‹ Rabelais et ses œvresChapitre 79 sur 134 · L'ART CHEZ RABELAIS · texte numérisé non relu

L'ART CHEZ RABELAIS

SOlQfAIBE. I. LM TTPI8. — 1. Les géants. Typhon. — 2. Folyphëme ch«B Homère, Euripide, Théocrite, Ovide et PoaMin. — 3. Lea néants de Hnon de Berà—u». — 4. Lee géante de Palci. — S. Les géants de Rabelais. —6. Orandgousier, Gargantua, PantagrneL — 7. Les bons rois. — 8. Les mauvais rois. — 9. Frère Jean. — 10. Le père Jean de Domfront. — 11. Les Aieux de Figero. — 12. Les paysans madrés: Sancho Pansa. — 13. Cervantes et Ra* belaii. — 14. Figaro. ~ 15. Le neveu de Rameau. — 16. J. Janin et le iVeee» ée Rumeam. — 17. Rabelais, Diderot et Beaoma^ chais. — 18. Les compagnons de Pantagruel. — 19. Portraits divers.

II. LA COMPOSITION. — 20. La composition au XVI« siècle. — 21. Les scènes comiques chez Rabelais. — 22. Le récit. £e BiohÊten et Mereure, L*as8emblée des dieux. — 23 et 24. Suite. — 25. La (Bble d*Esope. — 26. Oitation de Lucien. — 27. Rabelais conteur. — 28. Manlevrier. — 29. Rabelais écrivain.

Nous avons parlé des idées et de la science de Rabelais. Voyons maintenant quelle est la part de Tart dans son œuvre.

Il y a tout un monde dans son roman. Commençons pour préciser ses types. D'autres écrivains d^un mérite moindre en ont créé de plus nombreux, mais il en a créé quelques uns qui sont immortels , et dont on se souviendra tant qu'il existera une littérature française.

Parlons d'abord de ses géants. Il y en a trois dans son livre : le père, le fils et le petit fils.

LES GÉANTS. POLTPHÉHC, 88l

Les géants ne sottt pas rares dans H# émîtes popàlaires, ni surtpvt dans les mythelogies qui Mod racontent Tfaistoire primitite de la terre. Voyons k«pidem^it en ^oî les géants de Bab^is diffèrent de leurs atnés. <

Nois pouvons négliger ces personnfficatibns des forces de la natnre devennes des peiMnnages l^ndairesy ces géants

 qui cent bras longs comme gaules 6értaîent de denx seides éiNtidés, '

ces monstres à cent mains qui entasçèrent montagnes sur montagnes pour escalader le ciel» et ceux qui, à ce que nous raconte Scarron , jetèrent des pierres danp le jardin de Jupiter^ sans malice et en se jouant, lorsqiie

Un dimanche, bon jour, bonn^ opavre.

Typhon anz d^eyenx de conlenyre Aprèef avoir très-bien dtné . . . , Ii^ta tons messieurs ses frères ... A vouloir, pour chasser l'en»!!, Joner aux qnillM avep lui ;

d'où survint la terrible guerre des ^ëux et des géants. * Nous pourrons aussi négliger, comitae n'ayant pas un caractère suffisâinmeiA, aceënttaè Togre aux bottes de sept lieues dont sé débïittassa si heureusement le Petit Poucet. Grlanons parmi les géants que les )^tes ont rendus célèbres.

Jjé plos illiiistrè des géants poétiliués est PoItphème, que nous rencontrons succêssivoibbnt chez

* Le Typhon. (Ënvres de Monsieur ScHi^ron.' Amsterdam, l'/52,inl2. TX)meV.

882 L*ART CH6Z BABSIiAIS. LES TTPES.

Homère, fiuri^f doi, Théocrito et Oiride, poar nom en tenir mu j^ètes d'éclatante reaOnn»ée.

Hoiaère iet Ë^iripide nous présentent Polyphème à peu près dans la mâme situation. Ulysse et ses compagnons ont débarqué dans son lie et vien&eot lui demanda des vivres pour continuer leur navigation. Folypbèoabç^ gui était allé gard^ ses troupeaux, revient ramenant ses vaches, ses chèvres, ses brebis ; il accueille bien les voyageurs, il plaisante avec eux, mais ses plaisanteries sont sinistres. Le lait , le fromage de ses troupeaux lui fournissent une nourriture abondante, mais il n'est pas fâché d'y joindre de temps à autre quelque friandise. Il aime <(la chair fraîche», comme Togre du Petit Poucet, la chair humaine surtout. Il commence par manger bdn nombre des compagnons d'Ulysse, et il le mangerait lui-même, si le prudent roi dlthaque ne parvenait à Tenivrer et à se débarrasser de lui par la ruse. Polyphème est donc une sorte d'être intermédiaire entre l'animal et l'enfant, que m forée a rendu féroce, qui est rusé jusqu'à un certain point, mais^ peu intelligent et facilement dupéu

. Chez Thépcrite et chez Ovide ', Polyphème est devenp amoureux ; il s'est épris de Galatée, la blanche Néréide, et il chiche à la charmer par son chant. Ce chaut est presque tpudiant chez Tbéocrite* Le géant ne se dissimule pas sa laideur, ni l'épais sourcil qui ombrage son front et va rejoindre ses deux oreilles ; il avoue qu'il n'a qu'un œil au milieu du front et q4i9 son nez é^rg^ descend jusqu'à ses lèvres ; mais il a des talents : n^l ne l%ale i. jouer du haut-bois. Il

^ Bomèr9. Qd^sé^.y Uvue IZ. ~ Siuf^ide. Le Cyclope, - > Théocrite. Idylk XII. - Ovide. Métamor^mes, lib. XIU.

LES GÉANTS. HUON DE BOBDEAUt. 8tS

est riehe en troupeaux qui lui donnent du lait et des fromages délicieux. Il a pris onze jeunes faons qu'il a ornés de beaux colliers et qu'il veut offrir à celle qn'il aime. II a mdme attrapé quatre chàrinlAits oursons, qu'il élève pour elle. Pourquoi se cadie-t* elle au fond de la mer où il ne peut ta rejoindre ? il veut apprendre à plonger pour aller lui porter le lis éclatant ou le pavot dont la feuille résonne sous les doigt&

Ovide prête au Gyclope les mêmes sentiments, mais il les exagère. On sent trop le poète derrière le gémi Ovide nous apprend, du reste, pourquoi Poly- I^ième n'est pas aimé. C'est que Gatatée est éprise du berger Acis ; le poète nous peint même les deaéx amaiits cachés dans une grotte ~ comme l'a frît Poussin dans le grand pa7sag<e qui est au musée de St^Pétersboufig, — Causant et riant ensemble, pendant que lo géant, assis sur un rocher et presque rocher Itti-mêmei soupire sur sa flûte des àmdurs qui n*ont pas d'écho. Le géant dédaigné finit par se fâcher, il jette des rochers sur Acis, comme il en avait jeté autrefois sur Ulysse, avec pliis de succès cette fois. Acis est écrasé, mais il ne meurt pas, les dieux le changent en fleuve, et il va dans la mer retrouver la Néréide qu'il aime et qui Tattend.

Ainsi aux approches du christianisme , on plaint presque le géant, qui est repoussé pour sa lai^ur, mais qui intéresse par ses sentiments. Au moyen ftge, le géant redevient cruel et ridicule. Dans Huon de Bordeaux — nous choisissons ce poème parce qu'il n'a pas disparu comme tant d'antres pendant de Ion-

384 l'ABT chez BABBL4ÎS. LKS TYPES.

gues aonées fit; qihs, célèbre à son apparitioD^ il n*a pas ces^é ^e figmrer dan» la littérature populaire jua^ qu'à ca^ae Wieland T^n ait retiré pour ea faire son poèioÇ'd'O&erM, resté folérieur i roriginaly^ et Web^ pour en faire un des eb^-d'œavre de la. musique romantique — dans Huande Btyrdeùuàx^ il y a dmx géante qui jouent un rôle considérable : l'Orgueilleux et son fr^re Agmpart. L'Orgueilleux est défendu par deux hommes de cuivre qui ne cesaemt de battis .^ur une cvaclume à la porte de son château. Hiioa n'y piénètre pas moins et le. sooune de reaikre la liberté .à la cbanuante Sébile, sa cousine, qu'il retient prisopnière. Le géant, > qu'il avait réveillé de son lourd* somvNsil) ltti4mp€#e d'abor4 de revêtir certaine armu^. magique! oà un bomme sans i péché pouvait seul entrer ; il s'apprêtait k se moquer de lui, m^ Hucui revêtit le haubert sans eff(Hri;, Le géamt lui pffri^alpr&i; s'il yoiilait'liii. laisser la vie^un anneau. qui lui seorait S}^ grapd secours.pour la triple commission quaphiM^lemagne lui ava«t imposée. — I) faot dife que c^te triple commission n'était pas facile. Il s'agissait d^ pénétrer im joif r de grande ;f été dans Je palais ç^u calife dfi Bagdad (ramiral Gaudisse), 4e tuer le fiancé 4? ;S^ fiUe, A'embra^ser trois fois la belle Esclarmonde eU«-niéme, ^ d'arracber au calife une poignée de barbe et deux dents molaires. — Huon refuse ; il tue le géant, s'empare de son anneau et de sa' captive.

^ Wîelftnd ne connàîssidt pas l'œuvre originale. Il a pris le «v^ de ion. poème diiift Panatyse amëz infidèle insérée par Tresaao fbftns la Bihl^(Àhèq!i»e ées rpm^m (anal, 1778). Voir Buan de Bordeaux, chanson de ge^te publiée pour la première fois par F. Guessard et C. Grandmaison, petit in B^ 1870. p. ;U7 lat 8., 188 ot 8.

LEâ GÉANTS DH FUI4OI. SW

Le géatit Agirapart a dis-sept pieda de haut; comme son frère:; il n'e&t ni moins brav^» ni ittDins enfant. Il arrive furieux chesj le ealife,. en lui reprochant de n'avoir pas vengé la mort de! rOrgufiilleux. Il consent cependant à ne pas ravager aôh empire si on lui trouve; un chevalier qui ose se battre avec lui. On tire Huon de prison, pour te loi opposer. Le géant se prend de sympathie pour Im :. slljveult se faire musulman, iï lui donnera un domaine etloLfera épouser sa sœur, qui est encore plus, gffaadë.q^e lui, noire comme Tencre, et qui a des dents longues d'en pied. Quelque engageantes que ces [ offres puissent lui paraître, Huon les refuse.^ tue son fori&idahle adversaire» apriBs un combat dont le poète aime à nous, retracer les péripéties. .

Le type varie peu ^omrne on voit , Le gâ»it sW nonce comme formidable, il s^f^doueitun moment,, puis se fâche de voir ses avances mal reçuiM' iet le lafcteujr finit par rire

De voir K'affreux géant trèd bôt^ Yainca par un nada pl^n d'espnt

Les poètes italiens, en. empruntanjit i^ux Français le sujet de leurs poèmçs chevaleresques ^ kur ont aussi emprunté leurs géants, Mais ces géants tournent de plus en plus au grotesque* Celui qm* donna ston nom wkMorganU maggiore^ de Puki, fait partie d*iin trio de géants sairasitis qui, nichés dans les Pyré-* nées, infestent de leurs brigandages la frontière hispano-française. Boland en tue deux. Comme il s*ap^ prête à tuer le troisième , celui-di demanda to baptême, Boland s'empresse de le satisfiure et. dès lors

ïi*ABT chez' 1EtA&i:i:.AI8. LUS TYPES.

Mof ganté met sa force gigantesque au service du neveu de Charlemagne. N'ayant pas d^armes , il s'empare du battant d^une cloche, comme plus tard frère Jean du manche de la croix, et avec cet instrument contondant, il accomplit des prodiges du genre de ceux que nous avons vu accomplir par Gargantua dans la Chronique' Un tel personnage ne pouvait périr dans une iiataille. Sa fin est plus vulgaire. Pincé au talon par un crabe , il néglige sa blessure, elle s'envenime, et il en meurt.

L'auteur de Huan de Bardeaux damne sans pitié ses géants, Pulci aime i sauver les siens. Morgante s'étant fait chrétien , nul doute que son âme ne soit allée au paradis. Le poète n'en dit rien cependant, mais quelques pages auparavant, il nous a montré un autre géant qui, vaincu par un chevalier chrétien, lui a demandé en grftce de le baptiser. Le chevalier va chercher de l'eau au fleuve voiôn, il le baptise et son âme va droit au ciel. On sait que le Tasse a transporté cette scène dans la Jérusalem délivrée, où il nous montre Ctoriade vaincue demandant le baptême à Tancrède, dont plie est aimée. La scène est touchante chez le Tasâé,' tandis qu'elle est grotesque chez Pulci. C'est un des cas bien rares où la parodie à précédé kt scène sérieuse.

Tous les géante de Pulci ne sont pas des saints, il s'en txat ; M&rgutte surtout est un audacieux mécttéant ~ Qui es-tâ ? lui dit Morgante lorsqu'il le rencontre. Crois-tu en Jésus-Christ ou en Mahomet ? — Mol ? dit Margtttte, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu. Je crois au chapon bouilli ou rôti ; je crois quelquefois au beurre, à la bière, au vin doux ; mai 3'ai foi par dessus tout au bon vin , et je crois

OBÂNDOOUSIEB, QÂRGÂNTUÂ, PAHTÂOBUEIi. 887

que quiconque y croit , doit être sauvé. > Margutte énumère ensuite ses vices, et Ténumération est longue, car il les a tous. Morgante est charmé de sa galté et remmène avec lui en Asie. Margutte accomplit une foule d'exploits, comme Morgante , mais ce n^est pas dans un combat non plus quMl périt ; sa fin est digne de sa vie. Un jour qu^il avait très bien dîné , comme à Tordinaire , un peu plus qu^à Tordinaâre, il s'aperçut qu'il avait perdu ses bottes ; il les cherchait en vomissant mille imprécationSi lorsqu'il les reconnut aux jambes d'un singe qui les mettait et les ôtait en faisant force grimaces ; les gestes du singe étaient si comiques que le géant éclata de rire; il rit tant qu'il en mourut.

Ainsi jusqu'à Rabelais le géant est un être très brave , très fort physiquement , agissant par soubresauts et par fantaisie , une sorte d'être humain non encore dégagé de l'animalité^ malfaisant par instinct, mais pouvant acquérir, comme Morgante, les qualités de l'animal apprivoisé. Les géants de Rabelais , i l'origine surtout, conservent la plupart de ces allures. Ils sont forts, emportés, capricieux, fantasques, ce sont des êtres d'instinct et non de raisonnement. Mais ils ont tous une qualité cependant qu'on ne trouve que par exception ou p^que jamais chez les autres : ils sont bons. Rabelais a créé le bon géant

L'homme d'ailleurs, et l'homme sage, l'homme supérieur se dégage peu à peu chez lui du géant. Nous assistons à la transformation du monstre en être humain.

Tant qu'ils restent géants, les personnages de Raben 22

338 l'àbt chez bàbelais. les types.

lais nous amusent par leurs caprices et leurs drôleries, mais ils ne se distinguent pas très nettement les uns des autres ; ils ne prennent un caractère bien marqué gue lorsqu'ils agissent en leur qualité d'hommes et de rois.

Chez Grandgousier, c'est le géant qui préside à ce dîner monstre à la suite duquel sa femme court risque de perdre la vie ; c'est le géant qui s'extasie aux grosses plaisanteries de Gargantua enfant et qui préside à la première éducation de ce fils bien aimé. A partir de l'apparition de Ponocrates, le géant disparaît presque complètement, sauf quelques courtes échappées. , Il persiste un peu plus longtemps chez Gargantua, mais disparaît aussi, une certaine époque passée. C'est le géant qui entre dans le monde en criant : « A boire I à boire I » et qui se délecte au bruit des flacons. C'est le géant qui arrose les Parisiens et lei^r vole leurs cloches. Le géant disparaît quand il étudie sous Ponocrates, mais nous le retrouvons, quand il mange les pèlerins en salade et quand il faut en finir plus vite avec la guerre par la prise de laRoche-Cl^rmaud. C'est lui encore qui pleure et rit tour i tour en pensant à la mort de sa femme et à la naissance de son héritier ; mais ce chapitre avait été éqrit antérieurement à ceux où Rabelais nous montre Gargantua à la fois si sage et si ferme après sa victoire sur Picrochole.

Pantagruel «st plus longtemps géant que son aïeul et que son père. C'est le géant qui emporte son berceau pour venir banqueter avec ses parents ; c est le géfint qui guerroie contre les soldats d'Anarche et eimploie contre eux des armes plus médicales que chevalerepques* C'est encore le géant qui abrite toute

aBANDQOtJSIEB, OABOàKTUÂ, ^ANTAOBUEL. '806

une armée sôus sa langue et se guérit en aifulâfft des pilules remplies d'hommes qui nettoient son corpB comme on nettoierait un égout. Mais, hors les cas de guerre où Rabelais emploie le géant pour 'Se débar* rasser plus vite de batailles qui Tennuient , Pantagruel perd tout-à-fait ce caractère etj à partir du troisième livre^ c'est non seulement un homme, mais c^est «n sage, un contemplateur. Depuis ce momeliè, les géants ne figurent plus que pour mémoire dans l'œuvre de Rabelais.

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