventriloques et les gastrolâtres. Les premiers ne sont introduits ici que pour permettre à l'auteur de raconter les faits de ventriloquie qu'il connaît. Quant aux gastrolâtres, à ceux qui adorent leur ventre et sont prêts à tout lui sacrifier, à ceux qui n'aiment qu'à banqueter et qui croient que tout dans la vie doit se réduire & bi^ boire et à bien manger, Pantagruel a peu de sympathie pour eux, et il &it une sortie contre «ces gens qui ne font rien et se sont pour la terre qu'un poids inutile.» Cette protestatioU) très vive dans la forme, nous montre la vé*-
l'estomac PÈEK de li'iNpUSTRIB. 187
ritable pensée de Fauteur et prouve Que, lorsque dan3 ses prologues, il s'adresEle aux buveurs et aux mangeurs, c'est uniquement afin d'obtenir un passeport pour les audaces qu'il va se permettre, et cacher fia pensée philosophique sous le costume in offensif de la gastronomie.
Les gastrolâtres ont leur dieu , Manduce , un gîgantesque mannequin qu'ils promènent en procession, et auquel ils font des sacrifices très variés. Ce sont des dîners, des soupers, des déjeuners, dont le menu occupe un grand nombre de pages et peut être d'un vif intérêt pour les cuisiniers. On sait que Rabelais aime à se livrer à ces orgies de mots.
Pantagruel voit défiler cette procession avec patience, mais non sans un peu d'ennui.
L'auteur retrouve sa verve pour nous montrer comment Gaster a été le père des arts.
Dès le commâQcemeiit il inventa l'art fabrile , et agrlool-^ tore pour cultiver la terre, tendant à fin qu'elle luy prodai* sist grain. Il inventa Part militaire et armes pour grain défendre, médecine et astrologie, avec les mathématiques nécessaires, pour grain en saulveté par plusieurs Siècles garder et mettre hors les calamités à^ l'air, deguast des bes^ brutes, larecin des briguands. Il inventa les moulins à eau, à vent^ à. bras, à autres mille engins, pour grain mouldre et réduire en farine : le levain pour fermenter la pasté, le sel pour lui donner saveur : (car il eut ceste cognoissance, que chose on monde plus les humains ne rendoit à maladies sabjectz , que de pain non fermenté, non salé user :) le feu pour le cuire, les horologea et quadrans pour entendre le temps de la cuicte de Pain, créature de Grain. Est advenu que Grain en im pays defaUloit, il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en sotre. Il par invention grande mesla deux espèces d'animans, ainç9 et jumenit pour production d'une tierce, laquelle noua
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appelions muletz, bestes plus paissantes, moins délicates, plus durables au labeur que les autres. Il inventa ehariotz et charrettes pour plus commodément le tirer. Si la mer ou rivières ont empesché la traicte, il inventa basteaulx^ gualeres, et navires (chose de laquelle se sont les elementz esbahiz) pour oultre mer, oultre fleuves et rivières naviguer, et de nations l)arbares, incogneues, et loing séparées, Gxaio porter et transporter.
Mais après avoir célébré les inventions et découvertes sérieuses, voici un chapitre ou deux, où l'auteur accumule une série de recettes et prétendues découvertes des plus saugrenues. Il nous enseigne, par exemple, l'art d'évoquer la pluie des cieux en répandant une certaine herbe sur le sol; l'art d'arrêter en l'air l'averse prête à tomber ou de la diriger sur la mer; l'art d'arrêter un troupeau de chèvres qui s'enfuit à toutes jambes , en mettant une branche dte panicaut dans la bouche de la dernière ; Fart de tirer un coup d'arme à feu contre quelqu'un sans qu'il coure le moindre danger en plaçant sur le trajet un aimant, lequel attirera la balle, à condition qu'elle soit de fer; l'art de faire retourner les boulets contre ceux qui les ont lancés ; l'art d'ouvrir toutes les serrures avec l'herbe appelée Ethiopis; — on se rappelle que le peuple russe attribue cette propriété à la saxifrage; — il nous explique conjme quoi le sureau qui croît dans un pays où l'on entend le chant du coq , n'est pas bon à faire des flûtes, etc., etc.
C'est à se croire dans une réunion de spirites, un jour qu'on a fermé la porte et qu'on est sûr qu'aucun profane ne s'est glissé dans le sanctuaire*
Il faut reconnaître cependant qu'il y a dans l'accumulation de ces recettes cet air d'ironie que l'au^
LES Iles dis hypocrites et des voleurs. 189
teur sait si bien prendre , et qui vous dit, comme frère Jean : Je n'en crois que ce qui vous plaira.
Cet épisode de Gaster et la sortie de Pantagruel contre les gastrolâtres venant après la bataille de Quaresmeprenant et des Ândouilles , du Maigre et du Gras, a pour but de montrer que ce n'est pas au nom de la gourmandise, que ce n'est pas comme gourmet, que Babelais proteste contre l'obligation d'observer l'abstinence ; ce n'est pas non plus uniquement au profit de l'hygiène — quoique^ dans le livre suivant, il fasse intervenir cette considération^ — mais à un point de vue tout à fait général ; il juge la mortification inutile et croit que jeûner est une mauvaise manière d'honorer Dieu. Ce qu'il prêche, c'est la modération en toute chose: Jouissez de tous les biens que Dieu vous donne, n'en abusez pas. Tel est le résumé de sa morale.
xxin.
On s'est remis en marche. Calme plat. Chacune s'occupe suivant son goût. Pantagruel s'était endormi, tenant en main ce roman grec mystique d& Théagène et Charidée qui, plus tard, enchantait Bacine écolier; Epistémon prenait la hauteur du soleil ; frère Jean surveillait la cuisine et calculait l'heure d'après l'état de cuisson des mets; Panurge faisait des bulles de savon ; Carpalim fabriquait un moulin avec une coquille de noix, etc.
On passe devant l'Ile de Chaneph. — Quelles gen» Thabitent ? demande Pantagruel. — Des hypocrites, des chattemites, des hermites, des cagots, tous pauvre» gens vivant des aumônes que les voyageurs leur donnent, n y a pareillement des bypocritesses, chattemi-
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tesses, hermitesses, et des hypocritillons, chatteiàitîllons et hermitillons. — Passons outre, s*écrie-t-on, tout d'une voix. Pantagruel envoie une aumône aux habitants et habitantes et poursuit son voyage. On cause de choses et d'autres : A (fuelle heure fautil dîner ? « Le riche quand il a faim , le pauvre -quand il a de quoi. » On discute sur les poisons et les animaux venimeux. On rappelle à ce propos qu'Euripide a dit: Contre la plupart des animaux venimeux on a trouvé un remède, mais contre la 3nauvaise femme il n'y en a point.
Une autre île apparaît ; c'est celle de Ganabin ou des^ voleurs ; frère Jean est d'avis d'y descendre^ Pantagruel est d'avis contraire; quant à Panurge, vil a peur selon sa coutume , et pour ne pas être forcé d'aller à terre, il va se cacher au milieu des provisions. Jean propose, pour lui jouer un tour, de faire partir tous les canons de la flottille. Le moyen réussit ; on voit bientôt Panurge paraître pâle, défait, en désordre, et étreignant, sans savoir ce qu'il fait, un chat qui l'égratigne pour lui échapper-
On lui conseille en riant d'aller changer de toilette, et c'est là-dessus que se termine le lîvre^
C'est le cas de dire :
Belle conclusion et digne de l'exordel
Rabelais ne savait pas mieux finir un livre que Lamartine, comme orateur, ne savait finir un cÛscours . Ste-Beuve dit à ce sujet :
Aux instants où Homère bouffon sommeille , il lui arrive de prolonger machinalement et comme en rêve cette liilarHé sans motif et de la pousser jusqu'à la satiété et au dégoût. C'est comme un chantre aviné qui continue de ronfler sur un iseul ton, sur une seule rime, ses litanies jubilatoires.
LE QUATEIÈMB LIVKE. 191
Sainte-Beuve ajoute que cela arrive souvent, ce mot est de trop ; mais l'appréciation est juste, quoiqu'un peu sévère, pour toute cette fin du quatrième livre,
Nous récapitulerons à la fin les différentes étapes du voyage. Nous nous contenterons ici de faire remarquer que les premières étapes nous offrent tour à tour chacun des cinq sens en activité : la vue à Medamothiy l'odorat à Ennasin, les. lèvres à Ghéli, le toucher, s'exerçant d'une manière peu agréable sur le dos des Chicanons, à Tohu-Bohu; le sens de l'ouie est satisfait par les paroles dégelées, et le goût trouve une ample pâture dans le domsûne de messer Gaster. C'est une série que Rabelais s'amuse à développer , sans préjudice d'une idée plus sérieuse.
On peut trouva aussi dans ce voyage la série des sept péchés capitaux, mais avec moins d'évidence. L'orgueil est représenté par le géant Bringuenarilles, l'Avarice par les Chicanons, l'Envie par les Ândouilles soupçonneuses, la Gourmandise par les Gastrolfttres , et la Paresse est figurée sous une de ses formes les moins aimables, la Làcbeté, sous les traits de Panurge pendant la tempête, la Colère peut être représentée par frère Jean en présence de cette peur de Panurge ; quant au dernier des péchés capitaux, celui que nous n^avons pas nommé, nous n^avons fait que l'apercevoir ; nous le retrouverons plus en relief au livre suivant chez les moines.