LIVRE III. -- I. LE MARIAGE DE PANUBGE
dibilîs n'cîst pas de l'invention de Rabelais. Il en a trouvé l'idée dans Plutarque, mais il l'a appliqué au mariage, et a attribué à la Jalousie ce que l'écrivain grec attribue au Deuil. On sera peut-être bien aise de trouver ici ce passage de Plutarque. Nous citons toujours la version d'Amyot * :
On lit qu'un ancien philosophe s'en alla un jour visiter la reine Arsinoé, laquelle demenoit deuil et lamentoit un sien fils qui luy estoit decedé, et luy fit un tel conte :
Du temps que le (prand Dieu Jupiter distribuait ses honeurs et dignitez aux petits Dieux et demi-Dieux, le Deuil ne s'y trouva pas d'avanture présent avec les autres \ mais après que toute distribution fut faite, il y arriva et demanda à Jupiter sa part des houeurs aussi bien comme les autres. Jupiter se trouva bien empesché, pour avoir jà tout employé et donné aux autres; parquoy n'ayant autre chose que luy bailler, il lui bailla l'honeur qu'on tait aux trespassez, ce sont les larmes et les regrets. Or tout ainsi comme les autres démons et petits Dieux aiment ceux qui les honorent, aussi fait le Deuil. Parquoy si tu le méprises, Dame, il ne retournera jamais chez toi; mais situ le sers et honores diligemment des honeurs et prérogatives qui lui ont esté données, qui sont regrets, larmes et lamentations, il t'aimera bien et t'envoyra toujours de quoi le servir et honorer continuellement.
Ce conte est très ingénieux dans Toriginal, mais l'application qu'en fait Bondibilis est plus ingénieuse encore.
Ha I ha ! dit Carpalim en riant, c'est là un excel* lent remède, et j'y crois. Le naturel des femmes est tel qu'elles ne désirent rien avec tant d'ardeur que ce qui leur est défendu. — C'est vrai, dit le théologien, quel est le premier mot que le tentateur dit à Eve ?
* Consolation envoyée à Apollonius sur la mort de son fils. iEworea nuMraJes, I, p. 806.
LE FEUIT DÉFENDU. , 29
il lui par^e de la défense de manger du fruit de l'arbre de tout savoir, comme s'il eût voulu dire : Cela t'est défendu, donc tu dois le faire, autrement tu ne serais pas femme. »
A propos du fruit défendu et de la curiosité des femmes, Ponocrates fait un conte qui a été très souvent répété depuis, mais que Rabelais n'a pas inventé, non plus que beaucoup d'autres qui ornent son livre. Celui-ci figure dans plusieurs sermons prêches au moyen-âge.
«J'ai ouï coûter que le pape Jean XXII passant un jour par le couvent de Fontevrault, fut prié par l'abbesse et des mères discrètes de leur accorder la per-; mission de se confesser les unes aux autres, disant qu'il y a certains péchés qu*il est difficile de dire à des hommes, et qu'il serait meilleur sous tous les rapports de ne les confier qu'à des femmes, sous le sceau de la confession. — Il n'y a rien, dit le pap0, que je ne sois disposé à faire pour vous, mais j'y vois une difficulté, c'est que la confession doit être tenue secrète. Seriez- vous capable d'accomplir cette condition? — Parfaitement, dirent-elles, et mieux que les hommes. Au jour propre, le saint père leur donna en garde une boite dans laquelle il avait fait mettre une petite linotte, les priant doucement de la serrer en quelque lieu sûr et secret, leur promettant, foi de pape, de leur accorder ce que portait leur requête, si elles gardaient la botte secrète, et leur faisant défense rigoureuse de l'ouvrir d'une façon quelconque, sous peine de censure ecclésiastique et d'excommunication étemelle. La défense ne fot pas sitôt faite, qu'elles grillaient en leur entendement d'ardeur de yoir ce qui était dans la boite.
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et il leur tardait que le pape fût hors de la pori pow y regarder. Le saint père, après leur avoir doi fié sa bénédiction, se retira. Il n'avait pas fait tro: pas hors de Tabbaye que ces bonnes dames aecou rurent pour ouvrir la boîte défendue et voir c qu'elle contenait. Le lendemain le pape vint et elle s'attendaient à recevoir F induit; mais avant d'e: parler, il commanda qu'on loi apportât sa botte Elle lui fiit apportée, seulement l'efseau n'y était plu£ — Vous voyez bien, leur dit-il, quSl vous sera impos sible de garder le secnft de la confession puisque vous n'ave2 pu vous tenir pendant un jour de diercher le secret d'une boite que je vous avais tani recommandée. >
Cette historiette a été souvent te^oduite, en prose et en vers. Une des phis jolies rédactions est Celle de Grécourt : La Linotte de Jfetm XXIL Grécourt s'amuse à décrire l'agitation des nonnes après le départ du pape:
On dormit peu; le lendemain l'office, CoauM on peut croire, alla tout d» trayers. Peut-on suture 4 tant de soias divers ?... Ah 1 dit l'abbesse à la gent attroupée. Le pape joue à nous faire sécher, Quel grand secret a-t-il à nous cacher?... Il fait traimeut un grand honneur aux nonnes I Ponr nous venger, ouvrons ; qui ièdira ? Gomma elle était, on la refermera.
n sortit de la bette une linotte,
Qui tout à coup prit son vol au pktfoiid. Fit ea sifflant trois rondes auteur d'«Ues« Puis, par un trou, is'enfuit à tire d'ailas.
Le pape arrive et, trouvant la botte vide, dit aux
^ CEuvres âikerses de M, de Grécourt, éd. Oftsin, I, p. S6.
LB SALAÎftfS DV MÉDECIN* dl
religienses qtre teur induit s'est envolé avec Toiseaiu
Tant mieux, reprit tout lias une nonnain, Je n'étais pas pour la métamorphose, Un confesseur est toujours quelque chose.
Epîstêmon appuie cette anecdote par Tanalyse de la âkrce de la Femme mu^e^ jouée autrefois à Montpellier par Rabelais et ses amis» (Voir L, p^ 66.)
XÎII.
Bevénons à nos moutons, fit Panurge. Ainsi votre ayia est, dit-il à Rondibilis>r (pjt% je me marie sans mfe préoccuper si je serai ou non trompé par ma femme. G^est à merveille, mais je crois qu'au jour de »es n^es vous serez «empâch^é ailleurs par vos pratiques ; ne vous -dérange» i>as; — je vous enverrai du rillé à votre maison et vous serez toujours notie> an. ^
Pui$ il s'iapprocha de lui et lui mit dans la main, sans mot dire, quatre nobjes à la rose — (quatre pièces de cinq francs), — Bondibilis les prit très bien, puis il lui dit en effroi et comme indigné: < Hé, hé, Monsieur, il ne fallait rien. Ghrand merci, toutefois. De méchantes gens, jamais je ne prends rien; mais des geius de bien, je ne refuse jamais. Je suis toujours à votre commandement, — En payant, dit Panurge. — Cela s'entend, répondit Rondibilis.
Ce dernier trait a été souvent imité. On lit dans Régnier :
Si j'eusse étudié OaUien, Hîppoctttte,
je pourrais
former une ordonnance,
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Contrefaire l'honnêtç, et quand viendrait au point. Dire, en serrant la main, dame 1 il n'en fallait point.
{Satyre IV, 60).
Et dans Molière, le Médecin malgré lui^ acte II, scène IX :
Gérante. Attendez un peu, s'il vous plaît. - Sganarelle, Que voulez-vous faire ? - Vous donner de l'argent, monsieur. —iS^anareîle, tendant sa main derrière son dos pendant que Gèronte owvre sa bourse. Je n'en prendrai pas, monsieur. —Monsieur.— Point du tout. — Un petit moment. — En aucune façon. — De grâce. — Vous vous moquez. — Voilà qui est fait. - Je n'en ferai rien. — Hé ! - Ce n'est ;pas l'argent qui me fait agir. - Je le crois.' — SganareUe, le pesant: Cela est-il de poids? — Oui monsieur. — Je ne suis pasun médecin mercenaire. — Je le sais bien. — L'intérêt ne me gouverne pas. — Je n'ai pas cette pensée.
Rabelais avait pu prendre ce détail dans Folengo, qui dit, dans son latin macaronique :
Mox trahit extra TorchoUam [poche] septem quartes, quos prsebuit illi; Cingar eos toUit medicorum more non rogantium.
Le philosophe seul n'a pas été interrogé.
— C'est à votre tour d'opiner, dit Pantagruel à Trouillegan. Panurge doit-il se marier,. oui ou non? — Tous les deux. — Que me dites- vous? — Ce que vous avez ouï. — Me doiS'je marier ou non ? — î^i l'un ni l'autre.
Ici Gargantua entre, précède de son petit chien. L'auteur nous a dit, au livre II, que. le père de Pantagruel avait été transporté au pays des fées par la fée Morgue, comme le furent autrefois « Enoch et Hélye.» Cette expression était de nature à nous faire croire que Gargantua avait passé de vie à trépas, cat on ne sache pas qu'Enoch et Hélye aient