‹ Rabelais et ses œvresChapitre 80 sur 134 · VL · texte numérisé non relu

VL

En tant que géants les trois personnages se ressemblent, mais comme hommes, ils se ^istitiguent par des caractères spéciaux. . ^ - \

Graaadgousier est un vieux bonhomme reiipli dé bons sentiments, ami de la science, mais peu ints* truit, ne comprenant pas le mal et toujours > prêt à diercher des circonstances atténuantes,. un roi suis malice, mais non sans finesse, — ami éa itepos ^t de la bonne chère, mais actif quand il le faut, ^ excel^ lent père de famille , aimant ses sujets comme Ms enfants, sans cour, sans entourage, Virant en bon propriétaire 'compagnard dans âon vieux dbftteala i large cheminée et aiibatit à raconter des histoirefi d'autrefois ; mais plein de bon sens, àmi de la justice et trouvant au besoin de l'éloquence, comtâe Joroqu'il s'adresse aux pèlerins imbus de superstâfeionB païennes ou lorsqu'il pardonne à TouqueiËUM»

Gargantua appartient à une génération' plus: avancée. Il a autant de bonté, mais moins de bonhomie que son père. Il est d'ailleurs beaucotip plus instruit, parée qu^il a eu Ponoerates pour gouverneur; il Test moins

S40 I*'1BT CHEZ BÀBELAIS. LSS TTP£B«

cependant que Pratagruel, parce que eelui-d a pu profiter de toutes les découyertes du siècle, se servir de livres imiMÎmés au lieu de manuscrits , et qu^ a vécu dans un milieu plus savant. Gargantua place la «mence au-dessus de tout ; il établit une inppmerie lui-même et y fait travailler ceux dea vaincus qu'il veut imnir. C'est lui aussi qui tooà^ rabtiaye de Thélème, asile de la science et de la liberté. Le discours qu'il fait aux vaincus, apràs la guerre, les lettres qu'il adresse i son fils au moment de son départ pour chercher le secret de la destinée humaine, montrent à la fois un sens droit et élevé, et une grande sagesse. Gargantua est encore Gravdgousier à quelques égards, maisun Grandgousier poli par la science, Tétude et la culture intelleetuelle» Les qualités du cœur sont les mômes, riutettîcfcnce est plus développée.

LHnt^mgeQce arrive à tout son développement dans PaAta^ruel, im>u pas toutefois dans celui du livre IL Gehû-là % ç^inservé encore une large part de sa grosaièreté première , il a peine eucore i se dégager de la Cfuronique gargantuine. Ce n'^t que dauB la seconde piM^tie de l'ouvrage qu'il se révèle complètement è nous. A partir de ce moment, il parle peu, mais il observe, il rêve, il réfléchit. Comme nous l'avons diti il laisse souvent la parole à Panurge, il lui permet de développer à l'aise ses paradoxes et d'esposer ses folies, mais c est lui qui dirige la diseussioa, ^ qui, lorsqu'elle s'égare^ la remet dani^ sa voie pai^ quelques paroles sensées. Il ne s'oppose pas aux expériwces que Panurge veut tenter pour connattre l'avenir; il croit peu au succès, mais il n'est pas ftkshéi que re^^périence se fasse, parce qu'il n'est

OBAHDfiOCStBK, SABSiiniUAi PABTAOSVBt.. 341

pas sûr lai-méme de sa théorie, et qae la sagesse humaine en est toujours réduite aux cofijectures dans tout ce qvi n'est pas la science positive.

Très tolérant du reste, aussi bon, aussi aimant, aussi dévoué, aussi indulgent aux faiblesses hmhaines que son père et son aïeul, il a de plus qu'mix une certaine tendance au mysticisme. Il &ut s'entendre cependant sur ce mysticisme contemplateur que nous lui voyons quelquefois. Ce n'est pas le inysticisme de Ste Thérèse qui s'identifie avec Dien ; ce n'eet pas le mysticisme de Vlmitation où rame s^eatieM tient dhrectement avec Jésus*Christ G'ert pMdt nu mysticisme savant , une foi inébranlable dans les lois de la nature, de l'harmonie des êtres, ufae eonfiance optimiste en une providence régiilairice des mondes ; d'où résulte ce que Rabelais ItB-fnémé appelle le < Pantagruélisme», certaine gatté d'esprit confite en mépris des choses fortuites. Le caractère de Pantagruel résume l'idéal intellectuel de Rabelais, comme l'abbaye de Thélème rétume son idéal matériel.

va

Ces trois personnages ont en comiâun une extrême simplicité d'allures. Pas de f&ste, pas de magnificence, rien qui sente la royauté, non pas d'un Louis XIY, mais même d'un François Z*. Ce sont de bons souverains bourgeois, qui gouvehieM leurs états comme leur maison et né posent jamais. Les flatteurs n'entrent pas chez eux; ils n'admettent autour d'eux que des serviteurs dévoués et heAnêtes — Panurge est une exception, c'est une 00^ de bouffim à qui on pardonne beaucoup à cause de son

944 l'ABT chez RABELAIS. LES TIPES.

quer la vigne des moines, et la manière dont frère Jean les met en fuite avec le manche de la croix* Ce personnage de moine, doublé d'un soldat, est singulièrement sympathique, avec ses jurons entremêlés de citations du bréviaire, sa franchise qui ne se dément jamais, son courage, son activité pendant la tempête ; laccident qui lui arrive le jour où Ton s'obstine à Tarmer en chevalier ne lui fait rien perdre de notre estimé, au contraire ; nous aimons à l'entendre se fâcher contre les embrasseurs, veiller partout aux provisions de bouche, se railler de Panurge et trouver encore le moyen de s'employer utilement pour le bien commun lorsque les autres se bornent à tuer le temps. Ce qui le caractérise surtout, c'est sa sincérité pleine et entière, sa délicatesse de sentiment au milieu de ses propos souvent grossiers, délicatesse qui contraste avec les sentiments de Panurge, plus savant, plus spirituel, mais sans conscience. Lorsque celui-ci se venge si impitoyablement de la plaisanterie de Dindenault» Jean, auprès duquel il cherche une approbation, ne la lui donne pas, et lui rappelle un passage du bréviaire : Mihi vindictam. Jean est ignorant et grossier , mais c'est un noble cœur. Le type est merveilleusement saisi: mauvais moine et bon soldat.

Dans la seconde moitié du XVIIP siècle, il parut en Hollande un roman, assez spirituel et assez cynique pour que les lecteurs superficiels pussent l'attribuer à Voltaire ou à Diderot , le Compère Mathieu, C'était l'œuvre d'un moine défroqué, l'abbé Dulaurens, homme d'esprit et de science, mais de peu

LE PÈKE JEAN DB DOMVBOKT. Sitt

de tenue, qui, poursmyi pour divers éciîite saiiriqMs, demeura presque toujours à Tétrangery vivant jfiAr sérablement. de sa plume, et mourut à rbdpital près de Mayenee en 1797. Il y a certes beaucoup d'esprit et même d'observation dans le Confère Ma* thieu\ il 7 a des pages que Voltaire aurait avouées, mais Touvrage est décousu , bizarre , rempli de bavardages, de déclamations à effet, de dtiStions en grec, en latin , en italien , cyniques quelquefms et mal rattachées au sujet; on sent à chaque page la précipitation du travi^l et rimprovisation. N«u( n'en parlerions donc pas si l'intention d'iaûter Ba* bêlais n'était évidente, si l'auteur ne semblait pas s'être proposé de reproduire dans son Uvre^ en les modifiant, les principaux types de Patitagrud. <

L'action, si tant est qu'il y en ait une, ee pAMé tour à tour en France, dans les Pays Bas, enAuf^ gleterre, et nous transporte de TAsie centrale aux prisons de l'inquisition. Les trois princt{Niux pin> sonnages sont le compère Mathieu, sozte de {dnfai^sopbe, athée^ absolu, dogmatique et indéteralné,. -^ Diego, un Espagnol dévot qui sait à fend la légende de tous les saints, qui ne lAardie qu'un dmpelet à la main et ne parle que d'aller en ^pèlerinage. On pourrait à toute forpe retrouver.!». ccb deux personnages , un Panurge dédoublé, Paimrge libertin et Panurge poltron; mais ile ont jqMlque chose de dur, de biutal, de déplaisant, «ne n'a jamais Panurge. Ajoutons que le caractère du Confère est indécis et manque de cette franchise qu'ont tous les personnages de Rabelais. Quant au père Jean de Domfront, l'auteur a voulu évidemment le calquer sur. frère Jean dep Ëotommeures , et la plu-

846 l'art chez bâbelais, les types.

part des critiqttea qui se sont occupés de Dulaurens dédarent que la ressemblance est bien saisie. Nous ne saurions être de 4eur avis. Le père Jean a pris de eon homonyme les jurons , les allures brutales, le contraste entre le froc et les idées , mais il MUS est impossible de reconnaître le frère Jean dans ' te personnage qui s^approprie la bourse d^autrui , comme aurait pu faire Panurge ; qui voyant son neveu Mathieu empScher un -Anglais de se tuer, lui en &it d'amers reproches, et parle si bien qu'il «■lène rAnglais à se pendre ; puis nettoie le corps du pedda, en fait griller des tranches, dont il se régale en engageant ses compagnons à en faire autant Ce n'est pas notre brave frète Jean qu'on nous rend fX)UB ce déguisement prétendu philosophique. Dulaurens dans cet ouvrage n'a pas été l'imitateur, il n'a été que le singe de Babelais.

Si l'on prenait la peine de fouiller dans la littérature -eopnqne et romanesque du Directoire et des conjmeiioenients du 1^ Empire, dans les œuvres de Pigaulb^Lebrun et consorts, par exemple, on trouverait quelques nouvelles imitations de frère Jean, nais toutes, aussi malheureases par l'exagération et la rudesse des trtUtd. Aucun de ces écrivains de troisième et quatrième ordre n*a réussi ni à faire revivre, ni à gftter la vivante création de Rabelais.

Ceux qui ont entrepris de faire parlet Pantagruel ont été encore plus malheureux. Pantagruel est de tous les personnages de Rabelais, celui que l'on a dté le plus souvent et qui a été le moins compris.

Les incarnations de Panurge ont été plus beu-

Page 1