‹ Rabelais et ses œvresChapitre 8 sur 134 · LES SCEPTIQUES · texte numérisé non relu

LES SCEPTIQUES

jaxDais repara sur la terre depuis leur disparition constatée dans les livres saints. Il faut croire que Gargantua arait été plus heureux, puisque nous le voyons ici apparaître tout à coup au milieu de rassemblée, ni plus ni moins que sMl n'avait jamais quitté le pays, et que nous le verrons quelques chapitres plus loin écrire à son fils plusieurs lettres intéressantes. — Chacun se leva pour le recevoir.

Mes bons amis, leur dît-il, faites-moi le plaisir, je TOUS en prie, de ne pas quitter votre place et de continuer vos propos. Apportez-moi une chaise à ce bout de table. DotnezHuoi ^ae je boive ik toute là compagoie. Sur quel propos étiez* vous?

Oa lui explique où Ton en est et Panurge «'adresse de nouveau à Trouillegan :

— Or ça, de par Dieu! dois-je me marier?

— Il 7 a#e Tapparence.

— Et si je ne me marie point ?

— Je n'y vois inconvénient aucun.

— Si je me marie, m'en trouverai-je bien ?

— Selon la rencontre.

— Mais que dois-je faire? — Ce que vous voudrez.

— Si ma femme est sage et chaste, je ne serai jamais trompé.

— Vous me semblez parler juste.

— Sera-t-elle sage et chaste?

— J'en doute.

— Vous ne Tavez jamais vue?

— Pas que je sache.

— Pourquoi doutez-vous d'une chose que vous ne connaissez pas?

— Pour cause.

— Et si vous la connaissiez?

'— Encore plus.

Ici la patience échappe à Panurge. Il appelle un page : «Page, mon mignon, lui dit*il, prends mou II 3

34 l^IYBE III. — I. LE aiABUOE DE PAKUÏtGE.

bon^et, je te le donne, sauve les lunettes, qt va ea la basse-coiir jurer une petite demi-heure pour moi. Je jurerai pour toi quand tu le voudras.»

Cette idée de faire jurer un autre à sa place pour tâcher de prendre patience est trop plaisante pour n'avoir pas été imitée. Nous la trouvons plus d'une fois dans le théâtre comique.

La conversation dure longtemps sur ce ton. Panurge interrogeant, Trouillegan répondant tour à tour oui et non. Panurge perd toute patience à la fin et jure. — Quanta Gargantua, il se lève: «Loué soit le bon Dieu de toutes choses. A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. On peut prendre les lions par la crinière, les buffles ; par le museau, les bœufs par les cornes, le loup par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par le pied, mais ces philosophes ne seront jamais pris par les paroles. » *

Eabelais a tiré de Lucien Tidée de cette scène. On trouve à la fin des Sectes à V encan le dialogue suivant entre un philosophe sceptique, vendu comme esclave, et celui qui vient d'en faire Tacquisition :

— T'ai- je acheté ? — Je n'en sais rien. — Cela est sûr pourtant, je t'ai acheté et je t'ai payé. — Je m'abstiens et ne décide pas la question. — Malgré cela, suis-moi, car tu es mon esclave. — Qui sait si tu dis vrai? — Le crieur, l'argent, le monde qui est ici. - Y a-t-il du monde ici ? ~ Je vais te conduire au moulin et te faire voir que je suis ton maître. — Je ne décide pas la question, etc.

Ces scènes comiques semblent singulièrement chargées; elles le sont en réalité; cependant il n'y a' ici qu'un de ces simples grossissements de la vérité que se permet la comédie. Demandez aux phi-

* Œuvres de Lucien. Tome I, p. 213.

l'atis pu fou. 35

losôphes sceptiques la solation d'une question d!un ^caractère un peu élevé, ils vous répondront: Que saisje ? C'était la devise de Montaigne, et il y est resté fidèle. L'auteur des Essais est un charmant causeur; il est prêt à discuter toutes les questions avec vous, ^n semant à flots les traits d'esprit, les recherches ^e l'érudition, les anecdotes piquantes ou instructives. En fermant le livre, vous êtes enchanté de votre interlocuteur; mais que vous a*t-il enseigné? Il a fait passer devant vos yeux les raisons qui militent pour telle ou telle opinion, mais il n'a oublié aucune des raisons qui militent contre ; il vous a éclairé sans doute, mais si vous attendiez de lui une réponse précise, vous avez été trompé dans votre espérance- Tout au plus vous a-t-il donné un conseil indirect et enveloppé.

Or, c'est une réponse précise que réclame Panurge. Cette réponse, la philosophie ne la lui donne pas, non plus que la médecine, non plus que la théologie. Les trois sciences se déclarent également incompétentes quand il s'agît de prédire l'avenir.

. Ce serait maintenant au jurisconsulte a formuler .son avis, mais il ne s'est pas présenté. Nous en saurons la raison plus tard. En attendant, achevons l'histoire des consultations de Panurge.

Pantagruel, le voyant pensif, lui dît : < Vous avez consulté tous les sages sur le sujet qui vous préoc* cupe. Je vous conseille, pour n'oublier personne, de consulter un fou. Les fous ont quelquefois du bon. >

Un sot quelquefois ouvre un avis important,

a dit Boileau, traduisant l'adage latin ;

86 LIYBE m. — 1. LK KÀBIAOE DB PANURGE.

Sœpe etiam fittiltos fuit opportooa locutas.

€ Jô VOUS en citerai un exemple, potursuit Pantagfue].

« Un porteballe s'était airdté près de la Iwutiqiie d^m rôtisseur et mangeait son pain à la fumée du rôti. Le marchand le laissa faire, mais, quand le repas fut fini, il demanda à être payé. Le porte balle se récria. Joan, fou du roi, passait en ce moment : on le fit juge du difiérend. Il demanda an gueux une pièce d argent ; celui*ci la lui donna. Joan la. pesa, la fit sonner, l'examina minutieusement; la foule le suivait d'un œil attentif, le rôtisseur attendait toujours. Le fou, prenant alors un air solennel^ dit : < Les parties sont quittes : le i<(tisseur a fourni «u porteballe la fumée de ses mets, le porteballe a fait entendre au rôtisseur le son de son aident.»

Don César de Bazan a lu son Rabelais :

Souvent pauvre, amoureux, n'ayant rien sons la dent, J'avise une cuisine au soupirail ardent, D'où la vapeur des mets aux narines me monte; Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, Et trompant l'estomac et le cœur tour à tour, J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour.]

(Buy Bku, J, 2.)

Panurge accueille l'idée de Pantagruel. On convient de consulter Triboulet, fou de François I*', et tous deux se mettent à énumérer les qualités de Triboulet à la manière d'une litanie récitée par deux assistants.

Fou de nature, dit Pantagruel,

Fou seigneurial, répond Panurge ;

Fou jovial, — fou de haute gamme ;

Fou impérial, — fou papal.

Chacun des interlocuteurs parvient à rattacher

RABELAIS ES XOLIÈBS.

105 épithètçB au nom ivt fèa. Nos ancêtres parais- ^sent s'être fort amusés de ces énumérations disposées en litanies^ car Rabelais y revient souvent, sans, grand intérêt pour nous.

On consulte donc Triboulet en lui apportant des présents appropriés & sa profession. On n'en peut tirer que trois mots. Pantagruel les interprète contre Panurge ; celui-ci les trouve favorables.

L'homme d'instinct n'a pas non plus répondu à la question des chercheurs; on décide alors qge l'on ira ooBSultor l'oracle^ d^ h Dive Bouteille.

On sait que Molière a. pwté sur le tkéâtre comique la grande consultation de Panurge. SgaMr relie, dans le Mariage for^é^ rencoi^re son ami Géronimo et le consulte pour savoir s'il doit sa ma-* fier ; Géronimo, qui joue ici le rôle de Pantagruel, loi conseille d'abord de n'en rien faire; mais le TOTEiit décidé ou à peu près à passer ouirct, il lui dit de' c(m8ulter deux docteurs fiimeux^ ses voisina^ L'on est un scélastiqne armé pour la disputei, à ehen val snr les caîtégoriies : et tes raifloniMDiwUs W harbara et en ioroZ^ion; il récouto i peine, puis il lui ofte de parler différentes langutiB^ souYonif de la rencontre de Panaige et de Pantagruel L'au* tre docteur est un souque, qui répond à peu i^ràs comme TrouiUegan :

SganareUe. - J'ai envk de irm madcr. - Marphurius. Je n'ea sais rien. ~ Je tous le dis. - Il se peut faire. ~ La fiUe que je reux prendre esi fcort jeune et fort beUe.- Il n'est pas impossible. - Ferai-je bien om mal de l'épouser ? - L'on. ou l'antre. * J'ai une grande inclination pour la fille. - Gela peut être. - Le père me l!a accordée. -^ Il se pourroit. -

38 LIYBE III. — L LR XABU6S DE PAKUSOB.

Mais en l'époQBant , je eraing d^ôtre trompé. - La chose est faisable. — Mais que feriez-vous si vous étiez à ma place?- Je ne sais. - Que me conseillez-vous de faire? — Ce qu'il TOUS plaira, etc.

Sganarelle, impatienté, finit par lui donner des coups de bâton.

Il aperçoit ensuite deux bohémiennes, et il leur pose aussi la question de Panurge: Dois -je me marier ?

Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille — qui sera aimée et chérie de tout le monde — qui te fera beaucoup d'amis — qui fera Tenir l'abondance ches toi — qui te donnera une grande réputation.- Mais serai-je... tram' pé? — Trompé ? — trompé ? , ,

Les Bohémiennes chantent, dansent et s'enfuient sans répondre.

Ces diverses scènes relèvent directement de Ba* bêlais*

xvn.

Un poète comique, un pen p&le, mais gracieux et facile, CoUn d'Harleville, 1 auteur de M. de^Cruc et du Vïetùx GéHbataire^ a rimé aussi une con« snltation matrimoniale qui procède de Rabelais. C'est un souvenir de Panurge consultant les clo^ ches et surtout PantagraeL Les réponses ne sont pas en édio, mais tous les vers masculins de la pièce sont sur une seule rime :

Je viens vous consulter, compère Sur vn point des plus délicats :

Je veux me 'marier, Lucas, Me conseiUez-vons de le faire?

— £h oui, mariez-TOus, Colas.

- Si j'allais faire nne sottise?

81, quand j'aurai sauté le pas.

BABËLAIS ET COLIN d'HÀRLEYILLE. 39

J'en allais enrager tout bas ?

Parlez-moi donc avec franchise.*

— Eh bien, ne vous mariez pas.

— J'en ai cependant grande envie, Mon amoureuse est si jolie !

C'est Babet, la fille à Thomas, Morgue ! je l'aime à la folie.

— Ah! ah 1 Mariez-vous, Colas.

Mais Colas a les mêmes appréhensions que Panurge : ^

— Oui, mais de ma femme peut-être Un grivois lorgnant les appas...

[Des maris trompés je fais cas], Mais pour rien je ne voudrais l'être.

— Oh 1 ne vous mariez donc pas.

C'est la phrase de Panarge : «J'aime bien les maris trompés^ ils me semblent gens de bien et les hante volontiers; mais, pour mourir, je i^e le voudrais être,»

Colas insiste. Il a froid dans son lit en hiver, il trouve que c^est triste de rester seul toute la nuit. — Mariez-vous, lui dit son ami.

— Mais si Babet de haut en bas Me traite et fait le diable à quatre, Moi qui n'aime pas les débats.

Je serai forcé de la battre.

— J'entends. Ne vous mariez pas.

— Aussi quel plaisir quand on baise Deux ou trois marmots gros et gras De sa façon 1. J'en mourrais d'aise.

-* Allons, mariez-vous. Colas.

— Mais, si ma femme trop féconde En mettait dix ou douze au monde.

Voici bien un autre embarras ?

— Peste 1 ne vous mariez pas.

— Ecoutez donc, Lucas, j'espère Que, quand je serai vieux et las Ces enfants nourriront leur père.

40 LIYBE m. — I. LE VABIIOE DE PAKVBGE.

— C'est vraL Mariez-Tons, Colas.

— Mais^la mort, qui frappe à toute heore. N'a qu'à me rendre veujt... hélas 1.

Compère, il faudra que j'en meure.

— Parbleu ! ne tous mariez pas*

C'est le dernier mot de Lucas, Colas se f&che contre le donneur d'avis, mais il en fait à sa tête :

Or ça, messieurs les arocats, A loisir discutez le casi En attendant je me marie.

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