LE BÛCHERON ET MEBCUBE
mqi^ attaquait la philosophie d'Aristote — ou plutôt la philosophie scolastique qui se plaçait sous rinvocatiou d'Aristotç, qu'elle ayait défiguré — et Galland la soutenait avec jqu emportement égal & l'attaque. BamuB préludait à la philosophie de Tavenir, Galland défendait l'ignorance traditionnaelle. Bamus fut plus tard , quoique catholique, une des victimes de la St-Barthélemy.
Après avoir parlé des Allemands, Juptter poursuit:
Mais que faire de ce Pierre Rameau et de ce Pierre Gullasd, qui se faisant une petite am(iée de leurs marmitons, noorris par eux ^ suppôts et réppndai^ts, bromlleQt toqte l'académie de Paris? Je sais en grande perplexité là-dessus et ne sais encore de quel côté je dois incUnQr. Tous deux me semblent bons compagnons ; Tua a des écns au soleil et l'autre voudrait bien en avoir ; Tun a du savoir, l'antre n'est pas ignorant; l'un aime le9 gens de bien, l'autre est de gens de bien aimé. L'un est qn fin et eault renard, l'autre me$d|sant, mesescrivant et aboyant comme nn cbien contre les antiquç9 pj^ilosopbes et orateurs ; que t'en semble, dis, grand viédâze de Priape ?
— Roi Jupiter, répondit Pr jiape, en levant la tête, pui9que vous comparez l'un à un chien aboyant, l'autre à un fin frettô [rusé] renard» je suis d'avis que vous fassiez d'eux ce qne vous avez fait jadis d'un chien et d'un re* nard. — Quoi ? demanda Jupiter. Quand ? Qoi est oient ils? Où fut-ce?
Jupiter fait allusion au vers technique destiné à résumer les lieux communs de rhétorique :
Qais ? quid ? ubi ? quijbas auxiliis ? cur ? qu^modo ? qoaado ? [Qui ? quoi ? par quels moyens? qqand? pourquoi? comment? où?J
Quelle belle mémoire vous avez ! dit Priapç^ ^Notre vénérable père BacdLUS à face cramoisie, ici présent, avait fait pour se venger des Thebaâns un renard fée et tel qu'il ne
370 l'art chez RABELAIS.
pouvait être pris par bête aa monde, linéique mal qu'il ' put faire.
Notre collègue Yalcain avait de son côté fabriqué un chien d*airain et, à force de souffler, Pavait rendu vivant et animé. U vous en fit présent, vous le donn&tes et Europe, votre mignonne. Elle le donna à Minos j Minos à Pocris, et Pocris enfin le donna à Céphaluç. Il était pareillement fée et — comme les avocats de maintenant — il devait prendre toutes les bêtes qu'il rencontrerait, rien ne pourrait lui échapper. liCS deux animaux se rencontrèrent: qu'arriva-t-il? En vertu de son destin le chien devait prendre le renard , mais en vertu du sien , le renard ne pouvait être pris.
Le cas fut rapporté à votre conseil. On consulta les Destins. Les Destins étaient contradictoires. Gomment les concilier ? la sueur vous en coula du front et c'est de cette sueur que sont nés les choux cabus [pommés]. Le noble consistoire des dieux mit l'affaire en délibêratioD, il en résulta pour tous une soif si grande qu'on ne but pas ce jour là moins de 78 bariques de nectar. Je vous conseillai de changer les deux animaux en pierres. Tous les dieux furent de mon avis, et l'on cria par tout l'Olympe qu'il était inutile d'apporter d'autre vin.
Je suis d'avis que vous changiez ce nouveau chien et ce nouveau renard en pierres. Aussi bien s'appellent-ils Herre tous les deux. Et comme, selon le proverbe des Limousins , à faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires, vous les associerez à maître Pierre du Goignet par vous jadis pour mêmes causes pétrifié.
Le Pierre du Coignet ou de Cugnières, dont il est question ici, était un avocat général qui, sous le règne de Philippe de Valois, avait défendu les droits de TEtat contre les prétentions du clergé. Pour se venger de lui, on imagina, dans plusieurs églises, de donner le nom de pierre du coignet, ou du petit coin, à des statues qui rappelaient les traits du célèbre avocat, et dont le nez servait à éteindre les cierges. J. du Bellay écrivit à propos de Bajnus et Galland une
LE BÛCHEKQN £T MEUCURE.
satire qui fit grand bruit à Tépoque: la P^ramacMe^ où ^Pierre du Goignet, qui a entendu la dispute du petit coin où il a été relégué, donne, en vers médiocres, lie sages conseils aux deux adversaires.
^ On les disposera en triangle, continne Priape, dans la grande église de Paris, leur nez servira à éte|indre les cierges et leur exemple k éteindre^ les discordes et dispu*. tes au sein de FUniversité et ailleurs. J'ai dit.
On voit comme les récits s'enchevêtrent les uns dans les autres, et comme les parenthèses s'intercalent au milieu du récit, se prolongent, et en reçoivent d'autres, sans que cependant, il y ait confusion. Nous voilà bien loin de Couillatris ; patience, nous y reviendrons , mais avec le temps. « Toutes choses viennent en leur fin», nous a dit Rabelais. Nous isommes pour le inoment au conseil des dieux.
Vous favorisez jces nïcssieurs, dit Jupiter à Priape. Leur but est de perpétuer leur mémoire, ils y arriveront, s'ils sont changés en pierres au lieu de l'être en terre et pourriture.
Jupiter se plajnt ensuite des agitations de l'Italie, il craint de n'avoir plus de foudre depuis que ses co-dieux en lancent une telle quantité. — Il s'agit évidemment des foudres, des excommunications lancées par l'Église à cette époque. — Il trouve qu'on a tort de jeter ainsi 9a poudre aux n^oineaux, puis il revient enfin à Couillatris. «Expédions ce criard, dit Jupiter. Mercure, voyez ce que c'est et saches ce qu'il demande. >
XXÏII.
Mercure regarde par la trappe des deux. C'est par là que les dieux entendent ce qui se fait sur Ja terre; n 24*
872 L'àBT chez BABilLÂIS.
elle ressemble à un écoutilion de Bavite , ou à la
gueule d^an puits, si nous en croyons Lucien. Mer-
cure ^oit Gouillatris: en prière et il en tait son rap*
port au conseil.
Nous TOilb bien, dit Jupiter, comme û nous n'avions autre chose à faire qu'à ren<JUre des ooignôes perdues. Beudez-la lui pourtant. Gela est écrit dans les livres des Destins, tout aussi bien que si elle visdait le duché de Milan.
Les prétentions du roi de France sur le duché de Milan avaient été la cause première des guerres dltalie. Milan appartenait alors aux Espagnols. H y a ici évidemment une raillerie à Tendroit des livres du Destin, où Ton s^occupe aussi bien de la coignée du bûcheron que du sort des empires.
Sa coignée , reprend Jupiter , a autant de valeur pour lui qu'un royaume peut en avoir pour un roi. Qu'on lui rende sa coignée et qu'on n'en parle plus. Résolvons le différend du clergé et de la taupetière de Landerousse -^ Où en étions-nous?
Priape interrompt de nouveau la délibération par nue polissonnerie qui égaie fort les dieux , si bien que Yulcain en danse une danse bretonne.
Descendez à terre, dit Jupiter à M^onre, et jetez aux pieds de GouiÛatris trois coignées ; la sienne, une à^or et une d'argent, toutes massives et d'un calibre. Laissez-le choisir. S'il prend la sienne, donnez-lui les deux autres, s'il en prend une autre, coupez lui la tête avec la sienne. Ces .paroles achevées, Jupiter contournant la tête comme un singe qui avale des pûules , fit une figure si épouvantable que tout le grand Olympe trembla*
Allusion à ce vers de Virgile :
... Et totum nnta tremefecit Olympum.
Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, talonnières et caducée, se jette par la trappe des cieubc, fend le vuide de l'air, descend légèrement en terre : et jette aux pieds de Gouil-
' LE BÛCHEBON ET MEBCUBE. i 37S.
Uybris les trois coignées, puis il luy dit : Tu «s assez crié pour boire. Tes prières sout exhalées de Jupiteir. Eegarde, la* ^aelk de ces trois est ta coignéé et l'^nporte; Gouillatris soublere la coignée d'or : il la regarde et. la trouve bita poisante : puis dit à Mercure : Marmes [sur mon âme] f ceste cy a'est mie la œieauie. Je n'eu Y&fùi, gmn. Autant JEaii de la coiguée d'«rgent et dit : Koa est ceste-cy. Je la vous «iiiîtte {laisse]. Puis prend en main ,1a coignée de bois : il re^urde an bout du manche : en iceluy recognoit sa marque : et tressaillant tout de joie^ comme un renard qiû renceutte poulies es-: guarées, et soubriant du boiit. du nez^ dit : Blerdigues [Merd IHeaL G9ste cy estoit nûena^w Si lae la Youlez laissa, je y^ufl sacrifiray un bon et grand pot de laict teut fin couvert da; belles frayres [ûraises] aux Ides de may.
Bon homme, dist Itlercure, je te la laisse, prends la. Et pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité^ en matière de «etgmée^ par le Teuil lYolonU] de Jupiter^ je te donne ces deux antres. Tu as de «ttoi dorénavant te faire riche. Sois homme de bien.
Oa adressait cette dernière phrase à ceux à qiû on faisait Taumône.
La Fontaine, ocmnne on sait, a fait aussi une fable sur le même sujet : Le Bûcheron et Mercure (V, 1). Voici coiament il raconte cette partie de l'aventure :
Mereiffe vî^^ . . . <
Je crois l'avoir près d'ioî rencontrée .... Lors «ae d'or à Fhomme ètaai; montrée, Il répondît : Je n'y demande rien.
Une d'argeat succède, à la première, Il la refuse. Enfin une de bois.
Voilà, dit-0, la mienne cette fois.
Je suis content si j'ai cette dernière. . — Tu les auras, dit le dieu, toutes trois, Ta probité sera récompensée.
Continuons la citation de Babelais.
374 L*ÀBT CHEZ RABELAIS.
CloaUlatris courtoisement remerde Mercure : révère le grand Japiter : sa coignée antîqoe attache à sa ceinture de cuir, et s'en- ceinct comme Martin de Cambray [statue qui frappait les heures sur la cloche de Giimbrayl. Les deux autres plus poisantes il charge à son eoul. Ainsi s*en va prélassant par lé pays, faisant bonne troigne [visage] parmi ses paroissiens et voisins, et leur disait le petit mot de Patelin : En ay-Je ? Au lendemain, vestu d'une [souquenille] blanche, charge sur son [dos] les deux précieuses coignées, se transporte à Chinon... [Là] il change sa coignée d'argent en beaux'testons et antre monnoye blanche; sa coignée d'or en beaux salutz, beaux moutons à la grand laine, beaux eicuz au soleil. Il en achapte force mesfairies....
Rabelais a trouvé une occasion d'entasser des
substantifs, il en profite:
. . . force graaiges ; fbrce mas [lots de terre], forée bordes [maiseofl] et bordfeux, force eassines [chaumières] ; force prés, force vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes ; bœufs, vaches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulies, coqs, chappons, poulletz ; oyes, jars, canes, canars, et du menu. £n peu de temps fut le plus riche homme du pays ; voire plus que Maulévrier le boiteux.
Les francs gontiers [paysans libres] et Jacques bons homs [paysans serfs] du voisinage, voyans cette heureuse rencontre de Gouillatris, furent bien estonnés . . . £fi commencèrent cou* rir, s'enquérir, guementer [quémander, dem^er], informer par quel moyen, en quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à quel propous luy estoit ce grand thesaur (trésor) advenu. Entendans que c'estoit par avoir perdu sa coignée. Hen, hen, dirent-ilz, ne tenoit-il qu'à, la perte d'une coignée que riches ne fussions? Le moyen est facile et de eoust bien petit..« Hen ! hen, pardieu, coignée, vous serez perdue et ne vous en desplaise.
Ne croiriez-Yous pas entendre La Fontaine?
Adonc perdirent leurs coignées. Au diable l'un à qui demoura coignée. Il n'estoit filz de benne mère qui ne perdist sa coignée. Plus n'estoit abattu, plus n'estoit fendu bois on pays, en ce default de coignées.
LE BÙCHEBOSi ST HEBCUBE. 375
Enedres dit l'ft{>ologiie esopique que certains petits janpilleliommes [gentilhomme], qui à Cooillâtris avoient le petit pré et le petit moulin rendu pour soy guoiigiaser à la monstre ireyue] , advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi, et par ce moyen seul advenu , vendirent leurs espées pou^ achapter coignées, afin de les perdre comme faisoient les paysans, et par iceUe perte recouvrir [recouvrer] monijoie [monceau] d'or et d'argent Vous eussiez dit proprement que ce fussent petits Romipetes [pèlerins se rendant à Borne], vendans le leur, empruntans l'aultruy, pour achapter mandats à tas d'un pape nouvellement créé [pour recevoir les indulgences d'un nouveau pape]. "Et de crier et de lamenter et invo&quer Jupiter. «Ma coignée, ma coignée, Jupiter ! Ma coignée de çà, ma coignée de lêk, ma coignée, ho, ho, ho, hol Jupiter, ma coignée 1» L'air tout autour retentissoit aux cris et hurle^ mens de ces perdeurs de cmgnées.
On troave dans ce paragraphe Tapplication de deux procédés habituels à Rabelais, une épigramme lancée en passant — ici contre les Bomipètes — et rinsistance dans le détail*
Mercure fut prompt à leur apporter coignées, à un chascun offrant la sienne perdue, une autre d'or, et une tierce d'argent. Tous choisissoient celle qui estoit d'or , et l'ammassoient [la ramassaient], remercians le grand donateur Jupiter. Mais sus l'instant qu'Us la levoient de terre , courbés et enclins [inclinés] , Mercure leur tranchoit les testes, comme estoit l'edict de Jupiter. £t fi^t de testes coupées le nombre equal et correspondant aux coignées perdues.
La Fontaine rend ainsi ce passage :
A chacun d'eux il en montre une d'or ; Chacun eût cru passer pour une béte, De ne pas dire aussitôt : la voilà!
Mercure au lieu de donner celle-là, Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Babelais a tiré le lOBâs de son réeit d'Esope : SoXe6}Aevo€ xai Ép{jii)c, (éd. Tauchnîtz, n° 127).
376 l'abt chez kabelais.
Un bàchwan avait laissé tomber sa emgûée daim on fleuve dont le courant l'entraîna. Accablé de du^rin, il errait tnur la rive en se lamentant. Hermès, le diea du fleave^ eut pitié de lui et loi demanda pourquoi il se désolait de la scurie. Le bûcheron le lui ayant i^pris, le dieu plongea dans le fleuve, il en rapporta une coignée d'or et demanda au bûcheron si c^était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron ayant répondu que non, Hermès plongea une seconde fois et reparut avec une coignée d'argent. Le bûcheron déclara cette fois encore que ce n'était pas la sienne, et le dieu ayant plongé une troii^me fois , rapporta enfin la coignée du bûcheron. Il lui demanda si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron répondit que c'était elle. Hermès le loua de sa bonne foi et de sa véracité et lui donna les trois coignées.
Le bûcheron, retourné vers ses amis, leur raconta^ ce qui lui était arrivé ; un d'eux lui porta envie et songea à obtenir les mêmes dons. Etant allé couper du bois près du fleuve, il y jeta sa coignée et s'assit sur la rive en pleurant. Hermès parait et lui demande la cause de ses larmes. Le bûcheron répond qu'il a perdu sa oolgnéc dans le fleuve. Hermès ploiige diuis le fleuve, il en apporte une coignée d'or, et lui demande si c'est celle-là qu'il a perdue. Le bûcheron, plein de joie, déclare que c'est bien celle-là. Le dieu en voyant cette impudence et ce mensonge, n<Mi seulement ne lui donne pas la coignée d'or, mais il ne lui rend même pas sa propre coignée.
Cette fable nous montre qu'autant la divinité est compatissante pour les justes , autant elle est ennemie de ceux qui ne le sont pas.
Tel est'le récit original; Rabelais n'a pas cependant inventé tous leâ autres détails dont il Ta embelli. Il a emprunté au Timon de Lucien l'idée des plantes de Couillatris^ &t cW dans Vlcaroménippe^ du même auteur qu'il a trouvé la plaisante idée de cette trappe que Jupiter ouvre de temps en temps pour enttedre les prières des hommes. Voici le passage de Lucien:
BiLBELAIS C0NTBT7B.
£q deviiaBi ainsi, nous wrivons à l'eaâroit où Jupiter devait s'asseoir pour entendre les prières. Il y avait h la suite Pane de l'autre plusieurs trappes, semblables à des orifices de puits et fermées avec un conTorcle ; devant chacune d'elles éfiait placé un tf^ne d'or« Jupiter s'assied à <sété de la.pre^ mière, lève le couvercle et se met à écouter les voix qui le supplient. Or, elles lui anivaiont des différents points de la terre, avec une merveilleuse variété. Je me pencbai moi-même àa cM de la tri^pe et j'entendis tous ces rasax. Voici quelle en était à peu près la forme: cO Jupiter, fais-meâ parvenir à la royauté I 0 Jupiter, fais pousser mes oigacms et mes dboules! 0 Jupiter, fais que mon père meure bîentèt!» Ailleurs un autre disait : < Si je pouvais hériter de ma femme ! » Ou bien : < Puissé-je ne pas être surpris tendant des pièges à & tùouï frère 1» Ou bi<M encore: «Si je pouvais gagner mon procès! Si j'étais cosrenné & Olyupiel» Lee navigateurs demandaient , les uns, le souffle de Borée, les autres celui de Notus. Le laboureur voulait de la pluie , et le foulon du soleil. Le père des dieux écoutait, examinait attentivement chaque prière, mais ne les exauçait pas toutes.
Il accordait à l'aft et refusût à l'autre.
xxvn.
La Fônt«toe qui ayait les mêmes matériaux sous tes jeux, s^est contenté d'en tirer un tédt naturel, facite, agré^\.e^ mais Rabelais en a tiré toute une comédiô, où il a trouré te taojen de faire intervenir rhistoire politique et littéraire de son temps^ de semer en chemin force polissonneries et de former de Tensemble un tout charmant. C'est ainsi qa'il procède quand il emprunte. Il transforme tellement ce qu^l prend aui autres qu'il en fait son bieti t^o^rîe. IN^Oiitf, comme id, il se contente de déveloi^r et de combiner ; d'autrefois il transforme , il transpose là pensée de Tauteur , et soit qu'il intente^ soit qu'il emprunte, — ce qui lui arrive souvent, nous ràrtons montré, -^ il sait toujours être
378 L*ART CHEZ BABELAIS.
original et donner à son œuvre un charme tout personneil. La Fontaine embellit généralement les sujets qull emprunte à d'autres, notais ceux qu'il emprunte à Rabelais perdent tous à sa traduction.
xxvm.
Parmi les allusions que Rabelais a semées dans le récit qui précède, il en est une qui ne laissait pas d'être passablement audacieuse. Il conlpare la fortune de Couillatris après le faveur divine à celle de Maulévrier le boiteux. Ce Maulévrier, nommé en toutes lettres, n'était autre que le mari de cette Diane de Poitiers, qui fut successivement la favorite de François P' et de Henri II, son fils. Maulévrier gagna à ce marché de grandes richesses, qui, comme celles de Couillatris, excitèrent l'envié autour de lui. On vit alors arriver à la cour mainte gentilshommes, pauvres de biens, mais riches d'une belle femme ou d^une belle fille, dans l'espoir de réussir comme lui. L'auteur n'appuie pas, le nom de Maulévrier paraît arriver là comme par hasard, mais l'allusion n'en est que plus piquante. Rabelais abonde en ces sortes de malices, dont Voltaire et Courier lui ont dirobé le secret.
Nous venons de voir Rabelais dans le dialogue et dans le r^t II n'excelle pas moins dans la peinture des objets. Dès qu'il touche èk quelque chose, vite un tableaa se dresse devant nos yeux , complet, étendu ou en miniature , car ce peintre qui est disposé à voir les choses en grand et à les dessiner dans leur ensemble, sait devaiir exquis au be-
BÂBELÂI8 ÉCRIVAIN. 379
soin. S'il lui faut décrire une scène violente de la nature , une bataille , il le fait à grands traits et nous transporte au centre même de Faction. Qu'on se rappelle la tempête on Tapparition de Jean des Eutommeures au milieu des soudards qui ravagent la vigne de Seuillé. Mais nous Faimons mieux encore dans des pages tempérées, lorsqu'il célèbre par exemple les conquêtes dues à Festomac , lorsqu'il nous énumère les vertus du chanvre, lorsque Panurge disserte sur les débiteurs et les emprunteurs» et surtout lorsque, par la bouche de Bondi- ^bilis, il nous expose les charmes de l'étude et décrit les occupations des Muses-
Nous aimons moins ses discours apprêtés, ses morceaux d'éloquence ; ce n'est pas qu'il y soit inférieur à lui-même. Ces morceaux, h&tons-nous de le dire, feraient la gloire de tout autre, qu'il no^s suffise de rappeler les lettres écrites par Grandgousier et par Gargantua & leurs fils, la harangue de Gargantua aux vaincus, les chapitres, si solides, où Rabelais expose en son nom ses idée& en matière de conquête et de colonisation. ^Mais quand il raconte ou décrit, au lieu de haranguer, il est plus original et plus lui-même.
Cherchons maintenant à saisir quelques-uns des procédés de son style — chaque auteur a les siens — la disposition favorite de ses phrases , l'agencement préféré de ses mots. Il est bien entendu que nous ne pousserons pas cette étude à fond* Une étude approfondie du style et de la langue de Rabelais exigerait tout un volume.