STYLE, LANGUE ET GRAMMAIRE
SOMUAIBE. I. LB gTTLB. — 1. Richeace et «oupleise du style de B*be- I«i8. •*- 2. Énmnérationfl et lltanleA. -> 9. Accimnlation de noma et d^edjectifs. ~- 4. AccumaUtion de propositions. — 5. Aecnmalatien de verbef . BabeUdt et Kèniaictte. — 6v Gvââaiiotu. Babeleis et y. Hugo. — 7. Phnaea compliquées. — 8. Comparaisons. — 9. Phrases symétriques et récurrentes. — 10. Répétitions, etc. ^ II. Jeux Ae mots. — IS. Locutions pmrerbiales. — 13. Mots forgés. — H. Précision dans l'absurde. — 15. Pastiches ^ de Rabelais: Beaamarehais, ITodier, Bsisae.
n. x.!. LAvofUB ST lA «aàioiAiBn. — 16. La laagoo de Rabelais et les critiques. » 17. Mots étrangers. — 18. Dans quel dialecte écrit Rabelais. — 19. La grammaire de X!YI* siècle, X. Braehet. — Bispositien des mots dans la pbrastf. «— 20. Psopositlons iaflnitives. — 21. Sujets et verbes. — 22. Subjonctif. — 23. Compléments absolus. — 24. Participes présents. -^ 26. Participe passé. Règle unique sur Taceord des participes. — 26. Prépositions et adverbes. ~- 27. Pronoms. — 28. Articles et déterminatifs. — 997 Formation du pluriel. — W, 31. Remiffquea direrses. — 32. Résumé. — 88. Comparaison de la langue de Rabelais avee celle de Montaigna^ d*Amyot et de GaWin.
m. LA PBOiroNCiATioii ST x.*0BT8OQaApiiB. — 8A« La proBonciatioA au XYI* siècle. Lettres dormantes. — 8&. Prononciation de l et r finals. — 36. Pr. des finales en er, ir. — >37. Sons qui dispanissent de la langme. ««- 88. Diphthongues perdues. — 89. Instabilité des mots. — 40. L*ortbographe de Rabelais. Comparaison de quelques éditions.
Babélaig se coinjj^lt sioguMèrament aux éiiomérations. Théophile Gauthier, qui était aussi un artiste en fait de style, lisait . assiduement le Dictionnaire pour se meubler l'esprit de mots à employer au besoin. Babelais n'en pouvait faire autant
L£ STYLE DE.BABELÂIS. 381
puisqu'il n'avait pas de Dictionnaire français a sa di^osition, le plus ancien Dictionnaire latin-français, celui de Hobôrt Estienne, n'ayant paru qu^en 1543 , dix ans après la première éditàm des deux premiers livres du rcmian. Mais Rabelais (^tome un singulier plaisir à entasser les mots , à rapr procher des synonymes et à les charger d'épithètes, souvent disposées en s&^ie. U cherche à dessein les choses les plus difficiles à exprimer pour montrer avec quelle aisance, avec quelle souplesse il manie cette langue encore incertaine et flottante, pour avoir le plaisir, comme Tavare de plonger ses mains dans son or et de le faire miroiter.
n décrit avec amour les géants avec leurs ha* billements, il disserte avec bonheur sur les couleurs ou les formes; s^il se complaît à dépeindre des festins ou des ripailles, 11 n'excelle pas moins dans la description des exercices gymnastiques, dan» le récit des batailles et même dans ces conversations que Panurge engage par signes avec TAnglais et avec le muet. Quand il s'agit de construire Thélème, Rabelais parle de constructions commue un architecte ; quand il nous décrit le chanvre, il en parl^ comme un botaniste ; mais comme un architecte et un botaniste qui seraient en même temps poètes. Quand il s'agit d'une tempête, les termes de marine abondent sous la plume, comme les termes de j^losophie quand il s'agit de raconter ce qui se dit chez la dame Quintessence, et les ternes de jurisprudence quand nous sommes en présence de la justice criminelle avec Grippeminaud. On reconnaît le médecin et le savant à la précision de ses descriptions médicales , et de ses connaissances érudites. Il
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jongle avec la langue » il la manie , il la pétrit à 9on gré avec une maestria qni n^a été égalée de* puis que par V. Hugo. Maia il a plus de désinvol* ture que notre grand contemporain, et, i la puissance pittoresque de Hugo, il joint la souplesse de Voltaire.
Tous les critiques sont unanimes à admirer cette souplesse du style de Rabelais.
Voici ce que dit M. Albert Réville:
Il raconte quelque part xme partie d'échecs qu'oa peut snivre dans toutes ses péripéties. Il fait parler une heure de temps ses farceurs en signes , et l'on comprend. Son plaisir et son talent, c'est de forcer la langue écrite à représenter aux yeux ce qu'une série de tableaux ne pourrait reproduire aussi bien.
Ste-Beuve enchérit encore :
Dans ]a description des divers exercices, manège, chasse lotte, natation, Babelais s'amuse : ces tours de force de maître gymnaste deviennent, sous sa plume, des tours de force de la langue. La prose française fait là aussi sa gymnastique, et le stylé s'y montre prodigieux pour l'abondance, la liberté, la souplesse, la propriété à .la fois et la verve. Jamais la langue, jusque-là, ne s'était trouvée à pareille fête.
M. Nisard^ le critique classique, pour qui le dixseptième siècle est Tidéal en littérature, admire surtout la facilité avec laquelle Rabelais passe du ton grave à la causerie familière :
Tne des qualités de cette langue , parmi tant d'autres qui méritent d'être étudiées, c'est cette souplesse dont il donnait le premier exemple , et qui consiste à passer du noble au familier, sans gêne et sans disparate.
Le critique rapproche cette souplesse d'expression de celle de Platon, qui «fait couler Tâme d'un son à un autre par un mouvement si insensible et si naturel qu'elle ne s^i^erçoit pas du passage» >
SA RIC. S8E ET SA SOTIPIiESSE. 383
Ainsi fait Rabelais si ce n'est qa'il s'élève rarement au sublime et que fort soa ent il descend au-dessous du familier jusqu'au grotesque et au bas. Mais dans cette gamme plus grossière, j'admire la m^me harmonie. Cette langue merveilleuse ne se guindé pas |. ^ur exprimer de hautes pensées , et de même qu'elle ne s'étonne point quand elle devient éloquente, elle ne croit pas déroger quand elle exprime des idées familières.
Ecoutons maintenant Oe'^'^'^^^'H.
La phrase de Rabelais f ce ci. divisée en parties
qui se coordonnent. La per ^ princ^^.^le y est toujours évidente, relevée constamment r une expression forte, pittoresque et brillante ; ses tours ni variés à l'infini ; loin de se laisser aller à la paresse et e reproduire plusieurs fois les mêmes formes de lao"* ^, - st ingénieux jusqu'à la coquet* terie pour donner v ^'ouvt.. >rme à sa pensée....
Mais c'est per- .^ Tobservc tournant et retournant sa phrase en mille manières, il faut le suivre quand 11 multiplie les épithètes pour orner son discours comme un amant riche et prodigue couvrirait de bijoux de toute forme et de toute couleur l'idéal de son âme.
Delécluze n'admire pas moins Tart avec lequel Rabelais a enrichi la langue ordinaire en y faisant entrer sans e£fort les termes de la science et de la philosophie, et en frayant sous ce rapport la voie à Bayle, à Fontenelle et à Voltaire.
M. Paul Stapfer dans son Etude sur Sterne nous montre Rabelais travaillant et écrivant sous l'obsession d'idées et d'images bonnes ou mauvaises^ belles ou laides, qui se pressent dans son cerveau :
Sa science et sa mémoire sont prodigieuses comme sa fantaisie: médecine, jurisprudence, tli^logie, méti4)hysique, morale, histoire, critique, poésie, éloquence, . il a tout lu» et il a tout retenu. Quand son cerveau travaille, souvenirs et inven^ tiens se pressent, ensemble pour sortir , et il accueille tout.... Son génie ressemble à la mer, qui donne à la fois des perles et dn limon ; à la nature , qui fait naître avec indifférence l'çrtie à côté de la rose, et qui les trouve bonnes toutes deux.
884 LE STTLE DE BABELAI8.
Delécluse ajoute au sujet de ee luélaiige :
Comme Benvenato Cellini, Babelais est un artiste dont la composition dans son ensemble pèche souyent par la bizarrerie des détails \ mais comme les détails sont précieux et admirablement bien mis en œuvre I comme cette littérature, parfois guillochée qui se trouye dans le Pcmtagruel, est acheyée ayec soin et avec amour! Comme on sent que l'écriyain artiste touche et pèse en quelque sorte chacun des mots qu'il yeot employer 1 Dans le livré de Babelais, il y a un art exeessit mais admirable.
M. Baudry lui reproche — non sans raison-— d^être trop cicéronien dans ses discours et ses morceaux d'ai^arat ; les lettres de Qargantua , par exemple, ou la condon aux vaincus. Dans ces circonstances, dit-il, Rabelais perd de son originalité.
Mais quand il ne songe plut 4 l'éloquence et au grand genre , quand il s'abandonne librement h sa verve « le poète comique bc dégage, les idées et les images lui arrivent en foule, et son style propre apparaît avec l'extrême relief, la gaîté incisive et l'abondance lyrique qui le caractérisent.
Nodier iétait un grand admirateur du style de Babelais. Il copia, dit-on, trois fois tout Pouvrage de sa main, afin de se l'assimiler en quelque sorte.
Mérimée, à qui nous empruntons ce détail, ajoute
(Portraits historiques et littéraires^ p, 143):
£n effet, pour un esprit si curieux des détails, c'était le modèle par excellence. L'historien de Gargantua n'a pas « il est vrai, une seule page qu'on puisse tire tout haut , mais il n'ai pas une ligne qui n'offre un sujet de méditations à qui veut écrire notre langue. Nul mieux que lui le sut donner à la pensée, cette forme, je dirais si française, que chacune de ses phrases est cemme un proverbe national. Nul mieux que Inj ne connut ce que 1« pontion d'un mot peut ôter ou ajouter de gr&oe à une période. Esprit eulti?é par la connaissance la plus approfondie de l'antiquité classiqiM, Rahekds, Tîvant à la cour« mais nourri parmi le peuple, savait de Platon que le peuple est le meiUenr maître de langua...