‹ Rabelais et ses œvresChapitre 64 sur 134 · LES EMBLÈMES · texte numérisé non relu

LES EMBLÈMES

passer par quelques-unes des cérémonies symboliques qui précédaient Tinitiation aux mystères du paga^ nisme.

Les voyageurs passèrent d'abord à travers un vignoble composé de toutes les espèces de vignes : Falerne, Malvoisie, Muscat, Beauiie, Grave, Nérao^ etc., etc. Chaque vigne portait à la fois ieuille , fleur et fruit, comme les orangers de San-Bemo. La lanterne leur dit de manger trois grains de chacune , de mettre du pampre dans leurs chaussures et de prendre une brandie verte dans la main gauche. On passa eBSujte sous un arc, un véritable arc de triomphe de buveur, où Ton avait sculpté des bouteilles, des coupes, des verres de toutes formes, avec accompagnement de langues et de jambons fumés, en un mot, de tout ce qui peut exciter la soif et la satisfaire. Cet arc se terminait en une tonnelle couverte de vignes où Ton voyait des raisins, auxquels Tart du jardinier avait fait prendre toutes les couleurs. Cette tonnelle était terminée par trois vieux lierres bien verdoyants et chargés de baies , dont les voyageurs se firent des chapeaux albanais.

Pantagruel fit remarquer que, chez les Romains, une prêtresse de Jupiter n'aurait pas eu le droit de passer sous cette treille. — En effet, dit la Lanterne conductrice, en passant sous la treille, elle aurait eu le raisin , le vin au dessus de la tête ; symboliquement , elle aurait été dominée par le vin. Or < tous personnages qui s'adonnent et dédient à la contemplation des choses divines, doivent en tranquillité leur esprit maintenir hors toutes perturbations II 17*

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de sens, > et, il n'est rien qui trouble plus rintelligenee que le vin pris en excès. C'est pour eette raison que je vous ai fait mettre du pampre dans vos chaussuresi afin que la prêtresse de la Dive Bouteille voie que, bien que vous ayez passé sous cette treille, vous n'en foulez pas moins le vin aux pieds et que vous méprisez ceux qui en abusent.— Je ne suis point clerc, dit Jean, dont bien me déplaît, mais je comprends l'emblème. La Révélation — un catholique eût dit l'Apocalypse — la Révélation nous parle d'une femme qui avait la lune sous ses pieds ; on m'a expliqué que cela voulait dire qu'elle était d'une nature et d'un caractère opposé à celui des autres femnies, qui l'ont dans la tête. Nous devons de même tenir le vin sous nos pieds afin qu'il ne nous monte pas à la tête çt ne nous pousse pas à faire des sottises.» Les voyageurs entrent dans un passage souterrain «par un arceau incrusté de plâtre, sur lequel on avait peint une danse de femmes et de Satyres autour du vieux Silène, riant sur son âne.» Cette entrée rappelle à Rabelais la Cave peinte qui se trouvait à Chinon sa patrie, à Chinon, la première ville du monde. — Pourquoi la première ville du monde ? demande Pantagruel. — Parce qu'elle s'appelait autrefois Cayno ou Caynon, preuve qu'elle fut fondée par Caîn, qui, suivant l'Ecriture , bâtit la première ville. — H n'y avait rien à répondre à cette étymologie. Cette Cave peinte dont nous parle Rabelais, était un cabaret renommé, oit l'on ne descendait pas, mais où l'on montait, dit un ancien commentateur^ par autant de degrés qu'il y avait de jours dans l'an ; elle était creusée en terre cependant, mais auprès du château fort, qui est sur une hauteur.

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Le gouverneitr de laBouteîlte yint au devaut Ae^ voyageurs avec sa gaide, composée de boateillons. En les voyant conduits par la Lanterne; le lierre en téte^ le tbyrse en main et le pampre sous les pieds, il donna' l'ordre de les Mre entrer.

La Lanterne les mena deranit un grand escalier de marbre ^n'il fallait descendre. Elle leur fit remar* quer que-les marches étaient disposées dans tin ordre savant. II y avait une marche et un repas, puis deux marches et un repos» trois marches et un repos ; quatre BiarcheB et np. repos, en tout dix. Multipliez chacune de ces marches par dix, dit la Lant^ne. — Nous aurons dix, vingt, trente et quarante, en timt cent, dit PantagrueL ^*^ Ajoutez à ce nombre le premîef cube fonuié en débets ; de F unité , c'est^à-dfire huit* Quand nous aurons compté ce nombre de marches, MUS serons à la ports du tettpfe.

Ces chiffres 8ont tirées du Timée de Platon et du traité de Plutarque de la Création de Vâme. Nos lecteurs ne tiennent probablement pas beaucoup à ce que noua leur expli^ona les raisons qui les ont fait efaeîsir.

En descmidasik ce lonig escalier qui s^enfonçait 80U6 terre sans antre cTarté que celle de la Lan-» t^me coadoctriee, Panurge fut repsie de ses ter^ reurs. — C'edt tont au moins le trou de StPatrice en I^Mkle, disait-il r ou rantve de Tropbomiua en Béoiîe.

Nous avons d^ parlé de ces. deux portés de l'ani'tre monde V Tune conduisant; disait-on, dans les En^ fers helléniques, l'autre dans le Purgatoire et f Enfer des chrétiens* Le trou de St- Patrice est fermé ou à peu près , Pantre de Trophoniiis n*a pas été

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exploré depuis longtemps, que nous sachions du moins:; mais on a retrouvé tout récemment le <mantéion», le couloir prophétique, du temple de Délos, sorte de passage gigantesque, creusé naturellement dans le roc, oîi les vents s'engoufifr^t avec des bruits étranges et effrayants \ Le palais souterrain où la Dive Bouteille rend ses oracles est d'un caractère plus aimable et ne nous réserve aucune surprise effrayante.

Arrivé à la 78* marche ~ c'est le chiffre sacramentel de l'auteur — Panurge n'y put tenir : «Dame mirifique ^ s'écria-t-il , .retoui;0ond sur nos pas , je vous prie ; j'aime mieux ne jamais me marier. Ce doit être ici le Ténare par. où Ven va en enfer. Il me semble entendre Cerbère ; je n'ai en lui aucune dévotion ; retemrnons, je vous prie. Si c'est la fosse de Trophonius, les.L«nures nous mangeront tout vifs, comme ils mangèrent le hallebardier Démétrius.»

Ce hallebardier, comme il rappelle, périt en effet dans l'antre mystérieux, mais il ne fut pas mangé ; la peur fait extravaguer le pauvre Panurge.

Frère Jean lui fait honte de sa poltronnerie , et lui déclare qu-il le prend sous sa proteetîofl. — Je ne crains pas les dial^s, dit Irère Jean ; je ne crains que leurs cornes. — Les cornes ! c'est aussi ce que craignait Panurge, qui échange avec Jean quelques plaisanteries sur ce sujet. Les deux amis font même tant de bruit que la Lanterne les prie de se taire. ^Favete linffuia^ leur dit^elle. C'est le moment de garder le silence par respect pour le lieu où nous sommes».

* Voir Fr. Delaunay, Mimes et Sibyïïes dans Vantiquité jude<hffrecquey in 8», 1874.

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Au bas de Tescalier, ils se trouvèrent en face d'un portail de fin jaspe , d'ordre dorique , sur lequel était écrit en lettres d'or ioniques ou grecques : *Ev dtvo) aXvjQeta. [In vino veritos, la vérité est dans le vin.] Les portes étaient d'airain, massives, à petites vignettes enlevées et émaillées mignonnement. Elles étaient complètement fermées, mais à l'aide d'un ressort que la Lanterne conductrice mit en mouvement, elles glissèrent doucement en arrière , non avec fracas , mais avec un léger murmure, parce que le mouvement se faisait sur un cylindre roulant, adroitement travaillé.

Les deux battants /se refermèrent de la même façon. Le principal moteur de ces portes était un aimant, qu'un ressort approchait ou éloignait au besoin, et qui, si nous comprenons bien la pensée de Fauteur, agissait à la manière des électro-aimants employés aujourd'hui dans l'industrie.

Près des portes, les voyageurs admirèrent deux grandes tables «d'aimant indique» bleues et polies, sur lesquelles étaient inscrites deux sentences, l'une en latin, l'autre en français, mais toutes deux tra* duites du grec :

PUCUNT VOLENTEM ]^ATA, NOLENTEH TRAHTJKT (Sénèque).

[Les Destinées mènent celui qui consent, elles traînent

celui qui refuse.]

TOUTEâ CHOSES SE MEtTVEKT EN LEUR VtS,

xn.

Le pavé du temple où ils étaient entrés ^ait en mosaïque et représentait du pampire et des ttàr

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sins avec de petits( lézards , de petits limaçons courant ou glissant parmi les branches, tout cola fait avec tant, d'art que les voyageurs levaie^t iuvolantairement leç pieds pour ne pas écraser les objets figurés. La voûte et les piurs étaient également en iQosaïque et représentaient les victoires de Bacchus dans les Indes. Le dieu était sur un char traîné par des tigres et entouré d'une multitude de Bâchantes, Thyades, Mén^des, etc. — L'auteur les compta, il y en avait 69, 227. L'avant-garde était commandée par Silène, petit vieillard, tremUaiit, i;ourbé, gras^ ventru, etc. «Sa compagnie était de jeunes gens agrestes , cornus comme cheyreaux , pruels comme lions, toujours çbautans et dansans la cordace . ,> L'auteur les a comptés aHSsi ; U y en avait 85,133. Fan mâchait à iVnère-garde- D'autres tableau;^ représentaient la bataille et le triomphe du dieu. A quelques détails pr^9, ces descriptions sont prises de Lucien,

Une lampe sjj^pdide éclairait, ppo^mç un soleil, les ti^bleau^ et tout le temple souterraip» Cette lampe figure la splendeur al}6gqriq^e de l'empire de la vérité. Elle avait une mèche 4'asbeste, qu'il ét^i^it inutile de renouveler, L'q^uteur nous dit que l'huile n avait pas besoin non plus d'être renouvelfte, et il prétend qu'une lampe à huile également inconsumptible existait dans le temple de Minerve Poliade, qui se trouvait sur l'Ai^ropple d'Athènes , non loin du ParthénoA* ^b^lals ^e ti^ompe. La Itunpe de Pallas était seulement disposée de façon qu'on n'avait besoin de renouveler la provision d'huile que tous les atts. Si notre auteur vent faire de cette lampe i l'huile inépuisabie , l'emblème de la vé^

rite , il se trompe eocore. H y a une pirrt de yét rite qui est durable , qui ne ehauge jamais et qi|i peat éixQ repréi^utée par la inècdie d'asbeste; mais U y a des vérités jrelal^ives que rou découvre. 4e trâipfi en temi)6 et qui doiivent iàtre itfoutées à Ja vérité généiraie, et amt sy^iboUsées par Thulle qu'il faut de temps à ftutre ajouter dans le réserva.

Au dessus de la hm^» oei»itrale, de la lampe «olaire, étaient suspendues quatre petites kmpes de moindre étlat, et le jeu de ces lumières dHntensf té différente tombant sur les marbnçs, les miosaïques, le» pierres précieuses, y produisait des reflets bjzarro^ rt elMirmaDts et une aérie de gracieux arcs-ren^cieL

Sur la partie renflée de la lampe cristalline 1 lartiste avait ciselé «une pirompte et gaillarde bataille de petâts eofaots nus, monibés .sur de petits chevaux avec laiices et virplets {ou Um de flèches] de.pampve^ avec gestes et efforts puérils, tant ingénieusement par ai^. exprimés, quejaature mieuK ne le {HMurrait » -^^ Ces enfants sont aussi un symbole^ en Viçrtu d« pitOForbe: Zn» vérité est déns la hQuehe dès 0i9ftmt$.

xni.

PeBJbuDft que lies voyageurs conaidéraient ces eb* jets, la prêtresse dâ la JBoateiUe, Bacbuc,. avte. sa cûmpagaie. s'avança vers eux, la face joyeuse et riante. Elle les mena ui^èB d'une foirtaine «erveilleuse qui sourdait »au miUeu du temple. Il senôt trop long .de la décrire , mais on ne trouvait dans les cdl0DBesiet<la&s lamatiâredost elles âtaient fUtes les nombres lat les métaux nacrés* Il y avait entre autrèa» parnfi les ornements, une statue dé

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