‹ Rabelais et ses œvresChapitre 82 sur 134 · LES FAT8ANS MADKÉS · texte numérisé non relu

LES FAT8ANS MADKÉS

pôles recommencent, obéira-t-il à droite ou à gauche? Pour foire pencher la balance d'un c(tté, il fout encore une addition de numéraire. Le jardinier Lucas est pris sur nature et d'une grande vérité. Les paysans de Marivaux, son Paysan parvenu, ne sont pas moins rusés ; 41s ont pour caractère spécial d'eur velopper de locutions rustiques et quelquefois niaises, des pensées abstraites et compliquées, souvent très difficiles à exprimer dans le style ordkiaire.

xn.

Thibault et Aignelet, ïes paysans de Dancourt et de Marivaux , n'ont que les apparences de la naïveté. C'est à Cervantes que revient la création d'un caractère bira autrement profond, du paysan naïf, crédule et rusé tout à la fois : Sancho Panza est aussi rusé que Thibault Aignelet ou que le Liteau de Dancourt; il est aussi intéressé, mais il est plus naïvement crédule. Aignelet exploite la bonlimiie du Drapier, Lucas la passion amoureuse de Léandre; ils se moquent de leurs dupes. Il y a quelque chose de plus compliqué chez Sancho Pi^D»k II croit à son msiltre en général, bien qu'en détail il le reconnaisse, pour fou , semblable à ces gens qui pro*clament la fausseté de tous les détails d'un système philosophique et ne laissent pas de l'accepta dans son ensemble. Sancho trompé son maître sur Dulcinée, il le trompe sur la pâiitence qu'il s'impoee , il le trompe sur son vol aérien, et sur une multitude d'autres points.; mais il le croit lorsqu'il est question de conquérir une lie dont on lui donnera le gouvernement; il le croit toutes les fois que son intérêt , à lui Sancho , se trouve en

850 l'àbt chez babblàis. les ttpes.

jeu. Et cette crédulité sur certains points^ cette incrédulité sur les autres nous semblent complètement naturelles. Sancho est vivant avec ses contradictions, tandis que les personnages du Comr père Maihieuj par exemple, dont nous parlions tout à rheure, nous semblent faux, bien qu'ils soient conséquents avec eux-mêmes. Le grand art pour un romancier, pour un auteur dramatique, c'est de nous faire icroire aux abstractions qu'il réalise à nos yeux:: Si nous ne les sentons pas vivre, nous disons avec Horace : Incredidus odi.

xra.

Y a-t-il un rapport entre Sancho Panza et Panurge ? Un seul L'un et l'autre représentent la réalitévlft prose, en face d'un personnage qui représente l'idéal, la poésie. Mais Tidéal de Don Qui* cbotte^ n'est pas celui de Pantagruel. Le brave gentittiomme espagiud regarde le passé et le regrette; le géant français regarde l'avenir et l'appelle de Ms voBUï. L'idéal de Don Quichotte s'est jusqu'à un certain point réalisé et ne peut plus renaître ; l'idéal de Pantagruel ne peut se réaliser que plus tard. L'idée qui inspire Rabelais et Cervantes est également élevée : mais l'impression est bien différente. Cervantes nous montre un noble cœur sur lequel il attire toutes nos sympathies, se débattant à la poursuite d'une chimère; son livre très gai dans la forme est profondément triste au fond. Le sentiment qu'il laisse a quelque chose d'amer , tandis que la lecture de Pantagruel est fortifiante. Il y a entre les deux livres la différence du regret à l'espérance.

CERYÀNTÈS ET BABELAIS. 861

Mais Tœuvre de Rabelais est inférieure eonune œuvre d'art Cervantes était avant tout un poète dramatique, un romancier. Quand il a commencé Don Quichotte^ il avait écrit presque tout son Théâtre, il avait composé ces charmantes Non* velles exemplaires, trop peu lues, qui attestent un talefut d'observation et surtout un talent de composition si élevé. Il était habitué & faire vivre et agir ses personnages. Quand il a commencé son œuvre, il savait ce qu'il voulait faire. iRabelais était un savant, &argantua était sa composition d'essai, et quand il le commença il ne songeait qu'à s'amuser un peu et à faire rire te public. C'est peu à peu que l'œuvre prit la forme que nous lui voyons. De là incohérence inévitable! dans Tensemble^ et manque de netteté dans le but

Si Rabelais avait pu recomn^ender son livre, reprendre son œuvre par le commencement et donner aux deux parties qui la composent l'unité qui . leur manque, il eût évidemment &it une œuvre supé-^ rieure. Il en eut Tintention peut-être. Les Privilèges qu'il obtint l'y autorisaient^ mais les obstacles qu'il rencontra, et qui se dressèrent de plus en plus menaçants devant lui, à mesure qu'il annonça plus claî* rement son but, dans son quatritoie livre par exiempie, le forcèrent bien vite à renoncer à cette idée. 11 fut obligé de s'enfermer dans sa conception première, tout imparfaite, tout insuffisante qu'elle était Il en résulta l'œuvre bizarre et énigmatique que nous avons sous les yeux.

Cependant il est non seulement très supposable, il est presque certaip, que même, avec une liberté entièsre de parole, Rabelais serait resté inf6ri«iur i

362 l'abt chez babelais. lbs types.

Gerrantès u point de vue de la perfection esthétique. Cervantes étut essentiellement un homme d'action^ Babelais était au contraire un homme de spéculation. L^un avait fait son apprentissage d'é-crivain dramatique dans la vie, l'autre ne Tavait fait que dans les livres. A intelligence égale Tavantage devait rester au premier. Chacun, du reste, à sa part très belle. Au point de vue esthétique, c^est Cervantes qui l'emporte , au point de vue philosophique, c'est Rabelais.

Le point de vue différent où se sont placés les deux écrivains, se traduit jusque dans un détail qui peut sembler futile* Panurge et Sancho Panza demandent Pun et Tautre ; tous deux désirent recevoir et recevoir le plus possible, mais le compagnon de l'adoratear du passé ne songe qu'à économiser soigneusement ce qu^ou lui donne; il accumule l'argent qu'il reçoit, comme son maître accumule dans son esprit les souvenirs du vieux temps; le compagnon de l'homme de l'avenir ne reçoit que pour dépenser, que pour jeter aux quatre vents ce qu'il vient de recevoir. Il sème au hasard, d'autres recueilleront. Le passé a donné tout ce qu'il donnera, il ne s'agit que de ne pas perdre le trésor; mais l'avenir est vaste, demain rendra au double ce que l'on disperse aujourd'hui.

L'histoire littéraire nous fournit à la fin du XYIIF sii^le deux incarnations célèbres de Panurge : Figaro et le neveu de Rameau, Panurge ambitieux et actif — et Panurge insouciant.

Figaro, comme son célèbre ancêtre, est un enfant du peuple, enfAot perdu, abandonné, car la famille

FIGARO ET PAKURGE. 353

que Beaumarchais lui fait retrouver après coup est passablement énigmatique ; elle n'a d'ailleurs exercé aucune influence sur son éducation ni sur ses premières années. Cette éducation, il ne la doit qu'à luimême, à sa fièvre de savoir et d'agir. Il nous raconte sa vie à deux reprises, dans le Barbier de Sévïlle, puis dans le Mariage^ d'assez bonne humeur dans la première pièce, et non sans aigreur dans la seconde. Il a été tour à tour apothicaire, auteur de madrigaux et autres petits vers, ce qui ne Ta pas empêché de faire des affaires et de tenter la fortune au théâtre. SiffléNur la scène, il s'est jeté dans le journalisme ; le pu^c Ta encouragé, mais il s'est brouillé avec la censure o^vec ses confrères. «Fatigué d'écrire, abimé de dg^s et léger d'argent; il s'est fait barbier. >

dans une ville, emprisonné dans une autre et parsupérieur auz événements , loué par ceux-ci , blâmé par ceux-là, aidant au bon temps, supportant le mauvais, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de la misère et faisant la barbe à tout le monde.

Il s'émancipe par ci par là à rencontre des puissances. Il est «persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal,» et demande «si aux vertus qu'on exige d'un domestique on trouverait beaucoup de maîtres dignes d'être valets. >

Dans le fameux monologue du Mariage, Panurge- Figaro devient tout à fait amer et révolutionnaire :

Fils de ne je sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mains, je m'en dégoûte et veux courir une «arrière bon. nète ; et partout je suis repoussé 1 J'apprends la chimie , la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre en main une lancette de vétérinaire. .... Je me jette à corps perdu au théâtre... Je broche une comédie

364 l'art Chez babelais. les types.

dans les mœurs du sérail... à Tinstant un envoyé se plaint que

j'offense dans mes vers la Sublime Porte Il s'élève une

question sur la nature drs richesses ; j'écris sur la valeur de l'argent et le produit net.... aussitôt je vois baisser pour moi le pont d'un château fort... Las de me nourrir, on ne met un jour dans la rue... on me dit que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs... J'annonce un écrit périodique... on me supprime... On pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre ; il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler ; je me fait banquier de pharaon , alors je soupe en ville , et les personnes dites comme U faut m'ouvrent poliment leurs maisons, en retenant

pour elles les trois quarts du profit Mais comme chacun

pillait autour de moi en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore

Il se représente ensuite comme

un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices 1 orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées... [il] a tout vu, tout fait , tout usé.

Figaro se calomnie, il n*a jamais été paresseux, il a toujours été au contraire tourmenté du besoin d'agir, d'intriguer, de mener à la fois quatre intrigues bien compliquées, c'est lui qui nous le dit. H vieillit cependant et lorsque, de longues années après, Beaumarchais le replaça sur la scène, dans la Mère coupable, tout cet enthousiasme s'était évanoui, il était devenu vertueux, quelque peu déclamateur et ne songeait plus qu'à démasquer un adversaire de son père Beaumarchais, Bergasse, à peine déguisé sous le nom de Bégears. — Un autre écrivain ce-

Page 1