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'ambassade, malheureusement, lui prenait une partie de son temps, car il ne tarda pas à y jouer un rôle actif, le cardinal ayant reconnu en lui un homme de grand' négociation. Il dut donc renoncer d'abord à son livre sur les plantes; il s'en excusa en disant que, dans ce voyage, il n'avait trouvé de végétaux nouveaux pour lui que le platane. Il renonça également, avant de l'avoir terminée, à son histoire des antiquités romaines, sur ce qu'il en parut une d'un Italien de Milan, nommé Barthélémy Marliani. Il ne trouva du temps que pour les Papimanes et pour apprendre l'arabe.
UELLES étaient ses contenances devant le pape ? On en a fait diverses histoires dont la plus répandue est celle-ci : Clément VII, sans être précisément un pantagruéliste, était pour-
tant un des plus savants hommes de son temps ; aussi aimait-il fort à s'entretenir avec maître François. Un jour, voulant lui marquer son contentement, il lui demanda quelle chose il désirait le plus.
« Très -saint -père, répondit Rabelais avec un majestueux sourire, puisque telle est votre bonté, je vous prie de m'accorder votre excommunication.
Voilà les assistants ébahis.
— Oui, continue maître François, s'il plaisait à Votre Sainteté de m'excommunier, je m'en retournerais sain et libre dans ma patrie. Veuillez m'entendre, saint-père : je suis Français et natif de Chinon, ville insigne, mais ville suspecte; déjà plusieurs membres de ma parenté ont été brûlés. Or, en passant, il y a quelque temps, par la Tarentaise, j'ouïs une bonne femme, ne pouvant allumer un £sigot, crier qu'il fallait que, sans doute, il eût été excommunié de la propre gueule du pape, puisquHl ne pouvait brûler. Je désire avoir les mêmes prérogatives que ce fagot. »
Clément VII fit signe de l'œil qu'il comprenait l'apologue : il aima depuis lors et protégea ce singulier solliciteur.
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Aïs les nécessités de Pambassade, après six mois de séjour à Rome, le rappelèrent en France : il apportait, je crois, à François P"" un message du cardinal.
Les biographes racontent à cette occasion l'anecdote qui a donné lieu au proverbe du quart cTheure de Rabelais, anecdote invraisemblable, puisqu'on y suppose que Rabelais, si généralement estimé, se serait trouvé sans ressources, à Lyon même, où il avait plusieurs amis riches, entre autres les trois imprimeurs François Juste, Sébastien Gryphe et Dolet. D'ailleurs, c'est ici l'occasion de rapporter ce que dit de lui un ancien commentateur peu favorable, puisqu'il blâma ses écrits. D'après ce commentateur, Rabelais fiit un homme de bon ménage... Or, suivant l'anecdote en question, ne sachant, faute d'argent, comment gagner Paris, il aurait fait écrire, dans une auberge, par un enfant, sur de petits paquets de cendres : Poison pour faire mourir le roi; puis, arrêté comme criminel d'État, il aurait été, par cette invention, transporté gratis auprès de François P%
qui, rayant reconnu, aurait ri aux éclats de son stratagème.
Ne nous arrêtons pas à ces &bles; la nature ne crée pas de tels* hommes pour que nous en fassions un texte à facéties. Précisément parce que le génie de Rabelais est resté enveloppé de tant de ridicules commentaires, tâchons de le mettre à nu.
Son message achevé auprès du roi, il ne séjourna guère à Paris ; il revint à Lyon : ubi sedes est studiorum meorum^ où est le siège de mes études, écrivait-il.
D'abord, il y imprime une traduction qu'il avait faite, avec quelques changements, du livre de Barthélémy Marliani sur la topographie de Pancienne Rome, et il dédie cet ouvrage au cardinal Du Bellay.
Puis, pour raffermir sa raison contre le spectacle des difformités aperçues en Papimanie, pays dCAntiphysis (ennemi de nature), il étudie et professe publiquement l'anatomie. Il avait été, à son retour à Lyon, nommé médecin du grand hôpital. On se représente quelle tâche ce pouvait être en ces temps de peste; mais ces soins avaient du charme pour lui : il se trouvait là dans sa sphère, qui était de guérir, de soulager, d'instruire. Il pansait ses malades, et il venait ensuite verser à tous les trésors de sa science. Il montrait conmient la création était apparue en ce
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siècle plus vaste que jamais ; et bien des âmes, en l'entendant exposer cette manifestation nouvelle des lois divines, se consolèrent de tant de ruines qui se consommaient ou se préparaient alors.
L faisait son cours d'anatomie avec une telle éloquence, il y montrait si bien comfl ment l'homme, construit d'une si savante et si précautionneuse architecture, est un être de prédilection, que la foule accourait pour l'entendre. Dolet suivait ses leçons. Rabelais, un jour, disserta sur un pendu avec tant de chaleur d'âme, il montra si nettement sur ce cadavre le miracle de notre nature, que Dolet s'écria, en sortant, qu'il enviait le sort du pendu, lequel venait d'être l'occasion d'un discours si divin.
Il écrivit cela à maître François dans une ode latine, lui disant qu'il avait, dans sa leçon, comblé d'honneurs la nature humaine. L'illustre imprimeur sentait là véritablement s'écrouler le vieux monde ; il voyait se lever la lumière, et, plein d'espérance, il composait ses beaux vers :
C'est assez vécu en ténèbres,
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ES traces de ce cours se retrouvent dans le \Pantagruel ; on voit qu'il y enseignait,
[outre la grandeur de la création, le respect de la vie, et combien le sang est sacré. « Un seul labeur peine ce monde, disait-il, c'est forger sang continuellement. En ce travail, chaque membre a son office propre. La matière est fournie par la nature entière ; c'est le pain, c'est le vin, ce sont les aliments de toute espèce. Pour les trouver et préparer, les mains travaillent, les pieds cheminent et portent toute la machine; les yeux conduisent, la langue goûte, les dents mâchent, l'estomac reçoit et digère. ..» Ici, le professeur décrit la formation du sang et le rôle que joue chacun de nos organes ; puis il ajoute : « Quelle joie parmi ces officiers quand, après tant de travaux, de soins et de dépenses, ils voient ce ruisseau d'or! Chaque membre se prépare et s'évertue de nouveau à purifier, à épurer ce trésor. Le cœur, par ses mouvements diastolique et systolique^ le subtilise et enflamme , tellement que , par le ventricule droit, il le met à perfection, et, par les veines, l'en*
voie à tous les membres... L'harmonie des deux n'est pas plus grande que celle du corps de Phomme. On se perd, on s'égare, quand on entre au profond abîme de ce microcosme. Croyez qu'il y a là quelque chose de divin ; ce petit monde est si bon, que, cette alimentation achevée, il pense déjà à ceux qui ne sont pas encore nés. » Alors Rabelais explique les mystères de la génération, tout cela comme on l'entendait alors, mais si humainement, qu'il grava dans les esprits à jamais cette vérité étemelle : que tout est réglé par des lois.
OLET n'oublia point ces leçons. Dans son cachot, ce furent elles qui lui inspirèrent ces autres vers :
Un homme est-il de valeur si petite , Est-ce une mouche ou un ver qui mérite Sans nul égard sitôt être détruit ?
Un homme est-il sitôt hit et instruit, Sitôt muni de science et de vertu, Pour être ainsi qu'une paille, un fétu, Annihilé ? Fait-on si peu de compte D'un noble esprit?
Rabelais et Dolet, comme amis, s'éclairent l'un
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par l'autre. Hélas ! le temps n'est pas loin où celuici sera brûlé pour avoir mis au jour des livres hérétiques. Mais nous le verrons écrire, plein d^espérance et de joie calme :
Si, au besoin, le monde m'abandonne, Et si de Dieu la volonté n'ordonne Que liberté encores on me donne Selon mon veuil (vœu),
Dois- je en mon cœur, pour cela, mener deuil Et de regrets faire amas et recueil ?
Non, pour certain , mais au ciel lever l'œil Sans autre égard.
Tels étaient les pantagruélistes.
I les jours, pour maître François, étaient employés à Tanatomie et aux soins du grand hôpital, il passait les nuits presque entières à étudier l'astronomie, du haut d'un observatoire qu'il s'était fait construire.
Il publia, pour 1 535, un nouvel almanach, ce qui ne Tempêcha pas de donner une édition revue et corrigée de Gargantua et du premier livre de Pantagruel.
ENDANT qu'il étudiait ainsi et enseignait les secrets de nature, la calomnie, nommée en grec diabolos^ comme il disait, conti- . nuait de travailler contre lui. Il sentit du dafiger à rester plus longtemps éloigné de son protecteur le cardinal Du Bellay ; il retourna à Rome vers la fin de i536. Il était bien aise aussi de connaître un peu le nouveau pape Paul III, Clément VII étant mort. Il adressa au nouveau pontife une supplique dans laquelle il lui demanda trois choses : l'absolution publique de s'être enfui de chez les moines, la permission de pouvoir, au besoin, rentrer dans une abbaye de bénédictins, et Tautorisation d'exercer en tous lieux la médecine gratis, par piété, dit- il, aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer, ni du feu. Il avait en horreur ces deux éléments, surtout le feu, si mystérieux alors et considéré comme le puri' ficateur universel. Un aphorisme d'Hippocrate disait : « Les maladies qui ne pourront être enlevées par le fer, qu'on y emploie le feu, » Les médecins coupaient, taillaient et brûlaient leurs malades.
« Les chirurgiens de notre siècle, dit le médecin allemand Jean Lange, pour avoir vu une fois le boucher éventrer un veau ou un porc, sans aucune notion d^anatomie, s^en vont brûlant et taillant sur le corps des mortels... Leur maxime, c^est qu'il faut souffrir pour guérir y et ils ne sont jamais plus satisfaits que lorsqu'ils entendent les hommes de haut parage leur donner cette louange qu'i/j sont durs et sans pitié pour leurs malades, d
La sainte Inquisition, de son côté, purifiait les âmes d'une façon terrible ; mais Rabelais voulut une méthode plus pitoyable, plus humaine. Il ne fut pas sceptique en médecine, comme on Ta dit ; il avait été, au contraire, médecin par le cœur avant de Pêtre par la science. En présence de tant de malheureux, il avait cru à la possibilité de leur faire du bien, il avait cru en Tart de guérir et de soulager : ce fut la recherche et le but de toute sa vie. Voilà pourquoi il fut maître en cet art divin. Soigner, avoir cure^ c'était sa mission ; mais aux procédés destructifs des vieilles doctrines il opposa, pour le corps et pour l'âme, les procédés curatifs. Son génie compatissant eût voulu pouvoir composer de toute sa science une panacée pour les pauvres malades. Il fait, de l'exercice de la médecine, dans un de ses prologues, une sorte de magistrature et de sacerdoce; mais il demande, comme
première condition pour guérir, que le cœur de celui qui Texerce soit sain. Les malades semblent seuls l'occuper ; c'est pour eux qu'il écrit son livre, parce qu'il sait que la plupart des hommes sont malades des fatigues et des vertiges de l'esprit ; il rend le calme à leur sens en leur révélant Tharmonîe de ce grand spectacle du monde. Tel est le but de ses écrits; mais, hélas! les cafards et calomniateurs déjà ont enlevé ses premiers livres aux malades, aux goutteux, aux infortunés pour lesquels en leur mal esjouir il les avoitfaicts et compousés.
Que demande-t-il donc au saint-père? D'être le libre infirmier du genre humain.
Dans le temps même où la papauté venait de vendre au monde la permission de pécher, Rabelais ne lui demandait que l'autorisation de guérir.
E voilà de nouveau en route pour Rome, avec sa supplique. Il y arrive gaiement et disposé, le mieux du monde, à jouir des fêtes que l'on préparait pour l'entrée solennelle en Papimanie de Tempereur Charles - Quint. Vrai
Dieu! quelle chère nous fîmes! dit-il. D'ailleurs, quelle bonne fortune, pour maître François, de pouvoir contempler en personne ce vivant Picrochole ! Il s'intéressait plus que personne aux destinées de ces deux fantômes du temps : Charles-Quint et Soliman. Souvent il rassura ses amis sur l'avenir de TEurope contre leur invasion, et prophétisa la ruine de leurs empires.
Avant de partir cependant, tout indique qu'il alla revoir sa Touraine, passer quelques jours dans la maison paternelle ; car, même après la mort de son père, il y retourna tous les ans, autant que cela lui fut possible. Le cabaret de la Lamproie lui appartenait en propriété ; il s'y était réservé une chambre et sa part du jardin. Jusque dans ses dernières années, il ne laissa jamais s'écouler un automne, lorsqu'il était en France, sans y venir assister aux vendanges et jouer à la boule avec les beuveurs, ses antiques amis. Puis, de Chinon, il allait au clos de la Devinière revoir ses braves vignerons et goûter avec eux le petit vin pineau, qui, d'année en année, lui paraissait meilleur.
En passant, il visita sans doute le noble abbé Ardillon, alla revoir son ermitage de Legugé, et faire ses adieux au bon d'Estissac. Il promit fort à l'évêque de lui écrire sur tout ce qu'il observerait à
Rome, comme aussi d'envoyer à M"*® d'Estissac , sa mère, des salades de Papimanie, les plus digestives du monde, pour l'estomac de monseigneur. Il devait y joindre, pour le jardin de Legugé, quelques fleurs inconnues en France. Il tint parole, et c'est par lui, en effet, à cette occasion, qu'ont été importés la romaine, les artichauts, les œillets d'Alexandrie, plusieurs espèces de melons et citrouilles, etc.
Mais, outre des salades et des fleurs, le bon évêque eut été fort curieux que maître François lui pût envoyer le chapeau de cardinal, avec le titre de légat. En se disant adieu, ils causèrent un peu de cela, et c'est de quoi, dans sa correspondance, Rabelais devait tenir au courant monseigneur d'Estissac, outre ses propres affaires à lui, et tout ce qu'il pourrait apprendre touchant le pape, l'empereur, le roi et le sultan des Turcs.
HEMiNANT tranquillement pour Papimanie, le bon médecin s'étonnait des longues files de pèlerins, pâlis de fatigue et de maladies, qu'en tous lieux il apercevait pieds nus et le bâton à
la main. Ils allaient, pour être garantis de la peste, en pèlerinage à Saint-Adrien ou à Saint-Sébastien. La peste était quasi permanente en ces temps. D'ailleurs, l'Europe tout entière n'était qu'un champ de bataille, et, le long des chemins, il n'était pas rare de rencontrer des hommes blessés et mourants. Souvent Rabelais leur prodigua ses soins. Lorsqu'il trouvait quelque troupe de pèlerins faisant la sieste sous un arbre , ému de pitié pour leur crédulité, cette triste maladie de l'âme, il s'arrêtait avec eux, leur demandait d'où ils venaient. « Nous venons, répondgtientils , de Saint-Sébastien ; nous allions lui offrir nos vœux contre la peste. — O pauvres gens ! estimezvous que la peste vous vienne de saint Sébastien ?
— Oui, vraiment ; nos prédicateurs nous l'afiîrment.
— Oui, les faux prophètes vous annoncent ces abus ! Ils blasphèment en telle façon les justes et saints de Dieu, qu'ils les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. J[Hélas ! pensait-il en lui-même, Homère aussi a écrit que la peste fut mise en l'armée des Grecs par Apollon ! ) Ainsi prêchait un cafard, dans mon pays, que saint Antoine mettait le feu aux jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques , saint Gildas les fous , saint Genou les gouttes. Je m'ébahis si notre roi les laisse prêcher par son royaume de tels scandales -, car ils sont plus à
punir que ceux qui, par magie ou autrement, auraient mis la peste dans le pays. La peste ne tue que les corps-, mais tels imposteurs empoisonnent les âmes.
« Mes amis, ne soyez plus, à l'avenir, si faciles à ces vains et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en son état, instruisez vos enfants, et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. Ce faisant, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des saints, et n'y aura plus ni peste, ni mal qui vous puisse véritablement nuire. »
L retournait auprès du cardinal ambassadeur, non plus seulement comme médecin, H mais encore comme secrétaire et bibliothécaire de l'ambassade. Ces titres furent sa force auprès du pape pour obtenir ce qu'il demandait dans sa supplique. Aussi son affaire alla très-bien et gratis^ et n'eut à subir que quelques lenteurs pour les formalités. Son attente dura depuis novembre jusqu'en février ; mais il ne s'ennuyait pas à Rome, et il était résolu de n'en pas partir qu'il n'y eût vu l'entrée de Charles-Quint.
Quant au titre de légat pour monseigneur Pévêque de Maillezais, il ne put l'obtenir, parce que le roi proposait le cardinal de Lorraine, parce que le cardinal Du Bellay se proposait lui-même, et parce que le pape ne voulait pas qu'il y eût de légat en France.
En revanche^ les détails qu'il lui envoie sur l'empereur, sur le pape et sur le Turc, sont admirables. L'embarras de Paul III est une comédie des plus gaies. Il lui faut, pour coucher l'empereur, trois mille lits, et il n'y en a plus dans Rome depuis le sac des lansquenets. Le saint-père fait des provisions comiques de foin, de paille, d'avoine, d'orge et de vin. Je pense quil lui coûtera bon^ dont il se passât bien en la pauvreté où il est, qui est grande et apparente plus que en pape qui fut depuis trois cents ans en ça.
Ce pauvre pape n'en est pas moins résolu à faire à l'empereur la plus magnifique réception. Il lui envoie ambassadeur sur ambassadeur ; mais ces ambassadeurs ne coûtent rien. Pour l'entrée du visiteur formidable, le bonhomme Paul III fait percer, tout au travers de la ville étemelle, une rue immense qui passe sous les arcs- triomphaux de Constantin, de Vespasien, de Titus, de Numetianus et autres. Elle passe à côté du palais Famèse, devant le palais Saint-Marc et sous le château Saint- Ange.
Pour percer ce chemin, « on a démoli plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises raz terre, ce que plusieurs interprètent à mauvais présage. C'est pitié de voir la ruine des maisons qui ont été démolies, et n'est fait payement ne récompense aucune es seigneurs d'icelles. »
Pour subvenir au reste, le saint-père, proprio motu, de plenitudine potestatis, impose une taxe aux cardinaux, aux officiers courtisans, aux artisans de la ville et jusqu'aux porteurs d'eau. Aussi, Sa Sainteté voudrait-elle de bien bon cœur que l'empereur ne vînt jamais.
Mais conmient ne le recevrait-on pas avec les plus grandes marques de joie, lorsqu'on songe que lui seul peut servir de rempart contre le Turc, qui dijuré ses bons dieux de venir ravager toute la chrétienté au printemps prochain ?
Le plaisant de cette comédie impériale et papale, c'est que l'empereur n'est guère plus riche que le pape. Le pauvre homme en est aux expédients, bien plus encore que le saint-père. Heureusement, il leur vient de bonnes vaches grasses à l'un et à l'autre : <( Aujourd'hui matin est retourné ici le duc de Ferrare, qui était allé par devers l'empereur à Naples. Je n'ai encore sçu comment 11 a appointé touchant l'investiture et reconnaissance de ses terres. Mais
j'entends qu'il n'est pas retourné fort content du dit empereur. Je me doute qu'il sera contraint mettre au vent les écus que feu son père lui laissa, et le pape et Tempereur le plumeront à leur vouloir, d'autant mieux qu'il a refusé le parti du roy . . . L'empereur a faute d'argent et en cherche de tous côtés, et taille de tout le monde qu'il peut et emprunte de tous endroits. Lui, étant ici arrivé, en demandera au pape, c'est chose bien évidente ; car il lui remontrera que il a fait toutes ces guerres contre le Turc et Barberousse pour mettre en sûreté Italie et le pape, et que force est que il y contribue. Le dit pape répondra que il n'a point d'argent, et lui fera preuve manifeste de sa pauvreté. Lors l'empereur, sans qu'il débourse rien, lui demandera celui du duc de Ferrare, lequel ne tient qu'à un fiât. Et voilà comment les choses se jouent par mystères. »
Mais patience ! patience ! comme disait Panurge, voici venir un nouveau personnage dans la comédie, c'est le grand Sophi de Perse. Que fait-il ? Ce qu'il fait, mes bonnes gens? Il vous bat monsieur le Turc, met son armée dans la plus épouvantable déroute qui se soit jamais vue, et, par ainsi, se trouve ébranlé le grand épouvantail, et « l'empereur est hors cette peur qu'il avoit que le dit Turc ne vînt en Sicile, comme il avoit délibéré, à la primevère; et se peut
tenir la chrétienté en bon repous d'ici à longtemps ; et ceux qui mettent les décimes sur TÉglise, ecpre^textu qu'ils se veulent fortifier pour la venue du Turc, sont mal garnis d'arguments démonstratifs. »
Les détails sur la personne du pape et sur ses prédécesseurs ne sont pas moins curieux, surtout sur Alexandre VI, qui avait fait peindre dans la chapelle de son palais, au-dessus du maitre-autel, au lieu de l'image de la Vierge, le portrait de sa maîtresse.
Quant au pape actuel, il le connaît bien. C'est un brave homme, méticuleux s'il en fut et de bonne intention, mais qui a peur de tout, même des astrologues, et qui rend toute la ville peureuse comme lui : « Je vous envoie un livre de pronostics duquel toute cette ville est embesognée, intitulé : De eversione Europœ. De ma part, je n'y ajoute foi aucune. Mais on ne vit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et devinations, comme elle est de présent. Je crois que la cause en est
Mobile mutatur semper cum principe vulgus.
( Souvent le peuple suit l'égarement du prince. )
Telle était la correspondance de maître François ;
on y sent, outre son intelligence des grandes affaires,
qu'il aimait à se mettre chaque jour le monde entier
sous les yeux, et qu'il fut le contemplateur assidu de
rhistoire. Cest ainsi qu'au prologue du livre IV on le voit exposer ce drame immense de son siècle. Ailleurs, il nous montre comment les destinées, tout à coup agrandies, du genre humain, font entrer ks dieux du vieil Ol3rmpe en pensement nouveau et tédieux. Mais ils sentent qu'à cette destinée ils ne peuvent contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaux des sœurs fatales.
Au chapitre xu du livre III, il expose toutes les batailles que les rois sont en train de livrer sur la terre : ,
François P^ contre Venise.
L'empereur contre les Suisses.
Le roi d'Angleterre contre TEcosse.
Le pape contre Ferrare.
Le Turc contre le Sophi.
Les Tartares contre les Moscovites.
Peut-être se demandait-il s'il n y avait pas^ aux mouvements si variés de l'histoire, une loi d'harmonie, conmie à la formation du sang dans nos veines, comme au roulement des astres sur nos têtes, comme à la croissance du moindre brin d'herbe.
^HiVER passé, il quitte Rome, revient en France avec le bref papal. C'était une réponse aux sots : cela lui eût suffi; mais, d^un autre côté, ces bulles du pape, au milieu de la chrétienté en proie aux moines, étaient pour lui une sorte de sauf-conduit.
Et ne croyez pas que de telles précautions lui fussent inutiles •, l'auteur du Pantagruel ne pouvait, en effet, manquer d'avoir des ennemis nombreux : il en eut non-seulement dans la partie ignorante et fanatique du clergé , mais aussi parmi les promoteurs de la Réforme naissante. De ce côté, on ne lui pardonnait guère sa rupture avec Calvin, dont il avait été l'ami dans sa jeunesse, et en compagnie duquel (nous Tavons vu) il avait pris, l'un des premiers en Europe, des leçons de grec de Lascaris. Mais Rabelais avait très-bien aperçu les germes d'un nouveau fanatisme en celui qui devait un jour brûler Servet. Il fut donc pour les esprits étroits dans les deux camps un personnage suspect.
M. Louis Paris a publié dans son Cabinet historique (décembre i858, page 348) une lettre inédite jusque-là , et maintenant encore fort peu connue , adressée de Lyon par le cardinal de Toumon au chancelier Antoine du Bourg, entre i535 et i538. On y voit que Monseigneur Tarchevêque ne se faisait pas faute d'intercepter et d'ouvrir la correspondance de Rabelais ; en revanche, la postérité ouvre et lit à son tour les lettres du cardinal.
Juste retour, Monsieur, des choses dUci'bas !
Voici donc ce qu'écrivait le prélat au chancelier du Bourg :
« Monsieur, je vous envoie une lettre que Rabe- « lezus escripvoyt à Rome , par où vous verrez de « quelles nouvelles il advertissoit un des plus mau- « vais paillards qui soient à Rome ; je luy ay faict « commandement que il n'eust à bouger de ceste « ville jusqu'à ce que j'en sceusse votre voulonté^ et (c s'il n'eust parlé de moy en la dite lettre et aussi « qu'il s'advoue au roy et royne de Navarre, je (c l'eusse faict mettre en prison pour donner exemple « à tous ces escripveurs de nouvelles. Vous m'en « manderez ce qu'il vous plaira, remettant à vous
« d'en fafre entendre au roy ce que bon vous en « semblera.
« F. , cardinal de Toumon.
d De Lyon, ce.X d'aoust. »
Rabelais, grâce à la protection du cardinal Du Bellay, put éviter cette tracasserie et sortit de Rome sain, et sauf, mais il revint, cette fois, non plus à Lyon, Dolet n'y avait pu rester, la calomnie Pavait chassé., emprisonné; il retourna s'établir à Montpellier, et s'y fit définitivement recevoir doaeur en médecine, au mois de mai iSSy. Maître François ne rapportait point d'Italie les fureurs sombres de Martin Luther; pourquoi cela? Parce que, dans la cité immense des Césars et de Léon X, où Luther n'avait vu que l'Église papale, maître François avait vu l'univers; parce que, de sa soif ardente, il y avait humé^ pour ainsi dire, tous les souflïes du monde. Cependant chaque fois qu'il en revint il fut bien aise aussi , contre l'horrible ivresse d^Antiphysis^ de seraflermir au spectacle de la nature. Pendant tout cet été de i537, il fit un cours public sur les pronostics d'Hippocrate, et continua, l'année suivante, par un nouveau cours d'anatomie.
Ses anciens auditeurs, ses amis, ses condisciples
de Montpellier, accoururent pour Tentendrit. Ils furent bien étonnés de voir que, déjà, ce n^était (dus le jeune et ardent docteur d^autrefois, celui qui jouait avec eux la comédie, mais un philosophe plein de sagesse et d^expérience. Il était dans sa cinquantecinquième année ; sa barbe grise, son visage austère, ne le montraient que trop. Mais le cœur ne vieillissait pas : en tous lieux, en tout temps, sut tous les sujets évoquant la lumière, il recherchait le vrai Dieu dans
ses œuvres Cependant la persécution contre tous
les chercheurs allait croissant. Maître François, au milieu des menaces, continua ses études avec calme, répétant peut-<tre en souriant le mot d^un andeo Père ; « Laissez-moi voir, ô mon Dieu , la beauté de votre visage. »
Le bref papal , en le protégeant pour son passé , ne le mettait pas à l'abri de la calomnie -, il sentit qq^il ne pouvait rester ainsi longtemps séparé de tout protecteur ; que, loin du cardinal, il n'y avait de sûreté pour lui qu'auprès du roi. Il part pour Paris. Paris, le voisinage de la cour, était encore le plus sûr asile pour ces représentants de la liberté future du genre humain. Dolet, plus persécuté que jamais , venait aussi de s'y installer. Mais que leur destinée fut dif^ férente! Il est vrai qu'en Dolet on croyait voir vivante la terrible machine qui, du pays damné de Gutenberg
et de Luther , se répandait par toute la terre, dissipant les ténèbres et menaçant de ne pas laisser en Europe un petit coin obscur où se pussent retirer tant de bons moines accoutumés à vivre, dans la nuit, avec les pharisiens, pattes-pelues, harpies, tous corrupteurs des hommes, tous mangeurs des peuples^ tous passés maîtres en diabolplogie.
E temps était terrible : les bûchers succédaient sans fin aux bûchers ; tout servait de prétexte aux plus affreux supplices : hérésie, sorcellerie, magie, démonolâtrie, possessions^ obsessions, on punissait de mort jusqu'aux troubles de Pâme. Ceux qui. étaient atteints de maladies étranges^ on les brûlait (le diable était en eux) ; on jetait au feu les fous, sous prétexte que, Tâme étant partie, on devait rendre le corps aux éléments. On brûlait jusqu'aux mélancoliques. Des villages entiers se trouvèrent dépeuplés. Sous le seul règne de François P% cent mille sorciers furent déférés à la justice. Quelle justice, grand Dieu ! quand on songe qu'un juge faisait le vœu de voir cette foule innombrable deprétendus
sorciers réunis en un seul corps pour Us faire brûler tout à une fois en un seul feu ! Les enfants, quel que fût leur bas âge, étaient compris dans les procédures ; seulement, le même juge pensait que, par bonté d'âme, on pouvait se contenter de les étrangler.
Ce n'était pas assez de l'innocence humaine, il leur fallait rinnocence des bêtes ; leur fureur de juger, de damner et condamner s'étendit (on hésite à le dire) jusqu'aux insectes. On vit des tribunaux, frappés de vertige, condamner à l'excommunication des chenilles, des limaçons et des rats! On croit rêver; l'histoire cependant a conservé des traces de ces aberrations du pauvre esprit humain.
A Troyes, sentence est rendue contre des chenilles, en ces termes : « Parties ouïes, faisant droit sur la requête des habitants de Villenoce, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, faute de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées. »
A Grenoble, même arrêt contre des limaces. Dans l'évêché d'Autun, les rats s'étaient multipliés d'une manière terrible : procès leur est intenté , assignation de comparoir; ils firent défaut, on les excommunia.
S'ils n'eussent joué que ces comédies, c'eût été bien*, mais il faut .voir le portrait que Rabelais nous a laissé d'eux dans le chapitre des chats fourrés : ils mangent les petits enfants..., ils brûlent, écar-
tellent , décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal.
On comprend, avec de tels juges, si Rabelais pouvait craindre, s'il avait trop de la protection papale et royale. D'un jour à l'autre , il pouvait lui venir quelque accusation étrange de magie ou de lycanthropie.
A Paris, cependant, il lui fallait un asile ; il demanda d'entrer comme prébendier à Tabbaye de Saint-Maur-des-Fossés. Quelques docteurs prétendirent que Rabelais n'ayant pas profité immédiatement de l'autorisation de rentrer dans un monastère, que n'ayant pas même repris l'habit religieux depuis deux ans que ces bulles de réhabilitation lui avaient été délivrées, il ne pouvait être admis à Saint-Maur que sur un nouveau bref du pape. Heureusement, par l'intermédiaire du cardinal , il l'obtint très-vite , et entra à l'abbaye, se décidant enfin, cette fois, à revêtir Thabit de Saint-Benoît.
aint-Maur, dont il nous a laissé Péloge dans le Pantagruel, n'était plus une tanière à moines, semblable à celles du temps jadis; le souffle nouveau qui parcourait la terre avait déjà changé bien des choses : mœurs, langues, institutions, rapports des peuples entre eux, sciences, doctrines religieuses, tout avait soif de réformes. Aux yeux mêmes des contemporains, le monde paraissait renaître... Ce mouvement de renaissance avait pénétré jusque dans certains monastères : Saint-Maur était de ce nombre. Aussi Rabelais nous dépeint-il ce séjour comme un paradis de salubrité^ aménité, sérénité, commodité^ délices, et tous honnîtes plaisirs d'agriculture et vie rus-tique. Mais il faut dire que Tabbé de ce monastère était le cardinal Du Bellay -, qu'il en faisait, lorsqu'il n'était pas en ambassade, le Ueu habituel de sa résidence, et qu'il y avait fait bâtir, par l'architecte Philibert Delorme, un magnifique château à l'italienne. C'est là que Rabelais tf ansporta sa riche biblio-
thèque, ses manuscrits, ses papiers, ses collections, ses instruments scientifiques. Il retrouva, dans cette rep:*aite, la vie de Legugé, mais agrandie de combien d^années d^expérience, d^études et de voyages ! Plus souvent encore qu'autrefois, il alla, de Saint- Maur, visiter ses amis ; ses promenades les plus habituelles étaient en Touraine, en Poitou, en Normandie.
Il venait là pantagruéliser chez le roi dTvetot. Ceci n'est pas ime plaisanterie : la royauté d'Yvetot appartenait à cette époque à Tun des quatre frères Du Bellay. Il allait aussi chez l'évêque du Mans, René Du Bellay, qui aimait la physique. Ils faisaient, maître François et lui, des conversations, des recherches, des expériences sans fin, et on les eût pu prendre, dans leur évêché, pour deux nécromanciens.
Comme autrefois, tout entier à ses amis^ il écrivit, à Saint-Maur, les ruses de guerre de Guillaume Du Bellay, chevalier de Langey, le même dont il a raconté la mort avec tant de respect dans le Pantagruel. Depuis qu'il devait au cardinal d'avoir pu connaître la ville éternelle, on voit combien il lui était resté dévoué, ainsi qu'à ses frères; car nonseulemenl il avait vu Rome, mais il l'avait vue avec l'ambassadeur ; il avait été initié à Ja politique du Saint-Siège. Aussi comme il remercie bien de cela le noble cardinal dans l'épître dédicatoire placée en
tête du livre de Barthélémy Marliani! Il voudrait immortaliser son généreux ami : Puis-je vous remercier, lui dit-il, autrement que par un tel honneur? Ce que depuis mon enfance je souhaitais le plus, c'était de voir l'Italie, de connaître la capitale du monde; votre généreuse bonté a comblé mon désir. Non-seulement j'ai vu Rome, mais je l'ai vue avec vous, je l'ai vue dans le gouvernement des affaires pendant votre glorieuse ambassade. »
Il espérait, je crois, finir ses jours à Saint-Maur: on voit qu'il s'y était arrangé pour cela. L'évêque du Mans eut beau le nonuner, dans son diocèse, curé de Saint-Christophe-du-Jambet, il n'y alla pas, et s'y fit remplacer par un coadjuteur. D'ailleurs, pour ce qu'il lui restait à publier il avait besoin de ce refuge de Saint-Maur, protégé par la puissance royale; il faut considérer qu'il était plus que sexagénaire, qu'il ne lui suffisait plus d'habiter par l'esprit des régions éthérées, qu'il fallait au vieillard im lieu de repos et de paix.
iVRÉ plus que jamais à Tétude sous les beaux ombrages de Saint-Maur, ses amis attendaient de lui une œuvre de haute portée philosophique et religieuse; ses conversations, d'ailleurs, depuis quelque temps semblaient indiquer cela. Tous les grands esprits (ainsi que l'atteste un distique célèbre de Théodore dé Bèze) avaient les regards vers lui. Que ne pourra pas faire un tel homme dans les choses sérieuses, disait-on, lui qui, seulement en jouant, a écrit un si admirable livre? Il faut citer parmi ceux qui espéraient ainsi en Rabelais le futur chancelier de l'Hospital, alors conseiller au parlement de Paris; mais l'auteur du Pantagruel les trompa, ne devint point sérieux, et continua de rire.
Parce que rire est le propre de l'homme^ parce qu'il faut, disait-il, en éclairant le monde brûler les brûleurs dans les flammes de l'esprit. Et qu'est-ce que l'esprit, sinon la joie de l'homme ? L'esprit est le consolateur du monde ; comment la joie n'habitcrait-elle pas avec lui? Si l'esprit nous illuminait
mieux, tous nous serions saisis d^un rire olympique au spectacle de Timpuissance des diables, et à voir combien ce monde, et chacun de nous, est précau* tionneusement entouré des soins de la Providence. N^en croyons pas un instant qui passe dans une éternité. Le gouvernement de ce monde n^est abandonné ni aux méchants, ni au hasard, ni au diable : il est tout entier aux mains du Père universel, orgaiûsa* teur et conservateur de tout être et de toute vie. Erreurs, fureurs, aveuglement des âmes, maladies terribles, sans doute ; mais ayons confiance au médecin suprême, à celui qui est bon par-dessus tous, et qui a la nature entière et tous ses secrets, et l'éternité pour guérir.
Outre les raisons de sûreté, un autre motif Peut retenu à Saint-Maur : Tiraqueau, qui semble avoir été toujours Tami le plus cher à son cœur, venait d'être nommé conseiller au parlement de Paris ; cela les rapprochait Tun de l'autre. Jean Bouchet avait été nommé au même parlement, et ils étaient heureux de retrouver ensemble un souffle de leur jeunesse. Rabelais fut toute sa vie le centre des libres penseurs ; mais il ne donna point à leur association d'autre base que l'amitié. I^ur règle consistait à s'aimer les uns les autres. Tout ce qui était de lui ou à lui ne semblait exister que pour ses amis*, jusqi^ie
dans les moindres choses on en retrouve la trace. Ainsi, sur chaque volume de son admirable bibliothèque, il avait inscrit cette devise, qu'on eut pu lire jusque dans son cœur : Francisci Rabelœsi medici xai Tû)v auTou cpiXcov {à François Rabelais, médecin, et à ses amis).
Ce qui l'attirait surtout auprès de Tiraqueau, c'est qu'il trouvait chez lui une famille, famille patriarcale, comme il l'eût aimée pour lui-même. Le doae et bon Tiraqueau avait vingt-six enfants, sans compter les enfants des enfants , qui commençaient à naître, et auxquels Rabelais faisait tant de beaux contes!...
La nomination de Tiraqueau à Paris et de Jean Bouchet nous montre que l'humanité commençait d'avoir quelques représentants parmi les parlements. Cependant les aflreux bûchers continuaient, malgré Tiraqueau, l'Hospital et quelques autres. Rabelais put entendre, de Saint-Maur, les cris de Dolet, brûlé sur la place Maubert, à l'âge de trente-sept ans; il put lire les nobles vers qu'il adressa en vain à ses juges, du fond de son cachot :
Que me véut-on?
Suis-je un loup gris t suis-je un monstre sur terre, Pour me livrer une si rude guerre?
Suis-je endurci en quelque méchant vice,
Pour me traîner si souvent en justice?
Quand on m*aura ou brOIé ou pendu, Mis sur la roue et en cartiers fendu , Qu'en sera-t-il ? Ce sera un corps mort.
Las ! cependant y n'aura-t-on nul remord J)e faire ainsi périr cruellement Un qui en rien n'a forfait nullement ?
Oui, ce ne sera qu'«« corps mort, héroïque martyr; mais ton âme, sortie immortelle du milieu des flammes , aura son refuge dans 'Pâme de tes amis, dans rame de tout un peuple. Rabelais, à cet horrible spectacle, anticipant de trois siècles, s'écriera, montrant la caverne des chats fourrés : « Quand leur cabale sera manifestée au peuple^ il n'est orateur si habile, loi si draconienne, magistrat si puissant, qui le puisse empêcher de les faire tous vifs là dedans leur rabouillere félonnement brûler. Ah ! s'il en devait être autrement, s'écrie-t-il, que lafou^ dredu ciel oî cendre les réduj^se^ puisque les humains tant sont au cœur endurcis que le mal parmi eux advenu, advenant et à venir .^ ne recor^ dent y ne sentent, ne prévoient de longue main, ou^ le sentans, ne osent et ne veulent ou ne peuvent le extermifier. »
E ne parle point d'un nouvel almanach qu'il publia vers la fin de 1645, afin d'arriver tout de suite à dire que, l'année suivante, après le supplice de Dolet, il eut le noble courage d'imprimer le troisième livre de Pantagruel.
Il faut lire ce livre, je n'en donne point l'analyse ; d'ailleurs, tout s'y passe en conversations : point de voyages, point de guerres ; il y est dit seulement, au premier chapitre, que Pantagruel, maintenant roi d'Utopie et roi de Dipsodie, a transporté une colonie d'Utopiens chez les Dipsodes ; que Panurge a été créé par lui châtelain de Salmigondin ; que, là, M. le châtelain, achetant cher, vendant bon marché, mangeant son blé en herbe, a trouvé le merveilleux moyen de créer quelque chose de rien, en formant beaux et bons créditeurs. Le reste du livre est employé en délibérations sur le mariage de Panurge. Voudriei'vous^ dit-il, qu'ainsi seul et, je demourasse toute ma vie sans compaignie conjugale? Vous save:{ quil est écrit : vje soli ! (malheur a
l'homme seul!) Mais, de l'humeur dont il est, il aura
pcjz-izrt^^ dài» 'jt Ti^fraagf y taai de dngnos! — DccjC, ^jiz-ï, ou aie prccdrt fcrnmr? U ^^^^rrwmfiu ïxi::ji: et V^JuXrt rtpoiï&e de lam de «x ei de fluû qœ \t Mà^t P^ntaffTJSû 'éiii<nanit se sait pins qœ résoudre. L» quatre ùtciûtts sont tour à tour interrogées Mir ce point, et les sorts et les soagcs, et la aibjile de Panzoust, et le médecin Rondibilis, et les filnsct les sages; on interroge jusqu'aux muets. Enfin on se résout à mettre à la voile pour le grand voyage vers la Dive-Bouteille^ qui seule peut donner lé* ponse à tet insoluble problème.
Pour la première fois, sans être arrêté par rien, fl avait osé mettre son nom à son li\Te : un déluge de fureurs, de calomnies, d'accusations, tomba sur lui^ mais n'altéra pas sa sérénité. Bravant cette hideuse^ morveuse^ caterrheuse^ vermolue cagotailley il se mit à raconter, au milieu de leurs cris, le voyage du bon Pantagruel aux tles de Tobu et de Bohu, aux lies de Nargues et de Zargues.
Des commentateurs ont dit que la raison parle dans Rabelais le langage de la folie; ô mes amis, n'en croyez rien! Son œuvre est sans doute une boufibnnerie sans exemple, car c'est la comédie la plus vaste et la plus variée qu'il y ait jamais eu. Ix*» personnages y sont en nombre infini; tous sont évidemment un peu troublés du cerveau, tous ont
leur folie; mais chacun d^eux parle admirablement h langage de sa passion.
Un seul personnage tient parmi eux Je langage 4e la pagesse, c'est le grand, le bon, le divin Pantagruel. Qui a vu que jamais chez celui-là la raison ait parlé le langage de la folie? Il parle au milieu de la folie de son entourage-, il subit les interruptions les plus diverses et les plus inattendues *, mais jamais ni Platon, ni Socrate, ni personne, n'a parlé avec plus d'élévation, de droiture et de conscience.
Rabelais met en scène comme jamais personne ne l'a su faire la folie générale, mais tout cela est pré- ^dé, guidé par la sagesse suprême. Aussi la nef pantagruélique ne peut-elle périr, l'éternité lui est assurée. Vico disait au siècle dernier : Je me sens assis sur un trône de diamant. C'est en lisant l'œuvre de Rabelais qu'on peut éprouver un sentiment analogue» Les qualités divines nous y sont en effet si bien montrées, et dans la nature et dans Phomme, que nous nous sentons animés et pour ainsi dire sanctifiés d'une parcelle de l'infinie sagesse et de l'infinie bonté.
S'il restait au lecteur quelques doutes sur cette haute portée morale et religieuse de l'œuvre de Rabelais, je ne me contenterais pas de le renvoyer au prologue de Gargantua, où l'auteur lui-même dit si
bien : <c Posé le cas qu'au sens litéral vous trouvez matières assez joyeuses... toutefois pas demeurer là ne fault, » je rappellerais ceci : un des plus fervents amis de Rabelais, un des plus assidus aux réunions pantagruéliques, Jean Bouchet, dans un poëme en vers, intitulé : le Traverseur de voies périlleuses^ nous a laissé voir parfaitement quelle était la pensée des pantagruélisies. Dans le temps même où Rabelais écrivait le récit des pérégrinations de Pantagruel et de ses compagnons, Jean Bouchet, qui, très-probablement, trouva trop bouffon ce voyage à travers toutes les philosophies, toutes les religions et toutes les sociétés, se mit à le refaire en vers et de façon, selon lui, plus sérieuse, sous ce titre du Traverseur de voies périlleuses. Nous y voyons d'abord qu'il y a du bon en tout homme :
Car Dieu, très bon, très juste et bénédict, Fait tout en soi par compas et mesure, Et n*a laissé l*humaine créature, Qu'il aime tant, sans lui avoir donné Q.uelque vertu et don bien ordonné.
Les vers sont lourds et sans grâce, mais vous y retrouvez la pensée hardie et nouvelle, que l'homme n'est pas une créature maudite, que l'élément divin réside au fond de sa nature.
Nous voyons ailleurs apparaître la liberté et le respect de la conscience individuelle :
Dieu tout-puissant est le seul scrutateur Des volontés
La force de Rabelais, c'était d'avoir banni la peur. Il l'avait, dans son âme, remplacée par l'éternel éclat de rire; nous retrouvons une preuve de cela dans sa devise grecque AyaQy? Tu^*? «J^v ©eoù. Eh bien! Jean Bouchet, son ami, son disciple, lui aussi nous dira :
Chasse la peur
et tes sens diligents
Mets en avant pour les choses secrètes Manifester par loyaux interprètes.
J'ai parlé de la nécessité, très-bien comprise par les pantagruélistes, de créer une littérature pour le peuple, et de n'employer pour cela que la langue vulgaire; Jean Bouchet nous avoue qu'il a composé son livre :
Non en forge subtile, Non en langage affecté, mais en style Aisé et gros, affin que simples gens L'entendent mieux : ce n'est pour les Régens Ni pour les Clercs de bonnes et grans lettres, Mais aux amis de ses vulgaires mettres.
Les vulgaires mettres de Jean Bouchet sont de
DOS jours tout à fait illisibles; mais il était bon d'y jeter un coup d'œil^ et de leur demanda quelques renseignements sur les tendances morales de Rabelais et de son entourage. Ils nous ont, je crois^ sur ce point, suffisamment édifiés.
G)ntinuons donc notre examen des prouesses espoventables de Pantagruel^ et remarquons qu*à partir du IIP et plus encore du IV^ livre, la sagesse de Pantagruel est devenue plus inaltérable; pas une parole légère sur ses lèvres. A mesure qu'il s*éloîgnait de ses jeunes années, Rabelais disait vieillir avec lui ses personnages. Hélas! les cheveux de Panurge lui-même avaient blanchi. Qu'ils étaient loin, en effet, ces souffles de jeunesse, ces temps heureux où Taurore du jeune Pantagruel semblait se lever avec Taurore du monde ! Le sage contemplateur les avait vus disparaître ces parfums des Florides apportés par Colomb, et ces joies de Timprimerie naissante et de Tantiquité retrouvée, et du premier éveil des sciences... Il y avait dans Pair, au temps où nous sommes, des pressentiments funèbres. Tous ces bûchers, qu'était-ce, sinon les feux précurseurs de la Saint- Barthélémy? Cependant, malgré les années, Panurge et frère Jean, de livre en livre, augmentent en folie et en fougue; on ne sait quel flot de révolte s'élève de leur âme... Toute pa-
rote sérieuse de Pantagruel est emportée par leurs bouffonneries quelquefois terribles.
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ENDANT qu'il prépare la suite de son Pantagruel^ la rage des bigots, leurs injures, leurs calomnies répétées, imprimées, prêchées publiquement, devinrent si violentes, que Rabelais finit par s'attrister. Il se voyait attaqué non-seulement par les moines, mais par tous ceux qui, pour défendre leurs doctrines, ne rougissaient pas de répandre le sang (ce sang, fruit des efforts de la nature entière). Calvin lui-même dénonça Rabelais à la haine de ses sectateurs. Mais il n'y a que les adorateurs des faux dieux, disait Rabelais, qui veuillent maintenir leur culte sur la ruine de ce qui est la vérité vivante. Ils brûlent le plus beau livre de Dieu, qui est l'homme, pour conserver leurs doctrines éphémères. Mais la doctrine des doctrines, la loi suprême, le verbe divin, a-t-il donc besoin d'eux et de leurs barbaries pour se maintenir éternel? 0)mme il lisait alors, plus que jamais, l'Ecriture sainte, il aimait à s'arrêter sur ces paroles de Job :
Numquid Deus indiget vestro mendacio, ut pro illo loquamini dolos? — Numquid faciem ejus accipitis, et pro Deojudicare nitimini? (Dieu a-t-il besoin de votre mensonge, et que, pour le défendre, vous ayez recours à ces fraudes? — Prétendez-vous protéger Dieu, et serait-ce à le favoriser que tendent vos manœuvres ?)
Cependant, les plus doctes, les plus grands personnages, toute la cour et François I*'' lui-même, se prononcèrent pour Rabelais. En reconnaissance df son bon, franc et loyal courage, les pantagruélistes lui offrirent un flacon en or et argent ayant la forme d'un beau et ample bréviaire.
Mais la Sorbonne ne riait pas ; elle représenta au roi que le IIP livre de Pantagruel était un livre plein d'hérésies. François P^ se le fit lire, l'approuva, en reconnut Vutilité^ et prit en horreur quelques mangeurs de serpents,.. Leur charité ardente eut recours à un autre moyen : ils inventèrent que Rabelais était Fauteur de livres infâmes qui circulaient alors.
Sur-le-champ Rabelais, voulant s'expliquer, voulant remercier le roi et tous les pantagruélistes du royaume, publia par anticipation quelques chapitres du livre IV. Il les fit précéder d'une épître au cardinal Odet et d'un long prologue.
Sans vous mêtoit le cœur failli, dit-il au cardinal, la calumnie de certains cani baies, misantropes^ agelastes (qui ne rient pas), avoit tant contre mof esté atroce et desraisonnée, quelle avoit vaincu ma patience, et plus nestois délibéré d'en escrire un iota.
Mais la défense que tant de nobles et grands personnages ont prise de son livre lui a rendu, dit-il, l'espérance et le courage. D'ailleurs il s'est rappelé que Dieu a voulu que sa voix soit entendue et que la loi de vivijique science soit annoncée à ceux qui sont dans les ténèbres. Ce sont, dit-il, les paroles de Salomon^ au chapitre XLV de l'Ecclésiastique.
Les premiers chapitres de ce IV® livre nous montrent Pantagruel, Panurge et leurs compagnons voguant vers l'oracle de la Dive-Bouteille. Ils parcourent, à travers les mers, des îles inconnues, mystérieuses, fantastiques; mais au milieu de quelle tempête!
Et qu'est-ce que cette tempête, sinon la tempête morale du XVP siècle? Tous les éléments se combattent, l'air devient opaque, le soleil a disparu, le fanal du navire est éteint. Autre lumière ne nous apparaissoit que des foudres. Chacun pense à son âme, crie le pilote, n'espérant aide que par miracle des deux.
Pantagruel levant les mains au ciel : « Seigneur Dieu, dit-il, sauve-nous, nous périssons. Non, toutefois, advienne selon nos affections, mais ta sainte volonté soit faite ! »
Panurge, pour qui se fait le voyage, dans son effroi, la raison troublée, veut qu'on arrête : Puisque surgir ne pouvons à bon port^ mettons-nous à la rade je ne sais où. Plonge^ toutes vos ancres.
Mais le noble Pantagruel, plein de confiance en Dieu, l'œil à la proue, tenant le gouvernail, rend la joie à tous ses compagnons en s'écriant le premier : Terre! terre! je vois la terre^ enfants.
II ne faut pas oublier que cette horrible tempête n'a d'autre cause que la présence, sur l'Océan, d'un gros navire chargé de moines : jacobins, jésuites, capucins, augustins, bernardins, célestins, théatins, egnatins, amadéans, cordeliers, carmes^ minimes et autres saints religieux, lesquels s'en vont au concile de Chésil^ c'est-à-dire au concile de Trente. Aussi, la vue de tous ces beaux pères concilipètes, qui divertit Panurge, attriste le bon Pantagruel.
lABELÀis vivait à Saint-Maur depuis neuf *ans, lorsque François I®% le protecteur des •protecteurs, mourut. Cette mort devait être la fin du cardinal Du Bellay. Il fut remplacé auprès du nouveau roi, Henri II, par le cardinal de Lorraine (plus connu sous le nom de cardinal de Guise). Momentanément il résolut de quitter la France, de retourner à Rome. Rabelais, quoique dans les bonnes grâces du cardinal de Guise, jugea prudent de disparaître aussi , et pour la troisième fois il accompagna en Italie monseigneur Du Bellay.
Il n'est resté de ce troisième voyage qu'un seul monument : c'est le récit des fêtes véritablement pantagruéliques que le cardinal donna à Rome pour célébrer la naissance du Dauphin de France; récit curieux, qui montre un certain côté des mœurs du temps. Maître François, dans ce récit, ne fut guère que le secrétaire de Du Bellay : celui-ci le chargea
de rédiger cette Sciomachie pour être envoyée au cardinal de Guise. C'était faire sa cour en même temps au Guise, au roi et à madame de Valentinois, laquelle put voir qu'il y avait eu dans ces fêtes une belle allégorie en son honneur.
Malgré ces hommages à la nouvelle cour, deux ans s'étaient écoulés, et Ton ne rappelait pas monseigneur Du Bellay de son exil volontaire. Rabelais, espérant que peut-être il pourrait le servir auprès du cardinal de Guise, prend sa résolution, revient seul à Paris , se rend chez monseigneur de Guise, s'en fait aimer, négocie pour son ancien protecteur, obtient pour son Pantagruel la protection du roi, et publie la fin du IV« livre et, de plus, un almanach nouveau pour i55o. D'avoir revu ses chers, ses bienheureux papimanes, il semble que cela l'eût remis en verve et en gaieté.
Il montre maintenant nos voyageurs arrêtés dans l'île des Macréons, île tout encombrée de vieux temples ruinés et de sépulcres antiques. Ils traversent rîle Farouche, visitent le lamentable pays des Papefigues, assujettis, grugés, ruinés, minés, exterminés par les Papimanes; l'état de misère où ils les trouvent leur fait horreur, ils n'osent qu'à grand'peihe pénétrer danti leurs terres.
Partis de chez les Papefigues et poussés par un
vent frais, ils abordent aux rivages prospères des beaux, des bons, des doux, des gras, des béats Papimânes :
O gens heureux !
O semi-dieux !
Ils y voient V archétype d'un pape! ils y entendent les discours naïfs du bonhomme Homenaz, évêque de Papimanie ; ils y voient le livre des Décrétâtes, par la vertu desquelles est For subtilement tiré de France en Rome,
A cette vue, une tempête d'éclats de rire se soulève parmi les pèlerins : c'est une avalanche d'exclamations, d'histoires, de propos... Ils parlent tous à la fois, Homenaz et Pantagruel, Panurge et frère Jean, Ponocrate et Eudémon, Carpalim et Gymnaste, Rhizotome et Épistémon. Épistémon, quoiqu'il en ait vu bien d'autres, quoiqu'il ait été mort, quoiqu'il ait vu l'enfer et tous les diables, gagne la colique de saisissement à cette cohue décrétaliarcale. Tous racontent pêle-mêle ce qu'ils savent des miracles advenus par les saintes Décrétâtes; tous s'écrient ensemble sur leur puissance auriflue, tous anathématisent et dévouent aux plus épouvantables supplices certains hérétiques décrétalifuges , décrétalicides , pires que homicides^ pires que parricides, décrétalictones du diable.
A tant de ris et de cris les gorges s^altèrent : Beuvei[y mes amis, et que votre âme ne s(Ht jamais troublée, même au spectacle de ces beaux Papt* mânes emmortaisant la charpente du monde avec leurs Décrétales ; car, s'ils chevillent mal, Tunivers, pour cela, ne s'écroulera pas : science et conscience nous montrent qu'il a pour base la volonté divine, et pour limites Tétemité.
Science et conscience, voilà les Décrétales de vérité, les seuls guides dont se doit servir l'homme, en s'appuyant sur ses frères, et chacun ayant en ce monde un ami : car, à bien sûrement et plaisamment parfaire le chemin de la connaissance divine, deux choses sont nécessaires : guide de Dieu et compagnie d^homme.
Science, conscience, amitié, Décrétales étemelles ! Ensemble vous révélerez aux hommes la bonté et la majesté du Créateur. Les anciens l'appelaient l'invir sible, l'abscons, le caché; l'avenir l'appellera la lumière... Vous révélerez aux hommes qu'eux-mêmes ils sont bons et bénis de Dieu, et dignes de la liberté.
Telle est la loi, la foi, la consolation qu'apportent au monde les pantagruélistes.
Où manque la conscience il n'y a que néant, et le savoir des plus profonds docteurs ne serait que ténèbres sans cette lueur divine que porte en soi le plus
simple homme. C'est elle qui inspire au pauvre bûcheron de ne réclamer que sa cognée de bois, et c'est elle qui porte les dieux à l'en récompenser. En dehors d'elle, rien ne peut exister, tout tombe et périt ; il n'y a de vie, de durée, de fécondité qu*en elle. Moines, papes, rois, chattemittes et chats fourrés passeront-, ce ne sont que fantômes de l'imagination et de la peur; mais pas un iota ne sera effacé de l'universelle conscience. Tout y grandira au contraire, s'y développera et s'y éclairera davantage. Et avec elle croîtront l'amitié, l'harmonie entre les nations ; voilà où s'en va le monde [ducunt volent em fat a ^ nolentem trahunt). Entendez- vous sa voix crier en toutes les langues : Sinite, viri impii, quo me fata vocant abire?... O mes amis, ne travaillons que pour faire briller de plus en plus cette lumière : poésie, arts, philosophie, n'ont pas d'autre but, car science sans conscience rCest que ruine de Vante.
Cependant nos voyageurs, partis de chez les Papimanes, tendent leurs voiles à de nouveaux souffles : ils continuent en pleine sécurité, sur les flots, leur causerie éternelle, sans arriver encore au terme de leur voyage. Mais quels étranges pays parcourus! que d'aventures merveilleuses ! quel enchevêtrement bizarre d'histoires réelles et fabuleuses, de détails scientifiques et des plus informes rêves ! La raison.
le délire, les deux côtés de Tâme humaine, semblent y trouver leur encyclopédie. Il y avait aussi, pour les contemporains, dans les livres de Rabelais, un charme qui n'existe plus pour nous : la publication des Chroniques pantagruéliques était pour eux le journal longtemps attendu, ardemment dévoré, où ils retrouvaient les événements extraordinaires survenus dans l'intervalle d'une publication à une autre. Les anecdotes vraies abondent dans le Pantagruel; c'était pour les contemporains une espèce d'encyclopédie et de chronique universelle. Tout le monde, dans ce siècle de batailles, s'était entretenu d'un combat sanglant livré entre toutes les pies et tous les geais du royaume réunis dans un lieu où la terre était restée couverte de leurs cadavres. On voit encore le récit de cette bataille dans des écrivains sérieux, tels que Mézerai par exemple ; on le retrouve aussi dans Rabelais, mais admirable, mais embelli de l'épisode du vieux oncle Frapin^ et du barbier Bahuart. — L'histoire des Chiquanous daubbés en la maison du seigneur de Basché n'est qu'un récit trèsvéridique de ce qui s'était passé chez le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, adjourné par un huissier le propre jour de Saint-André, grande fête de Tordre de la Toison d'or. Nous retrouverions jusque dans le catalogue des livres de la bibliothèque Saint-
Victor ce mélange du réel et de la fantaisie. On voit par exemple dans le réjouissant catalogae \m Ars kotmestè pettandi in societate^per M. Ortuinum; l'auteur existait, sinon le livre. C'était un ennemi de Reuchlin : il s'appelait Orthuinus Grratius (Hardoin de Graer); il avait fait un livre intitulé : Fasciculus reruffp'expetendarum^ et il s'y qualifie du titre de bonarum artiutn prof essor. Rabelais traduisit cela tout de suite par ^Ir^ honneste pettandi in socie^ tateL D'ailleurs, il crut voir cela dans le Fasci culus éxpetendarum. ^
Nous trouvons encore dans la bibliothèque fantastique : Bricot, De differentiis souparum. Bricot eadstait ; c'était aussi un ennemi de Reuchlin. Bricot^ en allemand, signifie bouillon cuit. Aussi Rabelais^ lui attribue ce livre : De differentiis souparum.
Presque tous les autres livres de la librairie Saint- Victor fojgt allusion à des livres du temps. Cela ressort parfaitement de notes curieuses et très-détaillées d'une édition des œuvres de Rabelais, imprimée à A^nsterdam, chez Henri Bordesius, en 1725.
Tout le monde auW avait reconnu Charles-Quint dans la fameuse histoire de Picrochole et de sea fbuaciers... — Il y a dans le Pantagruel plusieurs
chapitres tout faits pour l'histoire. Ce qui enchan-
tait les contemporains, c'est que le conte était brodé de telle façon sur l'histoire, quUl devenait quasi impossible de distinguer l'un de l'autre . Les deux mondes fantastique et réel s'absorbaient mutuellement d'un bout à l'autre du livre, qui devenait ainsi chose indéfinissable comme la vie même, un mélange de sublime et de burlesque que l'on ne peut p^int se retenir d'aimer, parce qu'on y sent, au fond, quelque chose d'immuable et d'étemel : bon espoir y gît.
Il ne faut pas oublier combien le fantastique, l'obscur, tenaient de place alors dad^ les esprits ; ce siècle apparaissait comme un grand sortilège : la nuit du moyen âge allait iSnir, des scintillations de lumière apparaissaient partout et donnaient à la création une lueur douteuse d'autant plus effrayante alors que l'on ne savait pas encore ce que l'on voyait. Dans ce combat de la nuit et de la lumière, il se formait je ne sais quelles ombres soudaines qui, facilement, étaient prises pour le ^mauvais Esprit. Luther, aussi bien que Loyola, nous affirme qu'il a vu le diable.
Que dis-je! Ambroise Paré, le père de la chirurgie française, un des hommes les plus dévoués de ce siècle à l'afTermissement de la science et de la raison, n'en croyait pas moins à la magie, aux démons, aux plus épouvantables histoires, aux diables
transformés en crapauds, chats-huants, corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats^ loups, taureaux, transformés en hommes et même en anges de lumière. La nuit, il les entend hurler, traîner des chaînes, bercer les enfants, feuilleter ses livres et compter son argent. Il parle de châteaux soulevés en l'air par les démons et remis à leur place... Mais, à la même époque, Paracelse enseignait de bien autres mystères!...
Dans les livres de science les plus vantés on lisait les mêmes choses que dans TApocalypse. L'imagination, depuis des siècles, avait entassé dans ces annales du rêve les bêtes les plus fantastiques : dragons volants, loups-garous , licornes, leucrotates, mantichores, catoplèbes, etc. Pline décrit des hommes sans bouche qui ne parlent ni ne mangent ; d'autres qui ont des oreilles si grandes qu'ils s'en enveloppent tout le corps comme d'un manteau. Il rapporte qu'en de certains pays les juments sont fécondées par le vent. Quelques voyageurs prétendaient avoir vu dans Pîle de Cimbulon un arbre dont les feuilles en tombant se transformaient en animaux très-agiles, qui sur-le-champ se mettaient à courir et ne se nourrissaient que d'air. Un autre arbre, pour se garantir du froid, avait la faculté de se raccourcir et de rentrer dans la terre ; les bota-
nktes les plus célèbres au XVI^ siècle vousracontaiem sans broncher ces histoires.
La science était alors dans un tel dédale que déjà, trois siècles auparavant, Roger Bac(m, ce pré^ curseur de Cuvier (de Tavis de Cuvier lui-même)^ avait émis le vœu qu*on brûlât tous les livres afin que Tesprit humain, dégagé des rêves du passé, put entrer librement dans une observation nouvelle de toute la nature.
Voilà, pour le bien comprendre, au milieu de quelles sombres visions il faut replacer le Pantagruel. Rabelais, suivant le vœu de Roger Bacon, y brûlait dans un grand feu de joie toutes les vieille;ries du pays de Ouïidire.
N a souvent parlé de l'obscénité du livre de Rabelais; qu'on se rappelle donc les , mœurs de ce temps-là, et les conversations même des dames (on les peut voir encore dans Brantôme, ainsi que les occupations des gentilshommes d'alors); contentons-nous, sur ce point, d'une seule remarque : dans le temps même où tous
les esprits étaient pleins des œuvres de PArétin, lorsqu'on les trouvait, avec les gravures de Marc- Antoine, au chevet 4e tant de cardinaux eux-mêmes, Rabelais, qui, cependant, tf oubliait rien dans sa chronique, ne lui iSt jamais l'honneur de le nommer. S'il ne nous était resté de ce siècle que le Pantagruel^ r Arétin eût été à jamais effacé de la mémoire des hommes.
Puisque, sans y songer, je me suis laissé aller à ces digressions sur la chronique pantagruélique, je veux dire encore ceci : qu'il est arrivé à Rabelais ce qui est arrivé à tous ceux qui ont caché la sagesse sous des bouffonneries; des esprits grossiers n'ont pas craint de toucher à ses œuvres, de les interpoler. C'est ainsi que, dans le V* livre du Pantagruel^ qui n'en est pas moins le meilleur, je ne puis attribuer à Rabelais le tournoi de la quinte. Il faut, si l'on veut éviter les langueurs et l'ennui dans ce livre, passer tout de suite du chapitre des chats fourrés au chapitre des frères Fredons.
En effet, ce V« livre, qui fut publié après la mort de Rabelais, parut d'abord sans l'épisode de la quinte; ce ne fut que quelque temps après qu'un éditeur s'avisa de cette augmentation. Peut-être ces chapitres intercalés furent-ils des chapitres trouvés à rétat de projet dans les papiers de maître François,
dont la rédaction et la mise en ordre furent confiées à quelque écrivain du temps. On sent que dans ce long épisode le souflBe manque ; ce n'est qu'un interminable procès-verbal sans invention, sans verve, sans génie.
Quant aux chapitres sur les frères Fredons, sur le voyage dans Pile de Satin et dans le pays de Lantemois, ajoutés aussi après coup, c'est bien du Rabelais; seulement, s'il les eut publiés lui-même, je me figure qu'il les eût placés ailleurs, ou rattachés d'une autre manière au voyage à l'île Sonnante. Peut-être le V® livre n'aurait-il pas été encore le dernier. Sans doute, l'arrivée au temple de la Dive est bien la fin du livre ; mais, dans le plan qu'il s'était tracé, avant d'en arriver là il pouvait ajouter indéfiniment. Toutefois , en cas de mort , il écrivit d'avance cette fin testamentaire de son Pantagruel^ qui en est évidemment la partie la plus soignée de forme et la plus inspirée.
A seconde partie du IV® livre venait de paraître et avait été, par Henri II, déclarée profitable, lorsque le cardinal de Guise et monseigneur Du Bellay, d'accord dans leur admiration, dans leur amitié pour maître François, le nommèrent ensemble curé de Meudon.
Rabelais accepta avec joie. Ce titre de curé (du latin curare^ avoir soin) lui plaisait et répondait bien à ses propres instincts. Il était si bien né pour cela que ce titre, dès qu'il l'eut, lui resta par-devant la postérité, par-devant toutes les traditions populaires, quoiqu'il ait été curé fort peu de temps (deux ans seulement), et qu'il ait été, au contraire, longues années professeur, médecin et secrétaire d'ambassade. Mais la postérité presque jamais ne se trompe dans le point par où elle saisit un honmie. D'ailleurs, le monde attend toujours le curé de la France, et Rabelais est resté le type de ce magistrat national ^des âmes. Il a été le premier prêtre d'en bas qui ait replacé les choses de Dieu dans la liberté, dans l'esprit de la France, qui ait été curé suivant le triple
idéal de la conscience, de la patrie et de la vérité.
Il venait, d'ailleurs, dans des conditions qui étaient celles que l'instina de tous les peuples demande à l'éducateur religieux : il était âgé, il était éprouvé, connu -, il avait servi Dieu dans la grande mêlée de son siècle, il était en droit, maintenant^ de lui consacrer ses années de repos. Ajoutons cgtUi pouvait être aussi, par sa science, le médecin cîes corps, le conseiller universel. Qui n'aurait cottfié volontiers à un tel homme l'éducation de sa famille? Car l'éducation, l'ineffaçable empreinte apposée sur une jeune âme, ne vient pas de celui qui lui apprend à lire, mais de celui qui lui apprend Dieu et la créa:tion. C'est celui-là qu'on aime, car il satisfait le» plus doux,, les plus mystérieux besoins de l'âme.
Rabelais comprit d'abord que ce titre de curé le devait élever au-dessus de toute polémique; î\ cessa de rien publier davantage de son Pantagruel r
Il voulut non-seulement que sa vie fut innocente, mais encore qu'elle apparût telle à ce troupeau auquel il se croyait chargé d'enseigner d'abcM-d que la vertu n'est pas une chimère, qu'on k peut voir en ce monde. Il voulut, malgré son âge, malgré le besoin qu'il avait alors de tendres attentions^ qu'au-, cune femme n'entrât dans son presbytère. Au dire même de ses ennemis, il s'acquittait scrupuleuse-*
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ment de tous ses devoirs. Il prêchait, le dimanche, ses paroissiens assemblés, et faisait chaque jour la leçon aux petits enfants. Qui n'eût voulu l'entendre! qui n'eût voulu , par un beau jour de Pâques , assister à sa messe , contempler sa majestueuse et sereine figure, lorsque, entendant chanter autour de lui : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, il repensait , avec un divin sourire de satisfaction, à cette soif munie de son Pantagruel!
Il apprenait , dit-on , le plain-chant à ses enfants de chœur; il montrait à lire aux plus pauvres, se plaisait à orner lui-même son église , le faisait avec goût et n'y employait le plus souvent que des fleurs. Il les avait, en effet, toujours aimées-, elles avaient été l'objet de ses premiers triomphes à Montpellier, elles lui rappelaient les charmantes années passées à Legugé, et ses études sur la botanique. Quoi de plus simple qu'il aimât à voir dans son église ces fleurs bienfaisantes , destinées par la nature à charmer et guérir? On accourait de Paris pour le voir sous ses habits sacerdotaux, pour causer avec lui et pour Tentendre prêcher.
La tradition nous rapporte qu'après l'ofiBce il fit quelquefois danser lui-même les jeunes gens de Meudon devant le presbytère ; c'est un vrai bonheur de croire à cette histoire : elle répond à ce besoin
que nous avons tous de sentir mieux notre fraternité par la présence, au milieu de nous, d'un vieux conseiller paternel.
Dans ses heures de loisir, il se délectait à lire les Moraux de Plut arque, les beaux dialogues de Platon , mais surtout V Évangile. Puis il se rappelait toute sa vie passée : il avait parcouru les cités les plus enchanteresses, Florence, Rome, Venise, etc.; il avait connu les plus illustres et les plus puissants personnages : savants, poètes, capitaines, ambassadeurs, rois, empereurs, papes -, et cependant, chose étrange ! ce qui lui revenait le plus souvent au cceur, ce n'étaient ni les rois, ni les papes, ni les vaillants hommes de guerre, ni les docteurs illustres, ni les cités glorieuses; c'étaient les buveurs de Qiinon, c'était le cabaret de son père. Telle est la force des souvenirs d'enfance ! Il les avait vus à l'éveil de luimême, et les avait enveloppés de son innocence d'alors. D'ailleurs, ils avaient tous des figures si cordiales, si franches, si joyeuses! Et puis, lorsqu'ils trinquaient, il partait de leurs yeux une telle étincelle qu'il semblait, après soixante ans, au solitaire curé de Meudon, que son âme en était encore pénétrée. Il lui semblait que son génie se fût allumé au choc au trinq de leurs verres; les premiers, et pour toujours, ils lui avaient révélé la bonté humaine.
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Aussi, dans les pensées sérieuses qui Poccupaient alors pour les derniers chapitres de son Pantagruel^ qxCil ne voulait pas publier, mais qu^il voulait que Ton trouvât terminé après sa mort; dans le temps même où nous le voyons trouver cette sublime définition de Dieu, que Pascal lui a enlevée {sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part), le mot sacramentel qu'il fait prononcer à la pontife Bacbuc, quel est-il î C'est la chère syllabe : Trinq. Quand on songe à tout ce que signifie ce mot pour lui, on voit bien ce qu*il a pu entendre par là, c'est-à-dire : Aimez-vous, mes amis, soyez bons et rapprochez vos cœurs, comme les buveurs de Chinon. Trinq! Oh! s'il m'était permis de parler ici, non plus avec les seules pensées d'un homme du XVI® ' siècle, mais comme un homme du XIX®, c'est-à-dire avec les espérances permises en ce temps-ci, je dirais que le mot fatidique, inscrit dans les entrailles de la terre, non pour les individus seulement, mais pour les nations, est aussi le mot irinq. Puissent les peuples, dans un rapprochement fraternel, le réaliser bientôt! La France Ta eu^ ce beau moment du trinq^ dans ses fédérations de 1790. Hélas! quand reviendront de semblables moments!
Mais nous voici partis bien bin du (presbytère
deMeudon. Retournons-y; pourtant ne nous hâtons pas trop non plus, car nous n'y rentrerons que pour assister aux derniers moments de Rabelais. Cest en ces circonstances qu'il est besoin, comme pour tous ceux qu'on aime, de ne pas croire à la mort.
On n'a aucun détail sur la maladie qui emporta Rabelais •, on sait seulement qu'étant venu à Paris aux premiers jours d'avril i553, après deui^ans de résidence à Meudon, il y mourut le 9 du même • mois, dans la rue des Jardins,, à l'âge de soixante et dix ans.
S'étant senti malade, n'aurait-il pas quitté, ne le pensant faire que pour quelques jours, sa solitude de Meudon, pour venir chercher des soins dans la famille de l'un de ses amis, de Tiraqueau, par exemple ?
Quoi qu'il en soit, le bruit de sa maladie, qui, sans doute, prit tout à coup un caractère grave, se répandit bien vite, et il était à ses derniers moments et venait de recevoir l'extrêiçe-onction , lorsqu'un domestique, assez niais, de monseigneur le cardinal y Du Bellay, se vint informer de son état. Rabelais voulut lui parler lui-même : « Mon ami, lui dit-il, tu diras au noble cardinal dans quel état tu me vois; que je suis prêt à partir pour la navigation suprême ; que j'aurai tout à l'heure le véritable mot de la Dive- Bouteille; dis-lui adieu de ma part, et qu'il
continue d'être heureux en ce monde, et que, pour moî, je vais quérir un grand peut-être. »
Le domestique crut que le gran4 peut-être était le diable d'enfer; il fut épouvanté. Ce mourant qui, d'un regard terrible, dans son agonie, lui avait parlé de bouteille, c'était plus pour le pauvre garçon qu'il n'en pouvait comprendre. Il courut dire au cardinal Du Bellay que M. le curé de Meudon était mort ivre.
Cependant Rabelais respirait encore. Il parlait, il souriait à ceux qui l'entouraient. Lorsqu'il sentit monter son dernier souffle, il dit ces paroles : Tirei le rideau, la comédie est finie, et il rentra en paix dans le sein de la vérité éternelle.
Ses funérailles se firent à Saint-Paul, de la manière la plus simple. Son corps fut déposé au pied d'un arbre que l'on montrait encore un siècle après, et que Molière et la Fontaine ont pu voir.
Quant aux paroissiens de Meudon, ils voulurent, puisqu'ils ne le trouvaient plus au presbytère, avoir au moins son portrait sur la porte, ce qui eut lieu, et il y resta longtemps. Combien de bonnes gens, jusqu'à ce que la génération eut disparu, lui jetèrent, en passant, un regard de reconnaissance. Dieu seul le sait!...
Plusieurs vieillards, â Meudon, au temps de
Henri IV, parlaient encore de lui avec respect. Cétait là, non dans les livres, quUl eut fallxx cher^ cher la vraie tradition sur son compte.
Un siècle après sa mort, le peuple de Paris disait encore, en proverbe : « Allez à Meudon demander conseil à M. le curé. »
Et vous qui lisez *sa légende, si, dans des circonstances difficiles et tristes, vous vous sentiez abattus, si surtout vous sentiez faiblir en vous Tesprit de la France, Pesprit de sa Révolution, moi aussi, je vous dirais, mes amis, de demander conseil à François Rabelais,