‹ Rabelais et son œuvre: étude historique et littéraireChapitre 2 sur 4 · AVIS AUX BIBLIOPHILES · texte numérisé non relu

AVIS AUX BIBLIOPHILES

En offrant au public cette étude historique et littéraire^ nous avons voulu qu'elle pût servir de préface aux Œuvres de Maître François Rabelais, publiées en 3 volumes par MM. L. Lacouk

et Â. DE MONTAIGLON»

L'identité du format, du papier et de l'impression, permettra aux amateurs de placer cet ouvrage dans leurs bibliothèques à côté de la nouvelle édition de Rabelais.

SABELAis depuis trois siècles n'a pas jcessé d'être un de nos écrivains les Uplus admirés^ mais on a cru long- Étemps ne le pouvoir lire qu'en ca- Schette. Racine s'en délectait, le savait par cœur, mais n'en parlait jamais. Voltaire luimême n'avoua son admiration que très-tard ; il écrivait à soixante-six ans à M""^ du Deffant :

« J'ai relu quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures et la tenue

du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) *, mais je les ai relus avec un très-grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vraie... Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. »

Le simple des simples , La Fontaine , avait seul , par distraction , laissé entrevoir son admiration pour maître François. Se trouvant un jour avec des théologiens qui faisaient un grand éloge de saint Augustin , il leur demanda naïvement s'il avait plus d'esprit que Rabelais. Un éclat de rire fut la seule réponse. Le bonhomme baissa la tête, se tut et retourna à ses bêtes.

Un autre personnage du même temps semble avoir pressenti la puissance de Rabelais : c'est le pape Urbain VIIL Un évêque français qui se prép^ait à réfuter l'hérésie, ayant demandé et obtenu rav<torisation de lire tous les livres condamnés en cour de Rome , le pape n'excepta de cette dispense que deux auteurs : Charles Dumoulin et Rabelais ; je ne sache pas qu'il ait jamais été fidt de plus grand éloge de ces deux hommes ^ le pape les ay^t ainsi déclarés au-dessus de toute polémique.

Rabelais ne fut pas seulement le défenseur invincible de la raison; sa vraie gloire est d'avoir le

premier, en face de nos religions tristes, posé, dans

son Pantagruel, Vidée et exemple de toute joyeuse

perfection.

Il arracha les hommes de son temps aux ténèbres,

aux jeûnes formidables du vieux monde ; d'une voix humaine, charitable, il reprit, en l'agrandissant,

l'humble cri des paysans chantant à la fête de Vâne^

qui était la leur même :

Assez mange d'herbe et de foin, Quitte les vieilles choses et va.

Au milieu des tristes réalités où languissent les peuples, Rabelais pose hardiment l'idéal des rois : c'est le puissant, le sage et bon Pantagruel.

Nourrir, consoler, guérir, voilà sa devise.

Dans ses voyages, Pantagruel, qui est roi d'Utopie, vient à Paris : il y trouve le peuple, en la personne de Panurge {Panourgos^ celui qui fait tout) ; mais il l'y trouve dans un tel état de misère, qu'on le croirait, dit-il, échappé aux chiens. Rien qu'en l'apercevant le bon Pantagruel s'intéresse à lui ; il le prie de lui raconter son histoire.

Tous les rois de l'Europe purent entendre le cri du peuple, par la bouche de Panurge ; il répond à Panr tagruel en quatorze langues :

« Maître, l'histoire que vous me demandez est une

diose triste et digne de compassion. Il faudrait re*monter haut, vous dire trop de choses, qui, peutêtre, seraient pour vous blessantes à entendre, et pour moi pénibles â rappeler. Je ne sais, d'ailleurs, si vous n^êtes pas de ceux qui trop facilement s'irritent ; et, si je parlais, j'aurais à vous faire des propositions dangereuses, des propositions s^ns nom.

<c Sans m'interroger, il ne faut que me secourir, il ne faut qu'apporter du remède à mes maux. Si vous jLviez au dedans les sentiments aussi élevés que votre extérieur l'annonce, aurais-je besoin de vous rien dire ? Mon dénûment, mes vêtements en lambeaux, la maigreur de mon corps, les troubles de mon âme, ne vous montrent-ils pas ce dont j'ai besoin ? C'est de boire et de manger et d'être consolé, ô maître ! Ayez pitié de moi I Celui-là prête au Seigneur qui a pitié du pauvre. Il ne me reste pas même assez de force pour raconter mes maux, et déjà je suis fatigué de ces quelques paroles. A défaut de ma voix, qu'au moins les préceptes de l'Évangile, la foi , la pitié naturelle, vous émeuvent en votre conscience ! La nature nous a faits égaux ; mais une destinée fortuite et passagère a élevé quelques-uns, rabaissé quelques autres.

« Pourquoi ne me donner - vous pas de pain ?

Vous me voyez misérablement mourir de faim, et

VOUS m'accablez de questions indiscrètes et cruelles.

« Je vous ai déjà bien des fois conjuré, par ce qu'il y a de plus sacré, de me soulager dans mon indigence; mais ni mes cris, ni mes lamentations ne servent à rien.

(( Laissez-moi donc, hommes impitoyables, laissezmoi suivre mes destinées, y^

On pourrait ajouter beaucoup aux détails recueillis ici; d'autres le feront sans doute, mais on n'aura jamais tout dit sur ce vaste génie, qui inspira Molière, Racine, La Fontaine, Voltaire...

Son livre, tout paternel, répond à ce cri de soif universelle du XVI® siècle : A boire au peuple ! Pour apaiser cette soif, il verse son âme et sa science, comme ferait un père parmi ses enfants.

— Beuvez, dit-il, BEUVEZ ! C'est la parole de Dieu : Si quis sitit, veniat ad me et bibat 1 Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive !

>AMAis, depuis leur apparition, il n'y eut un imoment plus propice que le moment actuel pour lire avec fruit, pour comprendre et goûter les Œuvres de François Rabelais,

Je récrivais il y a vingt ans déjà : « Rabelais entre de nos jours dans sa vraie gloire. Trois siècles de transformations sociales ont servi de commentaire à son livre. » Mais il y a vingt ans, peu de gens encore comprenaient cela; tandis qu a cette heure, tous les libres esprits sont disposés à donner leur vrai sens aux joyeusetés pantagruéliques. J-,es yeux se sont ouverts : le majestueux et cordial éclat de rire de Pantagruel nous apparaît comme l'expression même de notre génie national.

Le livre de Rabelais à nos yeux, aujourd'hui, n'est pas seulement une épopée inouïe, une encyclopédie sans exemple ; c'est encore le plus humain, le plus complet, le plus sage de tous les Traités d'éducation. Montaigne après lui ne réussit à faire ni mieux ni aussi bien dans le plan d'études que lui avait demandé pour son fils la comtesse de Gurzon (Diane

de Foix). Rousseau, dans V Emile, deux siècles plus tard ne fit qu'afiaiblir les idées de Rabelais. Rousseau d^ailleur^ ne songeait qu^à Téducation d^un jeune seigneur, et Rabelais avait eu en vue, ce semble, l'éducation d'un peuple dans ce vaste plan d'éducation royale poursuivie du père au fils en ses deux personnages de Gargantua et de Pantagruel.

Rabçlais ne fut pas seulement un génie éducateur, il voulut être dans son livre ce qu'il avait eti^ dar^ sa vie, vm des grands guérisseurs de son temps.

<( Rabelais, dit AUred Dumesnil, ne semble avoir eu d'autre inspiration que de guérir , de soulager. Il prend son temps dans ses horreurs, dans ses douleurs, dans ses laideurs. Son livre est mieu^ qu'une satire-, c'est répanchement d'un homme dans une ampleur que personne n'a eue ni avant ni après.

(( Nous sommes si habitués à nous diminuer , à nous asservir aux règles de l'école , nous avons si rarement l'occasion de connaîtra ce qu'il y a d'exubérant, de luxuriant dans la nature humaine, que le livre de Rabelais. déCQUÇçrte par ses dUnensiqns. Là, il n'y rf'plus à appliquer. les précepte^ de la critiqua ordinaire •, point de comppsiûoA , point de système qui enferme des i4ées dans des limites : c'est une chronique invraisemblable où le génie de Rabelais

déborde à Taise et met à la voile pour les plus grands voyages qu^un homme ait jamais faits.

« On en déchiffre péniblement quelques pages, les mots vieillis rebutent , des obscénités qui n'ont plus de sens aujourd'hui répugnent, et Ton déclare que ce livre est un tissu d'énigmes écrites sans doute pendant rivresse.

<c Rien de plus superficiel qu'un tel jugement. Oui , il y a des obscurités , il y a des allusions perdues ou difficiles à comprendre : mais tout est relevé par une raison si haute, par un si ferme bon sens, par une âme si ample et si magnanime, que je ne sache point de lecture plus saine.

« Rabelais n'était point ivre , mais il s'adresse à des gens ivres , ivres de fureurs , de haines , de vertiges ; il se servait de leur langue pour les rappeler à la raison

« La grandeur, l'originalité de Rabelais, c'est que son inspiration est toute secourable. Sa grossièreté, ses obscénités, ne guérissent point certes, mais le font lire, dévorer; et les plus malades qui se reconnaissent dans cette fange, qui s'y plongent à plaisir, en sortent , sinon guéris , du moins consolés : car , sous des paroles grossières , ils ont trouvé un cœur d'homme qui les a soulevés au-dessus d'eux-mêmes.

« Ample manière de guérir, que personne après lui n'a pu reprendre ni si grossièrement, ni si humainement ! Mais elle n'a point été perdue pour le monde. »

Aujourd'hui encore nul livre sous tous les formats ne se réimprime davantage, et Rabelais, en effet, est si puissamment Français, si chaud de langage, si brillant, si joyeux, si sage et si sain, que rien dans notre littérature ne lui saurait être comparé.

Il faut cependant le savoir lire, ne pas s'arrêter à ce qu'on pourrait prendre à première vue pour des \ grossièretés. Rabelais ne recule devant aucun mot,

il n'évite que les mauvaises pensées ; son œuvre est une comédie immense où sont reproduites avec une verve sans exemple toutes les folies de ce monde, mais on sent que dans sa pensée un ordre immuable et mystérieux préside à ces apparentes folies, et cet ordre, cette sagesse suprême, ce bon esprit ordonnateur et directeur de toutes choses est représenté par le divin Pantagruel. Gardons-nous donc de nous arrêter aux détails de cette grandiose épopée ; prenons dans son ensemble la merveilleuse chronique où du père au fils et au petit-fils nous voyons se développer et toujours s'améliorer cette lignée de géants : Grandgousier , Gargantua, Pantagruel.

Nous sommes ici du reste en pleine nature, en pleine humanité : chaque personnage y parle sa langue sans convention, sans rhétorique, sans préciosité. Mais ne Poubliez pas, la sagesse, la bonté, la Paternité^ toujours y président avec Grandgousier et Gargantua.

'influence qu'eut en tout temps ce livre se peut aisément suivre de Montaigne à Molière, à La Fontaine, à Voltaire, etc.

Notons aussi que la Satyre Ménîppée^ le plus célèbre pamphlet politique qu'ait eu la France avant Voltaire, avant Beaumarchais et Camille Desmoulins, prit très-ouvertement pour point d'appui le Pantagruel.

Or, tout le monde sait que la Satyre Ménippée servit en quelque sorte de programme à la politique du Béarnais, et qu'il s'en inspira certainement lors de la publication de l'édit de Nantes. Cet édit de tolérance résume, en effet, la pensée du grand et bon Pantagruel, dont Henri IV, pour son honneur, se fît lin instant le royal disciple.

Les auteurs de la Ménippée sonty du reste, les premiers de nos publicistes qui aient eu la franchise de se déclarer pantagruélistes. Ils avaient compris parfaitement ce qu'il y a de sérieux dans l'encyclopédie rabelaisienne. Mais cette franchise, depuis eux, ne s'est aussi complètement renouvelée que de nos jours.

La sottise et la calomnie se sont plu pendant trois siècles à confondre l'auteur du Pantagruel avec les héros de son livre.

Des admirateurs même de Rabelais ont commis cette erreur ; et parmi eux, quelques-uns affirment qu'il s'est peint lui-même dans le personnage de Panurge. Quoi ! ce vaurien vicieux, ce goinfre, pleurard et couard, serait le propre portrait de celui qui poussa l'intrépidité jusqu'à oser écrire le chapitre des Chats-Fourrés au moment même où ses deux amis, ses deux compagnons d'étude, Berquin et Dolet, venaient de mourir sur le bûcher ! Mais Panurge, en cas pareil, se fût caché à deux cents pieds sous terre, et pour toute éloquence eût poussé les mêmes hurlements qu'au quatrième livre du Pantagruel : « Ha ! Bous, bous, bous ; paisch ; hu, hu, hu, ha^ ha, ha^ ha, ha, ^alas^ :{alas, otto, to)^ to, to^ ta ))

Si Rabelais s'est peint dans quelqu'un des personnages de son livre, c'est bien plutôt (en s'idéalisant),

dans celui du bon, du sage et vaillant Pantagruel. Celui-là, toujours calme, toujours serein, confiant et souriant, n'a d'autre souci qu'instruire, soulager et consoler son peuple.

'ai dit tout à l'heure que Rabelais représenta •le peuple en la personne de Panurge ; et maintenant je ne vois plus en ce personnage que couardises et polissonneries ; mais Rabelais, nous l'avons vu déjà, explique avec grand soin d'où lui sont venues ces misères : il n'eut toute sa vie que mauvais traitements : jamais un bon maître, jamais un bon guide, jamais un ami. Si le peuple par ce personnage ne nous est montré qu'en ses terreurs, qu'en ses gamineries gigantesques, il est évident qu'avec les autres personnages au milieu desquels préside si divinement le sage et bon Pantagruel nous avons un tableau complet de l'humanité en toutes ses folies, en toutes ses grandeurs. Peut-être même y a-t-il plus qu'un homme en Pantagruel?... Vous ne trouverez en effet qu'aux plus sacrées et plus pures légendes des types qui lui soient comparables.

Iabelais, en face de la Réforme, fut chez ^nous, comme l'a dit Michelet, le représentant de la Renaissance ; Phumanité étouffée durant près de vingt siècles reparaissait en lui radieuse. Subitement se réveillaient à sa voix tous les échos du monde antique ; la Grèce et Rome (mais la Grèce surtout) y renaissaient avec leurs héros et leurs sages; il n'en est pas un qui n'ait sa place ou sa trace dans son livre, mais nul d'entre eux peut-être n'eut sur le génie de Rabelais plus d'influence que n'en eurent Platon et Aristophane.

Les deux héros de son épopée, ses deux sages, Gargantua et Pantagruel, en toute grande circonstance, parlent précisément comme l'eussent fait Platon ou Socrate ; peut-être en Gargantua pourrait-on signaler l'influence de saint Paul et de Luther, par exemple lorsqu'il écrit à son fils que Picrochole est mis hors de la Grâce; mais chez Pantagruel, bien supérieur à Gargantua, c'est la philosophie qui l'emporte.

J'ai parlé de l'influence d'Aristophane ; il est de toute évidence, en effet, que la comédie grecque ser-

vit à Rabelais de point de départ et de modèle quant à la libre fantaisie, quant à la forme, pour Pimmense comédie qu'il nous a laissée. La plus grande verve de langage qu'il y ait jamais eue, ne la cherchez pas ailleurs qu'en ces deux hommes : les Nuées, les Grenouilles^ les Oiseaux d'Aristophane et le Pantagruel^ sont de la même famille. Dans l'un et dans l'autre, ce n'est pas la langue seulement, c'est le rhythme qui fait l'originalité, le charme, la grandeur des scènes qui nous sont présentées. La science infinie que met la nature dans les moindres choses , Aristophane la met à les exprimer, et pourtant tout son savoir n'est que simplicité et instinct. Mais un sentiment y domine et emporte tout, c'est la gaieté.

Eh bien ! de tous les écrivains de l'antiquité, Aristophane est peut-être le seul qui ait eu ^on pair dans les littératures modernes. Mais l'Aristophane moderne fut trop égal et même trop supérieur au premier pour ne songer qu'à le traduire : il le fit revivre dans une autre langue, dans une autre forme; il se contenta d'être soi dans toute sa plénitude et dans toute sa force ; l'immense comédie humaine qu'avait exposée le comique grec fut reprise par lui dans sa grotesque et sublime épopée. La même ampleur de langage, la même richesse, la même puissance d'invention, se retrouvent dans l'un et dans l'autre.

Aristophane a écrit en vers et Rabelais a choisi la prose, mais prose rhythmique dont les effets dépassent très-souvent ceux de la comédie grecque. « Jamais, dit avec raison Sainte-Beuve, la langue française ne s'était trouvée à pareille fête. » Que d'exemples on en pourrait citer ! Prenons au hasard le combat de frère Jean, défendant le clos de l'abbaye de Sévillé , envahi par les soldats de Picrochole, nous serons là en plein Aristophane :

Frère Jean mist bas son grand habit et se saisit du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cormier, long comme une lance, rond à plain poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées.

Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les Ennemys, — qui, sans ordre ne enseigne, ne trompette ne tabourin, parmy le Cloz vendangeoient, car les Porte-guydons et Port'-enseignes avoient mys leurs guidons et enseignes l'orée des murs, les Tabourineurs avoient défoncé leurs tabourins d'un cousté pour les emplir de raisins, les Trompettes estoient chargez de moussines, chascun estoyt desrayé, — il chocqua doncques si roydement sus eulx, sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs , frapant à tors et à travers à la vieille escrime.

Es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras et jambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demouUoyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfoncoyt les dents en la gueule, descroulloyt les omoplates, sphaceloyt les grèves, desgondoyt les ischies, debezilloit les fauciles.

Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les sepes plus espès, à icelluy freussait toute Tares te dudouz et Tesrenoit comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoïde , — sy quelqu'un gravoyt en un arbre, pensant y estre en seureté, icelluy de son baston empaloyt par le fondement.

Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioyt : Ha , Frère jean, mon amy, Frère Jean, je me rend.

— Il t'est, disoyt-il, bien force ; mais ensemble tu rendras l'âme à tous les Diables. Et soubdain luy donnoit dronos.

Et, si personne tant feust esprins de témérité qu'il luy voulust résister en face, là monstroyt-il la force de ses muscles, car il leur transperçoyt la poitrine par le mediastine et par le cueur.

A d'aultres, donnant suz la faulte des coustes, les subvertissoyt l'estomach, et mouroient soubdainement ; es aultres tant fièrement frappoy t par le nombril qu'il leur faisoyt sortir les tripes ; es aultres parmy les couillons persoyt le boyau cullier.

Croyez que c'estoyt le plus horrible spectacle qu'on veit oncques.

Les uns cryoient saincte Barbe ;

Les aultres sainct George ;

Les aultres êaincte Nytouche ;

Les aultres Nostre-Dame de Cunault, de Laurette, de Bonnes-Nouvelles, de la Lenou, de Rivière ;

Les ungs se vouyent à sainct Jacques ;

Les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il brusla troys moys après si bien qu'on n'en peut saulver un seul brin;

Les aultres à Cadouyn;

Les aultres à sainct Jean d' Angely ;

Les aultres à sainct Eutrope de Xaintes, à sainct Mesme de Chinon, à sainct Martin de Candes^ a sainct Clouaud de Sinays, es reliques de Laurezay , et mille aultres bons petits saincts.

Les ungs mouroient sans parler, les aultres parloient sans mourir. Les ungs mouroient en pariant, les aultres parloient en mourant*

Les aultres crioient à haulte voix : Confession l Confession! Conjîteor! Miserere! In manus!

Aiiîsi, par sa prouesse, furent desconfir tous ceulx de l'armée qui estoient entrez dedans le clous, jusques au nombre de treze mille six cens vingt et deux, sans les femmes et petitz enfans, cela s'entend tousjours.

Jamais Maugis, hermite, ne se porta si vaillamment à tout son bourdon contre les Sarrazîns, desquelz est escript es gestes des quatre fils Haymon, comme feist le Moine àrencontre des Ennemys avec le baston de la croix*

VoUà Aristophane dans le récit ; voulez-vous l'avoir dans le dialogue, ouvrez Rabelais aux débats de Panurge et du marchand de moutons, à la délibération sur le mariage de M. le châtelain de Salmigondin (si heureusement reprise par Molière), à Tinterrc^toire chez les frères Fredon, qui ne parlent que par monosyllabes, etc., etc.

Voulez-vous des vers à la façon d'Aristophane ? en voici :

O boufeîlîe î Pleine toute

De mystères, D'une oreille Je t'écoute.

Etc.

Voulez- VOUS des pages tout en assonances et en litanies, vous en trouverez d'incroyablement réussies dans le Pantagruel :

, De çeulx-là son; venuz les Géans.

Et le premier fut Chalbroth, qui engendra Sarabroth, qui engendra Faribroth,

Voulez-vous les longs dénombrements à la façon grecque, vous les y trouverez, accompagnés d'un irrésistible éclat de rire.

On connaît les cris d'animaux, les bruits de toutes sortes empruntés à la nature, les onomatopées étranges auxquelles sait si bien recourir Aristophane ; on sait comment il fait chanter les oiseaux : Epopopoye, popopoye, popi, io, îo, tio, tio, tio, tio, tio, toro, toro, torototix, kikkabau,kikkabau, toro, toro, toro, torolililix.

Et comment il fait coasser les grenouilles : Brékékoax, koax, koax, koax, brékékoax.

Dans Rabelais, ce sont mêmes effets; écoutez ceci, il s'agit d'une épouvantable mascarade avec feux d'artifice:

tous sortirent on chemin au davant de luy en grand

effroy, jectant feu de tous coustez sus luy et sa poultre (jument), et sonnans de leurs cymbales, et hurlans en Diables : Hho^hhOy hho^ hko, BrrroUj rrrourrrs^ rrrourrrSy Hou, hou, houy rrrourrrs, Hho^ hho, hhol Frère Estieiine, faisons nous pas bien lés Diables ?

La poultre toute effrayée se mit au trot, à petz, à bonds et au gualot, à ruades, fressurades, doubles pédales et petar^ rades, tant qu'elle rua bas Tappe-coue....

Aristophane composait parfois des mots longs de plusieurs vers ; Rabelais, lui aussi, forge de ces motslà. Qui n'a admiré le récit des noces de Bas<ihé;.au quatrième livre de Pantagruel, noces où coups de poing font si bien leur oflSce :

Oudart renioit et despitoit les nopces, alléguant qu'un des Records luy avoit desincornifistibulé toute Taultre espaule; ce, nonobstant, beuvoit à luy joyeusement. Le Records démantibulé joignoit les mains et tacitement luy demandoit pardon, car parler ne povoit il.

Loire se plaignoit de ce que le Records débradé lui avoit donné si grand coup de poing sus Taultre coubte qu'il en estoit devenu tout esperruquancluzelu-belouzerirelu du talon.

Mais, disoit Trudon, cachant Toeil gauche avec son mouschouoire et montrant son tabourîn défoncé d'un cousté, quel mal leur avoys je foit ? il ne leurs a suffi m'avoir ainsi lourdement morrambouzé-vezengouzéquoqué-morgatasabacgu-veziné-mafFressé mon pauvre œilî d'abondant ilz m'ont défoncé mon Tabourin...

Un des Escuyers, chopant et boytant, s'adressa au Re-

cords, embavieréde machoueres, et luy dist : Estez vous des Frappins, des Frappeurs ou des Frapparts ? Ne vous suffiftoit nous avoir ainsi morcrocassé-bezassé-vezassé-grigueliguoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grands coups de bobelin, sans nous donner telz mordere-grippipiotabiro-frelucham-burelure-coquelur* intimpanements sur les grefves à belles poinctes de houzeaulx ? Appelez-vous cela jeu de jeunesse ? Par Dieu jeu n'est ce.

Le Records, joignant les mains, sembloit luy en requérir pardon, marmonnant de la langue : Mon, mon, mon, vrelon, vrelon, von, von, comme un marmot.

Voilà Aristophane et voilà Rabelais. Si Pon avait à prouver combien la Grèce et la France sont sœurs, il n'y aurait qu'à montrer combien ces deux hommes sont frères. Camille Desmoulins, recueillant, dans le Vieux Cordelier^ les conversations des ouvriers de Paris, s'écrie: Ce sont des Athéniens! Nulle parole plus vraie.

Un des caractères distinctifs d'Aristophane, c'est que subitement, mais de façon pourtant toute naturelle, il passe desbouffonneries lesplus énormes aux sentiments les plus élevés et les plus purs. Chez Rabelais, même caractère. Nul autre écrivain en aucun temps, chez aucun peuple, n'a eu dans l'art bouffon une telle puissance, une telle richesse; pensée, style, science, tout y étonne à force de grandeur. Les inventions fantasques s'y mêlent au sublime. Le lyrisme et l'enthou-

sîasme atteignent ici leurs dernières limites. Voyez par exemple, àja fin du Gargantua, la description de labbaye de Thelème ; il faudrait citer tout entier ce passage, relisez-le donc dans le texte même de Rabelais. J'ai dit autrefois, et cela est vrai, que la femme n'apparaît que très peu dans l'épopée rabelaisienne ; mais en quels admirables termes, avecquelle discrétion avec quel respect il appelle vers le séjour enchanté de Thelème les dames de «franc couraige ».

Fleurs de beaulté à céleste visaige, ^ Â droit corsaige, à maintien prude et saige , En ce passaige est le séjour d'Honneur, Cy entrez...

Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eux celluy ne celle qui ne sceut lire, escripre, chanter, jouer d'instruments harmonieux , parler de cinq à six languaiges

Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant gualans, tant dextres à pied et à cheval , plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous basions, que là estoient.

Jamais ne feurent veues Dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte muliebre, honneste et libère, que là estoient.

Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aulcun d'icelle Abbaye, ou à la requeste de ses Parens, ou pour aultres causes, voulus t issir hors, avecques soy il emmenoit une des Dames, celle laquelle l'auroit prins pour son Dévot, et estoient ensemble mariez, et, si bien avoient vesçu à

Theleme en dévotion et amytié , encore mieùlx la continuoient ilz en mariaige; d'autant se entreaymoient ilz à la fin de leurs jours comme le premier de le&rs nopces.

E toutes parts aujourd'hui Ton rend pleine l justice au puissant écrivain; mais lorsqu'en 18*^0 je publiai mes premières études sur Pauteur du Pantagruel^ Sainte-Beuve lui-même me reprocha de le prendre trop au sérieux. Il a fallu que, depuis, les Michelet, les Proudhon, les Henri Martin, etc., reconnussent en lui le maître des maîtres, pour qu'enfin il fût placé à son vrai rang dans notre littérature.

Il est vrai qu'aucun homme ne fut jamais aussi calomnié; le chorus des déclamations perfides et mensongères avait commencé de son vivant.

Peu s'en faut, je l'ai dit déjà, qu'on ne lui ait attribué les folies de Panurge et de frère Jean. Que ne lui attribuait-on aussi l'ignorance de maître Janotus de Bragmardo?

Le temps est venu de rétablir la vérité sur celui qui, parmi ses admirateurs et ses amis, compta

Guillaume Budé, Rondelet, Schyron, Jean Bouchet, Tiraqueau, Théodore de Bèze, le chancelier de r Hospital et les Du Bellay.

Malgré ce qu'on nous fait voir de nos Jours encore contre les libres penseurs, on ne se figure pas à quelles déclamations le livre de Rabelais a donné lieu contre sa personne. Un moine n'a pas rougi d'écrire en latin les lignes suivantes^ traduites aussi fidèlement que possible:

ce Rabelais n'eut d'autre étude que de se vautrer, comme une truie infâme, dans la fange des vices, de la gourmandise et de l'ivrognerie. Aucune scélératesse ne manque à sa vie; sans crainte de Dieu, sans respect pour les hommes, il bave sa raillerie sur toutes les choses divines et humaines. Plus ennemi de Dieu que Diagoras^ plus méprisant pour les hommes que Timon, il vomit le poison et infecte au loin la terre dans des écrits pleins de souillures, d'abominations et d'horreurs. Les moines, les bons religieux, tous les honnêtes gens, les soutiens de la piété et de la sainteté, voilà ce qu'il excelle à couvrir de mépris. Homme impur, improbe, impie, impuissamment railleur, ennemi acharné des mœurs monacales, célèbre par ses turpitudes, prince de tous les railleurs, de tous les débauchés et de tous les brigands, ivrogne à effrayer Bacchus, rival de Lucien, cynique qui n'a

d'autre pensée que de dormir, manger, servir Bacchus et Vénus ; pour tout dire , un bouffon , un fripon insigne, un bateleur sans foi ni loi.^ un apostat, un sacrilège, un hérétique, un athée! »

La meilleure réponse à ces enfantillages, c'est aujourd'hui de résumer la vie et les œuvres de ce grand maître, et c'est sans plus tarder ce que nous allons faire.

N coupd'œil attentif sur l'époque où François Rabelais commença de penser nous le fait mieux comprendre ; le plus grand événement qu'il y ait jamais eu venait de s'accomplir. Il atteignait sa onzième ou douzième année, lorsque tout à coup la nouvelle inouïe se répandit de la découverte d'un nouveau monde^ d'un monde existant en dehors de toutes les religions connues et^ pour ainsi dire, malgré elles, puisque toutes avaient dé^ crété l'impossibilité de ces terres lointaines, déjà rêvées par quelques hérétiques.

Malgré les railleries de saint Augustin, de Lactance, d'Isidore de Séville, il fallait donc reconnaître des antipodes,.. Que devenait Tinfaillibilité de l'Église?

Rabelais était jeune, mais son bon sens fut précoce ; il dut être assez étonné de voir le pape Alexandre VI (Borgia) déclarer solennellement qu'il adjugeait ce nouveau monde, de sa pleine autorité, à Ferdinand et Isabelle, et qu'il leur adjugeait non-seulement ce qui était découvert, mais tout ce qui pourrait l'être encore par la suite. Chose singulière ! juste au moment de la ruine, c'était se déclarer propriétaire universel de la création, mettre saisie et arrêt sur le monde. De quel droit des nations inconnues à l'Église romaine, et niées par elle pendant des siècles, pouvaient-elles appartenir au chef de cette Église ? Le sceptique Rabelais, quoique enfant, commença à sentir réclamer dans sa conscience le droit uniper$el^ Iqjus gentium^ qu'on le vit plus tard défendre jusque dans les moindres choses.

Cependant, ces doutes qui naissaient dans l'âme du jeune homme sur la puissance des papes, ces tendances vers un droit plus humain, vers une interprétation moins ténébreuse des livres sacrés, ces pressentiments d'une science nouvelle des Jois de la nature, tout cela commençait à se répandre alors parmi les libres penseurs. C'est l'époque où le pape Martin fit clore brusquement le concile de Constance, parce que quelques docteurs y voulurent sonder les plaies de l'Église. Mais un concile qu'aucune puissance ne

pourrait fermer allait s'ouvrir au plein soleil de la justice éternelle. La diète de Worms se préparait au fond de bien des consciences. Alors les bûchers s'allumèrent. Rabelais avait quinze ans lorsqu'on brûla à Florence le pauvre frère Hiéronyme (Jérôme Savonarole), pour avoir annoncé dans ses sermons qu'il était réservé à la France de châtier et de réformer l'Église de Rome.

êm^.

RANçois Rabelais naquit à Chinon, en 1483, suivant les meilleures traditions. Son père était cabaretier et aubergiste à la Lamproie; . car en ce temps-là les deux métiers n'en faisaient qu'un, et même ils en comportaient souvent un troisième, celui de vigneron. Ce fut le cas pour le père de Rabelais : il possédait auprès de l'abbaye de Seuillé (Sevillé), à la Devinière^ à une lieue de Chinon, une métairie où il récoltait lui-même le petit vin pineau vanté dans le Pantagruel.

On n'a point de détails sur sa^ mère ; je pense qu'il la perdit de bonne heure, peutj-être dès le berceau. J'ai senti quelquefois, en lisant Rabelais, que l'in-

fluence de la femme avait manqué sur cette vie. Ceci fut l'histoire de tous ces docteurs du moyen âge élevés dans les cloîtres, loin de la femme, c'est-à-dire loin de la famille. Luther, le premier, rentra enfin dans la nature humaine. Ce fut le point véritablement important de sa réforme : le premier parmi les théologiens il s'inspira du foyer domestique ; Rabelais, de ce côté, fut moins heureux. Il n'eut point d'épouse, point d'enfants, et, je pense, ne connut pas sa mère. Quant à son père, ce dut être un homme plein de bon sens et de tendresse. L'attention qu'il eut de faire élever son fils à la campagne, dans la métairie de Sevillé, loin de l'auberge -, le culte filial que Rabelais, jusque dans sa vieillesse, conserva pour la maison paternelle, en sont des indices. Une autre chose encore peut affermir dans cette pensée : c'est de voir le curé de Meudon, jusqu'à l'âge de soixante et dix ans, après une vie si agitée, si pleine d'aventures, se rappeler toujours avec bonheur la boutique du pâtissier Innocent. Cela me semble le souvenir d'un enfant gâté.

L passa donc sa première enfance à courir parmi les vignerons, à voir préparer la Hpurée septembrale^ et à se dandiner au son des cloches de Sevillé, déjà peut-être écoutant en lui-même une musique plus absconse, plus céleste, et déplus loin apportée. Son âme, inquiète, rêveuse, hardie, se demandait quels mystères se pouvaient accomplir dans cette maison sonnante. Les vignerons lui contaient sur les moines mille histoires bouffonnes. De bonne heure l'idée lui vint, pour en juger luimême, d'entrer à Tabbaye. D'ailleurs, il ne pouvait apaiser que là sa soif ardente de connaître.

E temps en temps il venait à Chinon, dans le cabaret de son père : son imagination [active était frappée singulièrement à la vue de tous ces gens attablés beuvans et gaudissans. H lui semblait que ce fût le royaume des altérés. Son

père, assis au haut bout de la table et sur un siège plus élevé que les autres, suivant l'usage d'alors, lui paraissait comme un invincible empereur au milieu de ses sujets ébaudis. Invincible est le mot. Ce père, à force d'habitude, était arrivé à une puissance de boire qui émerveillait le pauvre enfant. En sa qualité d'hôte, on plaçait devant lui le plus large et plus profond gobelet; il le vidait d'un seul trait, et souvent, pour engager son monde à boire. L'enfant, dans son coin, se disait à part lui, avec une admiration mêlée d'épouvante : Quel grand gousier !

Jamais il n'oublia cette beuverie sempiternelle où trônait son père. La première chose qu'il se plut à raconter dans son Gargantua, ce furent précisément ces scènes de son enfance : les propos des beuveurs. Et même, dans une sphère supérieure, il voulut continuer le métier dé son père; lui-même l'a dit : Il se fit Varchitriclin joyeux des pantagruélistes ^ c'est-à-dire l'échanson de gens qui avaient une bien autre soif que la soif du corps. Il se fit le cabaretier universel, versant à tous à pleins bords la consolation nouvelle^ et, pour satisfaire ses pratiques, voguant à travers les tempêtes à la recherche du divin Piot.

a Beuvez, ô mes amis, s'écriait-ilf sempiternellement, à tire-larigot. Je serai en cette beuverie seigneuriale votre échanson, je dis infatigable ; et ne

craignez que le vin faille comme aux noces de Cana ; autant que vous en tirerez par la dille, autant en entonneray- je par le bondon. Ainsi demourera le tonneau inexpuisible ; il a source vive et veine perpétuelle. »

ABELAis, lorsqu'il entra chez les moines, n'avait connu encore que deux sortes de gens : les vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, les uns et les autres pleins de franchise et de joyeuse humeur. Aussi sa première impression fut-elle, dans cette tanière de Sevillé, de se croire parmi des masques hors de sens. Il se trouvait là en rapport avec trois nouvelles sortes de gens : d'abord les graves soutiens de l'ordre monacal, habiles politiques, docteurs armés jusqu'aux dents des arguments de la scolastique ; puis les naïfs du monachisme (Janotus de Bragmardo) •, enfin les insoumis (frère Jean des Entommeures), ceux à qui l'hypocrisie n'était point possible.

Rabelais, dans Gargantua^ mit en scène toute l'abbaye de Sevillé, sans même prendre la peine d'en déguiser le nom. Aussi plusieurs commentateurs ont-

ils prétendu que frère Jean avait existé réellement à Sevillé, et qu'il s'appelait Buinard. Rien de plus vraisemblable.

Pour Janotus (le naïf), la cloche était tout : c'était la loi suprême, la voix du bon Dieu dans les airs. Tout se réglait par cloches, et, si les cloches avaient failli au monde, tout eût été perdu. Il n'a que cloches en l'esprit, que cloches en la bouche : la cloche lui tient lieu de la conscience supprimée. Il ne sait, n'entend, ne comprend que la cloche. Au moment où l'enthousiasme éclate dans sa harangue à Gargantua, préparée pendant dix-huit jours, il s'écrie :

— Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando, clochans clochativo, clochare facit clochabiliter clochantes.

Toutefois, ce baveux^ grâce à sa soumission exemplaire, est considéré dans l'abbaye ; pour son inutile harangue, on lui promet une bonne paire de chausses et six pans de saucisses.

uiNARD, au contraire, comme je me le re- Iprésente, semblable à frère Jean, était le suspect dans la maison : plutôt que de se faire hypocrite, il aimait mieux tomber dans tous les autres péchés. Aussi disait-il et faisait-il, en tout, précisément l'opposé des autres moines. Il abhorrait les cloches, trouvait que c'était folie sans pareille de régler l'existence humaine, toute libre en ses mouvements, sur cette sonnerie tyrannique. Il disait que les cloches avaient été faites pour l'homme et non l'homme pour les cloches.

Ses actions n'étaient pas moins contraires de tout point à ce que faisaient les autres moines. Quelles étaient leurs occupations ? De molester tout le voisinage, de marmotter grand renfort de légendes et psaumes, nullement par eux entendus; de veiller, dût le reste du monde en périr de famine, à la conservation de leurs miches et bonnes soupes grasses ; de chanter pitoyablement au lieu de travailler au service commun.

Buinard, tout au rebours : point bigot, point

défiguré, point malpropre, point cafard, point calomniateur, mais fi:anc, joyeux, bon compagnon, actif, secourable en tous besoins. Les petits moinetons, dont était Rabelais, n'aimaient que lui dans la maison. Il leur apprenait de bons tours, riait avec eux, les tirait des faussetés monacales pour les replacer dans la vraie vie ; il eût été un excellent soldat, mais le diable l'avait fait moine...

Je crois à ce Buinard. On voit que Rabelais ne put l'oublier. Il semble même, puisqu'il en fit dans Gargantua le fondateur de l'abbaye de Thélème, c'està-dire le fondateur de la liberté, que Rabelais lui ait dû, au moins, le service d'un bon conseil, celui, peut-être, de quitter la tanière de Sevillé pour un autre couvent où il s'instruirait mieux : celui de la Bamette, près d'Angers. Ce fut là que Rabelais continua ses études. S'il n'eût pas cru y trouver plus de ressources, de meilleurs maîtres et de meilleurs condisciples, il ne se fût pas ainsi éloigné du cabaret paternel, ni du bon Buinard, ni de ses amis les vignerons de la Devinière.

ELLES furent ses premières relations ; leur influence ne s'effaça jamais de son âme ; jusqu'à la fin de sa vie, on en retrouve l'empreinte. Un autre souvenir encore se conserva à travers les événements de sa carrière agitée : c'est le souvenir de la Cave peinte de Chinon. J'ignore ce qu'il y eut pour lui à cette Cave peinte, mais il y eut quelque chose, son cœur y revient trop souvent. Aux endroits solennels de son livre, cette maison reparaît. Il semble qu'il n'en puisse parler sans tendresse et sans émotion.

L acheva ses études au couvent de la Bâmette, et je crois qu'on peut lui appliquer S! ce qu'il a dit lui-même de Pantagruel en son jeune âge :

Le voyant estudier et proffiter, eussiez dict que tel estait son esperit entre les livres, comme est le

FEU PARMY LES BRANDBs, tant il Vavoit infatigable et strident.

Il trouva pour condisciples, à la Bâmette, les quatre

frères Du Bellay, dont il se fit, pour toute sa vie, des

amis et des protecteurs.

ES études achevées, il entra, pour y recevoir le noviciat, à Tabbaye de Fontenay-le- Comte, en Poitou, de l'ordre de Saint-François. C'est là véritablement que sa vie s'élève au-dessus de la vie commune des autres moines. C'est là que son génie commence à se montrer ; mais c'est là aussi que commencent les persécutions. Le véritable Rabelais* date de Fontenay-le-Comte. Déjà je l'y vois célèbre par son savoir, par son inébranlable sérénité, par sa gaieté courageuse. Le voici, dès Fontenay-le- Comte, tourmenté par les moines et protégé par les frères Du Bellay ; il devient, à partir de cette époque, la consolation et l'espérance des plus savants hommes de son siècle. Tous attendent de lui on ne sait quoi d'extraordinaire ; surtout on l'aime, cet excellent frère François. C'est là qu'au milieu de son étude du grec

et des lettres anciennes, il fut ordonné prêtre en 1 5 1 1 , à rage de vingt-huit ans.

Il forma, dans Tabbaye de Fontenay-le-Comte, ses amitiés sérieuses avec Antoine Ardillon et Pierre Amy, amitiés bien autrement profondes que les anciennes relations avec Buinard, et qui avaient de plus que celles avec les seigneurs Du Bellay Pégalité de fortune et de rang.

Les voilà tous les trois dans leur cellule, voguant de conserve vers la connaissance suprême, retrouvant ensemble l'antiquité, saluant l'avenir au moment où des navigateurs intrépides continuaient la découverte du nouveau monde. Ceux-là seuls qui ont aimé se peuvent figurer leur joie, leurs causeries, l'épanouissement de leurs âmes, à contempler ainsi, non dans l'isolement, mais à plusieurs, mais du milieu de leur amitié, cet agrandissement soudain de la création. Le ciel, la terre, l'Océan, le monde religieux, brisaient leurs vieilles limites. Les arts reparaissaient splendides et tous associés entre eux.

Comment s'étonner de l'ardeur passionnée qu^ils mirent au travail? Il semble qu'ils se soient élevés, dans leur enthousiasme, au-dessus des troubles dé la jeunesse ; que la recherche leur ait tenu lieu de tout. Je vois, en effet, au chapitre xxxi du IIP livre de Pantagruel^ commtnt^ par fervente étude^ la fureur

des sens peut être vaincue. Cette étude et leur joie les rendirent suspects dans l'abbaye. Tant de science, et le grec surtout, déplaisait. Comment ! ils pourraient lire PÉvangile dans la langue même des apôtres, remonter au texte primitif! Quel danger! Il était urgent d'y mettre ordre. Les trois amis avaient, en outre, ce qui aggravait leur affaire, quelques relations au dehors : i° avec André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage de Fontenay-le-Comte -, 2^ avec Jean Bouchet, procureur à Poitiers; 3° avec Geoffroi d'Estissac; et enfin avec les quatre firères Du Bellay, assez suspects eux-mêmes chez les moines. Le chapitre du couvent, indigné, leur confisqua leurs livres -, puis on tâcha de jeter parmi eux la discorde, de changer, par la calomnie, s'il était possible, cette noble amitié en haine.

jpRÊs avoir brûlé aux trois amis leurs livres agrées, on fit chaque jour tant et tant de rap- Iports à Pierre Amy sur Rabelais et auprès de Rabelais (que l'on commença par châtier), on insinua si habilement que ses conversations secrètes

avaient été dénoncées par Pierre Amy , qu^on réussit, pour quelque temps, à navrer de tristesse les deux amis, en les portant à se défier Tun de Tautre.

Heureusement Guillaume Budé , un ami du dehors, savant illustre et secrétaire du roi Louis XI I^ intervint pour leur faire comprendre que leur défiance était mal placée de Rabelais sur Pierre Amy et de Pierre Amy sur Rabelais. Il leur fit parvenir ses conseils en grec, par prudence. Sa lettre à Rabelais, que Ton a conservée, était à la fois amicale et sévère. Grâce à lui, ce nuage se dissipa donc •, mais les moines n'en furent que plus indignés : il leur fallait à tout prix briser cette amitié, séparer par ruse ou par force ces trois liseurs de livres écrits par Satan (les manuscrits grecs leur paraissaient tels à cause des caractères inconnus) . Ils trouvèrent bientôt moyen de condamner le firère François kVin-pace perpétuel. On inventa, pour prétexte, qu'il avait voulu, par drogues diaboliques, pousser les bons pères à la concupiscence chamelle; mais Rabelais, longtemps après, lorsqu'il racontait cette histoire, prétendait, en riant, qu'ils avaient craint précisément le contraire.

Ils l'accusaient, outre cela, d'un crime épouvantable qui n'allait rien moins qu'à ruiner l'abbaye : c'était d'avoir outragé le saint du couvent ; d'avoir, par ses propos et par ses actions , cherché à discréditer

auprès des âmes fidèles le bienheureux saint François, patron du monastère. Toucher au patron, c'était toucher à Vécuelle des moines. Ceux-ci, firémissant à cette pensée, répétèrent, promenèrent si bien, '

sous toutes les formes, leur accusation de sacrilège, *.

les bonnes gens du pays en furent si épouvantés, qu'il s'en fît la belle légende de Rabelais prenant, dans l'église, la place du saint, le jour de la fête, et pissant sur les pèlerins. On crut cela, et des biographes n'ont pas. rougi de rapporter ces fables» Mais qui n'a vu se former de ces contes ? Quel homme illustre n'en a eu ^

sur lui quelqu'un de cette espèce?

Que Rabelais, cependant, ait offensé par ses propos le patron de l'abbaye, qu'il ait osé même en rire, je le veux croire et le lui pardonne de très - bon cœur, en songeant que le culte des saints était basé souvent sur des jeux de mots et , — l'on est honteux de le dire , — sur de véritables calembours.

Saint Marcou guérissait le mal au cou (les écrouelles) •,

Saint Genou, la goutte ;

Saint Bondon, l'obésité;

Saint Regnault, les maladies des rognons ;

Saint Foutin, la vérole ;

Saint Eutrope (eau trop), l'hydropisie;

Saint Main^ la gale aux mains et la rogne ;

Saint Mammare, les maux de sein ;

Saint Quentin, la quinte ;

Saint René, le mal au reins ;

Sainte Claire, les maladies des yeux;

Etc.

« Ridendi sunt qui a nominis similitudine et vocum confustone, et per similia futilia inventa^ Sanctts quœdam morborum gênera adscribunt, ut Germant caducum morbum Valentino, quia hoc nomen (Fallen) cadere significat, et Galli Eutropio addicant hydropicos, ad consimilem sonum. »

(Agrippa, De vanitate scientiarum, cap. xLvn.)

tm

Aïs, en ce temps-là, il ne faisait pas bon rire ! Voici donc Rabelais au cachot pour le reste de ses jours, privé de lumière, réduit au pain et à l'eau. Heureusement, pour l'enlever à la fureur des moines, il avait des amis au dehors. La disparition de frère François ne tarda pas à être remarquée dans Fontenay-le-Comte ; car déjà

tout le monde le connaissait et l'aimait dans les dilBférents endroits qu'il avait habités. Cela s'explique très-bien : au milieu des visages faux, farouches et hideux des autres moines, monstres difformes^ contrefaits en dépit de nature^ personne n'avait vu sans en éprouver de la joie la figure franche, nette et sereine du frère François. Ses amis soupçonnèrent bien vite son emprisonnement.

André Tiraqueau, lieutenant général de Fontenay, parvint, malgré la résistance des moines, à se faire ouvrir le couvent; mais il fallut pour cela presque une émeute : Tiraqueau se rendit, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville, aux portes de l'abbaye, qu'il fit ouvrir de force, et Rabelais fut trouvé dans une des oubliettes de la pieuse maison, où il serait mort en peu de temps. Jamais il n'oublia ce service , et sa reconnaissance était aussi vive après vingt ans qu'elle le fut au moment même où Tiraqueau l'arrachait à son cachot. Il parlait de son libérateur, à la fin de sa vie, comme il en eût parlé au jour de la délivrance; tous les sentiments de ce jour lui reviennent chaque fois qu'il trouve occasion de nommer et d'immortaliser, dans son livre, le bon, le docte, le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable André Tiraqueau.

E frère François sortit, pour n'y plus reiitrer, de Pabbaye de Fontenay-le-Comte. Il implora et obtint du pape Clément VII un induit qui lui permettait dépasser de Tordre de Saint- François dans le savant ordre des Bénédictins, et d'entrer à Tabbaye de Maillezais, située dans le Poitou, comme celle de Fontenay.

Il pensa que, chez les Bénédictins, occupés uniquement d'étude, il trouverait une vie plus conforme à ses goûts ; mais il n^ fut pas plutôt, qu'il vit l'impossibilité pour lui de rester là dedans : il se sauva avant même d'avoir revêtu ce nouvel habit de Saint-Benoît. Il n'eut pas besoin de se sauver bien loin. Justement son ancien camarade et ami Geoffroi d'Estissac était évêque de Maillezais -, il trouva chez lui un refuge. Aussi, le frère François renonça-t-il pour toujours à la vie monastique*, et grâce à d'Estissac, qui lui donna le revenu d'une charge de secrétaire, il rentra dans le siècle^ sous l'habit de prêtre ordinaire. D'ailleurs, son savoir, devenu immense à cette époque, lui avait acquis la considération de tout ce

que la France comptait de plus illustre. Il avait des amis puissants à la cour, et tous étaient charn^éç de pouvoir protéger le docte, lefacond, le sage^ le divin, le gentil Rabelais. On lui donnait toutes ces épithètes.

E gentil Rabelais savait maintenant ce qu'étaient les moines; mais ce n'avait pas été sans quelques dangers qu'il l'avait appris. L'étude, toutefois, en était si plaisante, qu'elle valait bien de s'exposer un peu. Il les avait trouvés juste au plus fort de leur rage -, jamais les moines n'ayaiènt été d'humeur plus acariâtre ; tout excitait leur bile : l'imprimerie, naissante et déjà terrible, leur pamissait comme l'Antéchrist ; les sciences, prises par eux pour des suggestions de Satan, commençaient à sortir des ténèbres ; Copernic osait annoncer le mouvement de la terre, contrairement à tous les textes de ^es bons pères; le droit (autre diablerie), reprenant sa puissance et déclarant par la voix des Cujas, des Dumoulin et autres impies^ qu'il a sa raison d'être en lui-même, que le suum cuique existe indépendam-

ment de toutes religions, leur moinerie moinante et fredonante ne pouvait plus que deux choses, brûler c^^ fauteurs d'hérésies et biaiser désormais avec la science, biaiser même avec la conscience. Ceci fut Tœuvre de P Inquisition et de la Compagnie des bons petits /rère^ F redons ^ fondée en 1541 par le Biscaïen Ignace de Loyola. Le plaisant de ceux-ci, pour Rabelais, c'est qu'ils montraient que la doctrine papale ne devait plus être chantée mais fredonnée à mivoix.

Quelque chose de plus réjouissant encore c'était la concurrence entre tous ces vendeurs de denrées religieuses. Les séculiers, tous les dimanches, prêchaient que les fidèles devaient, pour leur salut, assister à roffice paroissial. — Pas du tout, criaient les Franciscains : la messe des disciples de saint François, voilà la meilleure et la plus efficace. Venez chez eux, entrez en confiance, chargez-les de prier pour vos morts. Notre bienheureux saint François, 6 mes frères, tous les ans fait une descente dans le purgatoire pour en tirer les âmes que Ton recommande chez nous. — Et puis ils prétendaient quelquefois qu'on pouvait payer la dîme en leurs mains aussi bien qu'en celles des séculiers ; mais, pour leur montrer que la dîme était bien leur droit, les séculiers l'auraient plutôt fait payer double aux malheureux paysans. Les sermons, pour

alimenter la concurrence, ne suffisaient pas ; on attirait les fidèles par des inventions de toute espèce. Les moines avaient recours à leur costume ; c'était, d'un ordre à l'autre, à qui l'aurait le plus bigarré, le plus monstrueux : aucuns Vavoient tout blanc^ autres tout noir^ autres parti de blanc et bleu ; cétoit belle chose de les voir, dit Rabelais. Tous avoient le col tors, les pattes pelues, les griffes et ventres de harpies...

Si leurs mascarades donnaient quelque avantage aux couvents, les séculiers prenaient leurs revanches dans de belles et fréquentes processions, où toujours se produisait quelque exhibition mirifique. — On promenait la statue grotesque du patron de chaque paroisse. Cette statue, souvent très-grande, ouvrait la bouche, tournait les yeux vers les impies d'une manière effroyable. Quelquefois le saint était accompagné de sa bête, non moins terrible que lui : saint Roch avait son chien, saint Luc son bœuf^ saint Jean son aigle, et saint Antoine son cochon ; chien, bœuf, aigle et cochon faisaient entendre des hurlements épouvantables. Les moines étaient vaincus:

Il est vrai que les moines aussi, dans leurs églises, avaient imaginé pour certaines fêtes de jolies comédies.

Chez les Cordeliers, au vendredi saint, lorsqu'on

lisait les paroles de la passion où Ton se prosterne, des novices faisaient dérouler sur les voûtes en bois des tas de petits cailloux, ce qui faisait un bruit ef-» froyable, à croire que l'église s'écroulait. Quelle fan-^ tasmagorie pour les enfants et les simples! quel moyen de les tenir dans les ténèbres, dans la terreur {

Outre les discordes dont nous avons parlé, les dif* férents ordres : Cordeliers, Jacobins, Augustins, Guillemins , Célestins , Franciscains , Capucine , Carmes chaussés et déchaussés, Récollets, Mineurs, Minimes, etc., avaient entre eux des dissensions interminables, souvent à propos de la longueur et de la largeur de la robe. Cordeliers à la grand'panche, Cordeliers à manche étroite, voilà comme ils sç di-r visaient.

Parmi les Mendiants^ émulation de saleté, d'effronterie, d'ignorance. Ils ne savaient pas même lire.

Dans leurs sermons, que prêchaient tous ces beaux pères pour l'instruction du peuple, pour l'mstruction des femmes et des enfants? Maître François n'essayait pas de les suivre dans leur galimatias scolastique , absolument inintelligible ; mais il riait bien de les voir, tous rebondis de graisse, agiter dans leurs chaires si l'on boirait et mangerait encore après la résurrection. Ceci était un de leurs sujets favoris. Ils en avaient un autre encore, sur lequel ils rêve-

naient sans cesse : c'était de savoir si la Vierge, pendant Topération du Saint-Esprit, avait éprouvé du plaisir. Lorsque deux ordres étaient d'accord pour le plaisir, il fallait agiter les questions ubi et quo modo; et sur ce point recommençaient les discordes.

oiLA au milieu de quelle*société Rabelaiâ avait passé une partie de sa jeunesse lorsqu'en i524,à l'âge de quarante et un ans, il sortit de chez les moines.

Quoique tard, il échappait de leurs mains sain et sauf! L'hypocrisie n'avait point trouvé prise sur son heureuse et franche nature, il était resté homme. Examinons ce qu'il fit de sa liberté ; suivons-le d'année en année dans ses travaux, dans ses courses aventureuses -, car, après ces trente années de captivité, nous allons le voir se pourmener.

Préalablement, je le trouve établi chez le bon évêque de Maillezais, son ami, non à l'évêché, mais dans unt petite chambre de sa maison de campagne, à Legugé.

Legugé est dans une vallée charmante, arrosée par

i le Clan^ douce rivière que Jean Bouchet a rendue

A célèbre dans une épître en vers adressée à Rabe-

lais.

Au lieu des murs de Tabbaye, il a maintenant les prairies en fleurs, les coteaux, les bois, un jardin qu'il dirige à son gré. Je le vois, dans ce frais séjour, occupé avec ardeur d'études botaniques. Quel bon-

i heur! Au lever du soleil, plus de matines, plus de

versets, plus de répons plus de cloches, mais le

/ chant des oiseaux ! plus de moines, plus de masques^

mais des amis. 'D'abord le noble d'Estissac, puis,

/ comme visiteurs fréquents : Tiraqueau, Budé, Ardil-

lon, Clément Marot, Salel, Bonaventure Despériers, Jean Bouchet. Quelle réunion ! quelles causeries !

Il vécut là paisiblement pendant six années, comme Horace chez Mécénas. J'aime à m'arrêter sur cette époque de sa vie, à le voir goûter à l'aise, pour la première fois, les charmes de la nature et de la liberté. J'ai dit qu'il étudiait la botanique à Legugé; il y joignit l'étude des langues étrangères : l'italien, l'espagnol, l'anglais, l'allemand, le danois, le hollandais, l'hébreu , le basque , le bas breton , les vieux dialectes de province.

Au milieu de tant de travaux, il savait se réserver

les heures du plus charmant loisir ; il les donnait

toutes à ses amis, par lettres, par vers ou par con-

versatîons, lorsqu'ils le venaient visiter dans cet asile, car il n'en sortait guère. On peut dire qu'il vécut là d'étude, de poésie, ëe joie, d'amitié. Comme Horace et Catulle, il conviait ses amis, dans des épîtres en vers, à venir avec lui, près de l'excellent d'Estissac, causer, se promener, vider un bon pot de purée septembrale^ et s'instruire en toute clergie.

Son hôte le plus habituel paraît avoir été Jean Bouchet, le procureur de Poitiers. Mais Jean Bouchet venait à Legugé bien moins encore qu'il ne l'eut voulu : les devoirs de sa charge et les soins d'une famille à nourrir le retenaient à Poitiers. Il écrivit cela un jour à Rabelais de la manière la plus touchante.

« Pense bien, lui dit-il.

Que rien de moi n'a été détenteur De retourner voir le tien hermitage, Sauf seulement le petit tripotage De plaids, procès et causes que conduis De plusieurs gens, où peu je me déduis.

Mais contraint suis le faire pour le vivre De moi , ma femme et enfans. Car le livre D'un orateur, ou son plaisant devis, Mieux aimerois, ainsi te soit advis. »

E fils du cabaretier de Chinon devint, en quelque sorte, parmi les hôtes de Legugé, le président d'une isocieté de libres causeurs auxquels il donna le nom depantagruélistes. Il entendait par là qu'ils étaient les représentants de la soif universelle dont le monde, à cette époque, était dévoré. Chose singulière! soif se peut prendre ici dans tous les sens. Les deux dernières années que Rabelais passa à Legugé, i528 et 1629, furent le commencement d'une sécheresse quasi sans exemple en nos climats. Dans les pays éloignés des rivières, on trouvait , parmi les campagnes, les animaux morts de soif, et même beaucoup de rivières avaient tari. Mais, dans le monde moral, c'était bien pis encore. Ce grand fleuve de l'Église papale, où le moyen âge avait bu si longtemps, il était desséché. A boire I à boire! était le cri universel; aussi sera-ce le premier mot de Gargantua.

Les conversations de Rabelais avec les pantagruélistes de Legugé ne nous sont point parvenues ; mais on les devine, et, d'ailleurs, des traces s'en retrouvent partout dans le Pantagruel :

— Ne nous laissons point, disait-il, emporter à la male-raige comme ces tas de cafards, cagots et bigots. Arrière ces mâtins ! Si nous allons suivant notre petit pouvoir, le bon Dieu, créateur et conservateur de toutes chose, aura pitié de nous. A votre avis, les mamelles de sa bonté seraient-elles taries ? Non ! non ! je resterai à cet endroit plus incrédule que saint Tho-

mas. Cherchons bien, comme veut l'Evangile, et nous trouverons les mamelles divines plus glonflées qu'on

ne les vit jamais. Embarquons-nous, compagnons,

joyeusement, tous ensemble, malgré les cannibales^

à la recherche du divin Piot.

ES voici qui tendent leurs voiles au souffle

nouveau-, peut-être bientôt quelques-uns

chanteront-ils, pendant la tempête, le

psaume : Beati'qui non abierunt! Heureux ceux qui

n'ont point quitté le rivage ! Mais Rabelais, au plus

terrible de la bourrasque, n'aura qu'un seul cri : — Terre, terre, je vois la terre, amis!

ES entretiens des pantagruélistes de Legugé, quoique tout intimes et familiers, étaient d'un ordre très-élevé; on n'en peut douter, à voir que ce fut Tun d'eux, Guillaume Budé, qui proposa à François P% vers ce temps-là, de fonder le Collège de France.

Un autre, parmi eux. Clément Marot, fît aussi une chose grande et respectable en traduisant les psaumes en vers français pour le peuple. — Calvin mit lui-même une préface en tête de ces Psaumes.

(( // ne faut pas, dit-il, qu'il y ait seulement un spectacle extérieur (dans les cérémonies religieuses), mais que la doctrine soit conjointe avecques, pour en donner V intelligence. . . c'est une pure batellerie d'amuser le peuple en des signes dont la signification ne lui soit point exposée. . .

Cette traduction était, d'ailleurs, de la part de Marot, un acte de courage, puisqu'elle l'exposait au feu, et que, malgré la protection d'amis puissants, elle lui valut encore la prison et l'exil. L'importance de cette œuvre ne peut être mise en doute, lorsqu'on songe

que les protestants , pendant deux cents ans , ont chanté les vers de Marot dans leurs cérémonies religieuses, qu^ils les ont chantés même dans les cachots, dans les déserts et au milieu des supplices.

5Siê

'ai comparé nos pantagruélistes à de har- ^l^^jî^dis nochers; eux-mêmes s'y comparaient.

Jean Bouchet prenait avec ses amis le titre de traverseur de voies périlleuses; peut-être n'était-il jamais sorti du Poitou , où il était né et dont en ce moment il écrivait l'histoire. Mais naturellement ils trouvaient de l'analogie entre eux et ces navigateurs que l'on voit, au commencement du XVI« siècle, s'embarquer de tous les ports de l'Europe à la recherche de terres nouvelles. Tout était plein, dans les livres et dans les conversations, du récit de leurs voyages. On en a une idée, lorsqu'on voit le nombre d'éditions qu'eut en peu de temps le récit des expéditions de Christophe Colomb. Les voyageurs pantagruélistes ne couraient pas moins de dangers que les autres : la mer sur laquelle ils voguaient avait aussi ses tempêtes, ses rochers perfides.

ses courants sous-marins ; je dois ajouter, à la gloire de rhumanité^ que ni les uns ni les autres n^étaient poussés à de telles entreprises par la fougue de l'âge, par les besoins de la jeunesse; ce sont des sages, déjà bien avancés dans la vie : Colomb, lors de son départ de Cadix, a cinquante ans; Rabelais, lorsqu'il quitte sa retraite de Legugé, en a quarante-sept, et ses compagnons me paraissent tous plus âgés que lui. Cependant l'heure est solennelle ; l'Océan mugit, la foudre éclate avec Luther. L'Eglise, sous sa parole, est au moment de se déchirer en deux; le schisme se manifeste en Angleterre ; on ne sait si tout ne va pas périr. Soliman arrive jusqu'en Allemagne. A ce moment suprême où toute âme a besoin d'un refuge, l'Église papale, toujours attaquée, mais que les peuples avaient crue étemelle et pure, leur apparaît, à travers sa grandeur, couverte de souillures. Le monde est saisi de vertiges. Des prédicateurs insensés, furieux, semblent, dans leur délire, vouloir demander

compte aux couvents et au pape de leur raison perdue. Au milieu de cette démence, la raison cependant et l'humanité trouvent partout les plus illustres défenseurs. Mais l'Église éperdue les maudit^ les tue et souille leur mémoire; tout, par elle, est confondu dans Tuniverselle malédiction : elle brûle les sages, pêle-mêle avec les insensés, par milliers, sans pitié ni

des uns ni des autres. Que de martyrs ! Qui écrira cette histoire ? qui saura tirer tant de nobles et saintes vies des abîmes de mensonges où les ont jetées les calomniateurs?

Je ne voulais point rappeler ces choses terribles ; mais un épisode de la vie de Rabelais mV a conduit malgré moi. Le voici. Nos amis étaient devenus de plus en plus suspects; Clément Marot, qui déjà avait été en prison, venait d'être de nouveau poursuivi criminellement sous le prétexte d'avoir mangé du lard en carême. Bonav^nture Despériers, dénoncé par un moine, se trouvait aussi à deux doigts de sa perte pour des propos dCathéiste qu'il avait, disait-on, tenus avec des gentilshommes à Alençon, chez la reine de Navarre. Mais tout ceci n'était que le commencement. Bientôt un homme illustre et des plus estimés à Legugé, Louis Berquin, est accusé de propager les doctrines luthériennes. On le condamne au feu. Rabelais et ses compagnons entreprennent de le sauver; • Budé use, pour cela, de toute sa faveur auprès du roi, et tâche d'obtenir que Berquin soit condamné seulement à faire amende honorable à genoux devant la Sorbonne. Il n'obtient rien que d'attirer le soupçon sur lui et sur ses amis. Berquin est brûlé, avec ses livres et ses papiers, sur la place de Grève, le 17 avril i53o.

Budé, qui avait été Tâme de toutes les démarches tentées pour sauver Berquin, sentit qu'il avait compromis, dans cette affaire, non-seulement lui, mais ses amis. Il les engagea aussitôt à prendre la fuite, à se disperser, à chercher, chacun où il pourrait , un asile contre les bûchers qui commençaient à éclai^ rer le monde de si horribles lueurs.

Il semble que Rabelais, ébranlé à ce spectacle, éprouva le besoin de raffermir son âme en se retrempant aux sciences naturelles. Déjà la botanique les lui avait fait prendre à goût. D'ailleurs, il pressentait très-bien que les sciences, désormais, à tous chercheurs de bonne volonté, élargiraient connaissance de Dieu et de ses créatures.

Son refuge fut choisi bien vite; il partit pour étudier la médecine à l'école de Montpellier, alors la plus célèbre de l'Europe.

iNSi, pour la première fois, à quarante-sept ans, il s'éloigne des lieux de son enfance ; jusque-là, il n'avait pour ainsi dire jamais perdu de vue son clos de la Devinière. De Legugé, on sait qu'il allait encore, de temps en temps, revoir

ses vignerons ; du milieu d'eux, en causant, il contemplait de loin les murs de Sevillé : le frère Buinard, le seul qu'il eût aimé à revoir, n'y était plus ; il était maintenant prieur à Sermaize.

Il visitait aussi quelquefois l'abbaye de Fontenayle-Gomte : son vieil ami Antoine Ardillon en était devenu abbé, et, sans doute, elle avait bien changé sous un tel directeur. Il aimait à séjourner quelques jours au cabaret de son père, quoique, sans doute, celui-ci n'existât plus. Puis, c'était de passer et repasser devant la Cape peinte et devant la boutique du pâtissier Innocent.

Aujourd'hui, il lui faut renoncer à ces lieux tant aimés. Aussi les emportera-t-il dans le fond de son cœur plus présents que jamais. Les villages du Chinonnais , et l'Anjou , et le Poitou, vont reparaître bientôt , dans le Gargantua , embellis par tous les charmes de l'imagination.

L fit ses adieux, le cœur serré, au brave et généreux d'Estissac, et il partit. Saréputa- U, tion l'avait devancé à l'école de Montpellier. Personne n'ignorait son prodigieux savoir ; ses

relations illustres; on savait qu'il était le protégé, Pami du cardinal du Bellay et de son frère Guillaume, le puissant et redouté seigneur de Langey. Maîtres et disciples l'attendaient avec impatience. Voici quels détails nous sont parvenus sur sa première entrée à la Faculté de médecine : Rabelais avait suivi la foule dans une salle très-vaste, et fort remplie de public et de docteurs, dans laquelle avait lieu, ce jour-là, une discussion sur la botanique. Tous les yeux se tournèrent vers le nouveau venu.. Le doyen de la Faculté, informé de sa présence, le feit entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs, et l'engage, le sachant très-versé dans les études botaniques, à prendre part à la discussion. La figure noble, majestueuse, imposante, de Rabelais, sa belle prestance, son regard souverain, fixèrent si bien l'attention des orateurs que les voici tous ne sachant plus où ils en sont. Us n'osent parler devant un tel auditeur. Tous, au contraire, le prient de prendre la parole à leur place. On sait que, touchant l'étude des plantes, il a joint, pendant plusieurs années, la pratique à la théorie chez monseigneur l'évêque de Maillezais. Rabelais s'excuse, on insiste ; on le pousse vers la chaire, il y monte : alors il j^arle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté, et présente la plupart des questions sous un

aspect si nouveau, que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la salle, et que Tauditoire en masse, docteurs^ élèves et public, accompagne maître François jusqu^au lieu de sa demeure.

XXVJI

E régent de l'Université, le noble Sckyr on, voulut ravoir pour ami. Rabelais, dès le lendemain, prit son inscription, et, un mois après, fut reçu bachelier par une dispense spéciale, car les délais entre ce titre et l'entrée à l'école devaient être plus longs. Mais la science, l'âge, le mérite du personnage , l'emportèrent sur le règlement. Schyron et les autres professeurs, qui voulaient l'avoir sans cesse avec eux, étaient ravis de l'entendre ; il avait le singulier avantage d'avoir, depuis longtemps, étudié Hippocrate dans le texte original ; et même, sur un manuscrit ancien qui lui était venu dans les mains, il avait relevé beaucoup de fautes dans ce texte. La médecine lui devait déjà d'avoir rendu aux écrits de son plus vénérable représentant leur véritable sens, dénaturé en plusieurs endroits,

— 6ft —

UTRE ce cours sur Hippocrate et Galîèn, il ne manquait pas de se rendre aux Conférences sur la botanique, occasion première de ses succès. Là encore on i'écoutait avec une curiosité ardente : tant il savait donner d^attrait à toutes choses. Comment cela? En replaçant toutes choses dans la vérité. Il enseignait combien les plantes ont été chères à tous les hommes.

— Leurs noms en sont la preuve , disait-il ; souvent ils sont empruntés aux souvenirs les plus touchants : Daphné, Narcisse, Smilax, Cynara, Pitys et autres. Au reste, ajoutait-il, les plantes sont nommées en diverses manières. « Les unes ont prins leur nom de celluy qui premier les inventa, cognent, monstra, cultiva, apriuoisa, et appropria : comme mercuriale * de Mercure; panacéa de Panace, fille d'Esculapius-, eupatoire du roi Eupator; euphorbium de Euphorbus ; gentiane de Gentius, roy de Sclavonie... Les aultresont retenu le nom des régions desquelles feurent ailleurs transpourtées. Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété :

Arîstote, disait-il encore, si grands qu'ils aient été, n'ont pu tout observer. Il feut à la science le travail successif des générations •, et ce qu'elle a de mystérieux dans sa grandeur, c'est que plus nons saurons, plus nous verrons se présenter à nous de nouveaux problèmes à résoudre. La science, comme la création, est infinie.

Il ne bornait pas son examen aux choses d'observation et purement scientifiques ; quelquefois leurs opinions générales étaient rejetées par lui avec vivacité. C'est ainsi que toujours il reprochait à Galien d'avoir, dans un certain endroit de ses écrits, nié d'une manière absolue l'immortalité de l'âme. Où avait-il trouvé l'assurance d'une chose semblable, demandait-il, pour se permettre d'en attrister le monde ? La nature n'est-elle pas attentive à satisfaire toute soif, tout appétit, tout désir ? L'immortalité est la soif de l'âme ; pourquoi cette soif, comme les autres, ne serait-elle pas satisfaite ? Si rien ne démontrait à Galien qu'il en dût être ainsi, au moins devait-il l'espérer de la bonté divine.

On trouva après sa mort qu'il avait écrit en marge de son exemplaire, à cet endroit : Hic, verè se Galenus plumbeum ostendit. Ici, véritablement Galien se montre de plomb.

— 6ft —

UTRE ce cours sur Hîppocrate et Galien, il ne manquait pas de se rendre aux conférences sur la botanique, occasion première de ses succès. Là encore on i^écoutait avec une curiosité ardente : tant il savait donner d^attrait à toutes choses. Comment cela ? En replaçant toutes choses dans la vérité. Il enseignait combien les plantes ont été chères à tous les hommes.

— Leurs noms en sont la preuve , disait-il ; souvent ils sont empruntés aux souvenirs les plus touchants : Daphné, Narcisse, Smilax, Cynara, Pîtys et autres. Au reste, ajoutait-il, les plantes sont nommées en diverses manières. « Les unes ont prins leur nom de celluy qui premier les inventa, cognent, monstra, cultiva, apriuoisa, et appropria : comme mercuriale de Mercure; panacéa de Panace, fille d'Esculapius; eupatoire du roi Eupator; euphorbium de Euphorbus; gentiane de Gentius, roy de Sclavonie... Les aultresont retenu le nom des régions desquelles feurent ailleurs transpourtées. Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété :

comme absynthe, au contraire de pynthe, car il est fâcheux à boire... Aultres sont nomanées par leurs vertus et opérations, comme aristolochia, qui ayde les femmes en mal d'enfant ; lichen, qui guàrit les maladies de ce nom ; maulve , qui molifie \ callithricum, qui embellit les cheveux; etc., etc. Les aultres par les admirables qualités que Ton ha veu en elles, comme héliotrope, c'est soulcy, qui suyt le soleil : car le soleil leuant, il sespanouit ; montant, il monte; déclinant, il décline; soy cachant, il se cloust...; adiantum, car jamais ne retient humidité Aultres par similitude, comme hippuris

(c'est presle), car elle ressemble à queue de cheval; buglose, qui semble à langue de bœuf; iris, à l'arc-* en-ciel; myosota, à l'oreille de souris.... Les aultres de leur forme : comme trefeuil, qui a trois feuilles ; pentaphyllon, qui a cinq feuilles; serpoullet, qui herpe contre terre; etc., etc. »

Puis, passant à la description de chaque plante, il disait ses vertus médicinales, ses propriétés dans les arts, la manière de l'employer, sa culture. Il était du petit nombre de ceux qui commençaient à croire à la sexualité des plantes ; mais les fleurs femelles, en ce temps-là, étaient celles que l'on prenait pour les fleurs mâles.

Je le vois indiquer aussi comment chaque plante a

son ennemi naturel, auquel tous sages laboureurs et vignerons doivent faire la guerre avec soin. Cet ennemi est quelquefois un insecte, quelquefois une autre plante.

Le lin a pour ennemi les teignes et cuscutes ;

Le froment a Tivraie ;'

La fougère, le roseau ;

L'orge, régilops ;

Les lentilles ont le securidaca ;

Les fèves, Pantranium ;

Et les pois, Torobanche.

Dans les prairies, il faut, autant qu'on peut, éviter la prêle.

Les choux ne se doivent point planter au pied des vignes.

Il enseigne les vertus refroidissantes du nymphéa heraclia et de la semence du saule. Il dit les eftets de la graine de fougère sur les femmes enceintes ; comment l'aconit empoisonne les léopards et les loups, etc., etc.

ROiRAiT-ON que, parmi ces études, il trouvait moyen de faire des comédies et de les jouer avec ses nouveaux amis, Antoine Saporta, Guy Borguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier, tous, comme lui, bacheliers en médecine? Il leur disait que le premier devoir dés gens doctes est de penser au peuple, de créer pour lui des fêtes, des divertissements, des chants et des consolations ; qu^on ne peut qu'ainsi l'enlever à de plus dangereux bateleurs.

— Rien de plus vain que de crier à ceux qui occupent la scène : « Vous jouez mal, vous jouez faux ! » En attendant, le peuple les regarde. Il faut, comme Thespis, sur le premier tonneau, sur la première charrette venue, monter im théâtre nouveau et faire mieux que les autres.

Disons, à la gloire de ces temps, que les plu^ grands hommes, par toute l'Europe, ne dédaignèrent pas de jouer la comédie. Cette coutume établissait entre les hommes d'étude et les simples une sym-

pathie qui existe peut-être moins depuis que les savants ont cru indigne d'eux de communiquer avec le peuple autrement qu'en de doctes écrits — qu'il ne lit point.

Mais, à voir ces joyeux bacheliers jouer la moraie comédie de celui qui avait épousé une femme muette — composée par Rabelais, — je me figure le plaisir des braves habitants de Montpellier, et aussi l'espèce d'amitié qui s'établissait, dans ces divertissements, entre les spectateurs et les acteurs. La pièce, d'ailleurs, acquérait plus de comique encore à être . représentée par une troupe de médecins, puisque le sujet est une femme muette à qui, par une opération chirurgicale, on fait recouvrer la parole ; mais la dame parle tant et tant, que le bon mari, éperdu de ses cris, veut qu'on la rende muette de nouveau. Les médecins n'ont point, disent-ils, de remède là contre; ils ne peuvent que le rendre sourd, ce qu'ils font. La femme, dans sa fureur de ne pouvoir plus se faire

entendre, devient enragée; puis, comme les médecins demandent leur salaire au mari, celui-ci répond qu'il est véritablement sourd et qu'il n'entend ce qu'ils disent. Les médecins au désespoir, voulant lui rendre l'ouïe, à force de drogues pour cela le font devenir fou. Adoncques le fol Mary et la Femme enragée se raslièrent ensemble^ et tant bastirent

les Médicin et Chirurgien, quil^ les laissèrent à demy mors.

Je ne ri^ oncques tant quejefeis à ce patelinage, ^oute maître François dans ranal}'se que , quinze ans plus tard, il en a donnée lui-même dans le Pantagruel.

N des condisciples de Rabelais, Guillaume Rondelet, qui, je crois, avait joué un rôle aussi dans la comédie de la Femme muette^ était alors occupé d'un travail sur l'histoire naturelle des poissons, qui devait plus tard Tillustrer. Rabelais se mit à étudier les poissons avec lui. Il les étudia si bien, il observa avec tant de soin les œufs d'une sorte de petit hareng, au museau pointu, nommé picarel ; il connaissait, d'ailleurs, si parfaitement tous les livres grecs et latins qui avaient traité des sciences naturelles, qu'il retrouva, avec ces œufs, la manière de préparer le garum des anciens. Le pauvre petit poisson, dans tout cela, perdit son nom de picarel pour prendre désormais celui de garon. Cette découverte semi-médicale, scmi-culinairc, valut

i son auteur les plus grands éloges. Clément Marot et Dolet, — le célèbre imprimeur de Lyon, derenu son ami, — lui adressèrent des félicitations tn vers. Rabelais, lui-même, à cette occasion^ avait entoyé A Dolet une belle épigramme latine, accompagate d^ flacon de garum.

L eut à Montpellier une chose qu'il n'avait pas eue encore : la mer. Il y étudia bien Vautre chose que les petits poissons. Ce spectacle de Pimmensité plaisait à son âme. Ces bruits solennels, mystérieux et révélateurs, étaient juste à son diapason. Il aimait, après la tempête, à voir le terrible élément s'apaiser; il observait avec joie qu'au milieu de ces convulsions, de ces colères, de ces menaces formidables à toute créature, les plus petits êtres étaient épargnés ; qu'il retrouvait i son rocher le coquillage fragile et l'herbe plus fragile encore qu'il y avait remarqués la veille. Il prenait foi à l'équilibre du monde. Il comprenait mieux ainsi les doctrines nouvelles où quelques sages commençaient à montrer que la nature entière est réglée en son

cours par les lois immuables, étemelles, de la géométrie la plus savante.

Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voyages^ il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais, un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s^embarquer à la découverte des îles, comme il disait en riant; et ils s^en vont intrépidement jusqu^aux îles d'Hyères.

Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d -études : ces îles sont, et étaient encore plus alors, renommées pour leurs plantes médicinales». Je ne sais quelles plantes ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation -, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse quUls pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchades; qu'à partir de cette heure et de son proprio motu il s'en proclamait non le pape , ni l'empereur, ni le roi, mais bien le calloïer (petit père) . Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, calloïer des îles d'Hières. Il conserva même ce titre en tête du Gargantua.

Aucun de ses biographes n'a dit un mot de cette

promenade; mais (outre ce titre qu'il se donna) j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : Mes. îles d'Htères, mes Stœchades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées ? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères îles.

§ mi

ENDANT qu'il étudiait ainsi toutes choses, — \ plantas, anintantia ef pharmaca, ^- il arriva que, comme les deux Universités de Paris et de Montpellier étaient toujours quelque peu en rivalité l'une contre l'autre, l'Université de Paris obtint du chancelier Duprat une ordonnance trèsdommageable à l'Université languedocienne. Grande rumeur dans Montpellier; assemblée de docteurs; discussion, résolution rapide : députation vers le chancelier du plus habile ambassadeur qu'il se pourra trouver. Rabelais, par acclamation, est désigné pour remplir ce message; il part, il arrive à Paris. Gn annonce au chancelier un envoyé de l'Uni-

— diversité de Montpellier. Celui-ci, très-mal disposé, on ne sait pourquoi , contre cette Université, refuse de donner audience à son ambassadeur. Qu'imagina maître François ? Il s'est fait à ce sujet une histoire que chacun a racontée à sa manière et que voici :

Il s'habille d'un costume extraordinaire , chausse d'énormes besicles, et se va promener de long en large devant la porte du chancelier. Ce siècle était le temps des grandes crédulités populaires, — il se voyait alors tant de choses inouïes et merveilleuses! — Voilà la foule autour du personnage, qui se montrait, du reste, plein de grandeur. A ceux qui osèrent l'interroger, il répondit avec majesté qu'il était VÉcorcheur de veaux ^ que ceux qui voulaient être écorchés se hâtassent, qu'il n'avait que peu d'instants à rester dans la ville...; qu'il venait de Jérusalem et s'en allait aux îles du Brésil.

La foule ne faisait qu'augmenter. Le chancelier, qui, de sa fenêtre, avait aperçu ce riche étranger perdu dans un flot de curieux, s'infqpma qui ce pouvait être, et le lui fit demander à lui-même par quelqu'un de ses gens. L'étranger répondit en latin. Le chancelier, jugeant plus que jamais que c'était sans doute un très-illustre personnage, envoya vers lui un clerc de sa maison. VÉcorcheur de veaux cette fois parla grec, mais avec les plus douces manières, les

plus polies, les plus nobles. Le chancelier observait tout de sa fenêtre. Quoi ! cet étranger parlait grec ! Il renvoie quérir sur-le-champ^ le fait monter dans son cabinet. Rabelais ôta ses lunettes, avoua son stratagème, s^excusa, exposa les raisons de TUniversité de Montpellier dans une harangue si pleine d'autorité^ dit un vieux biographe, que le chancelier ne le put refuser. Et, bien plus, à partir de ce jour-là, il aima, comme tout le monde, ce gentil maître Français.

UTRE ses travaux sur Hippocrate et Galien^ lil était encore occupé à traduire, avec notes et préface, les oeuvres de Jean Manardi^ un médecin de Ferrare.

Cependant, maître François a quarante-neuf ans ; deux années d^étjades et de professorat lui ont sufS. Le voilà, non pas docteur, mais en état de Têtre. Il se dispose à quitter Montpellier. Où va-t-il aller? Ceci est très-remarquable : il quitte Montpellier, malgré son cours, malgré Testime qu^il s^y est acquise, pour aller s'établir à Lyon. N'y serait-il pas un peu attiré par les imprimeries d'Etienne Dolet, de François

Juste et de Sébastien Gryphe ? On dit qu'il corrigea, chez ce dernier, les épreuves de ces admirables éditions de livres grecs publiés pour la première fois. Il faut se reporter au temps : Pimprimerie venait d'être inventée par inspiration divine. Quelques contemporains avaient ressenti, à la vue de cette machine, une joie telle, que plusieurs conçurent pour elle une sorte de passion et de culte. Je ne sais comment exprimer d'une autre manière le sentiment qui, par exemple, poussa Erasme à ne vivre, écrire, penser et se plaire qu'au milieu des presses de Froben. Cette passion porta de nobles esprits, des hommes héroïques, à se faire imprimeurs — Dolet en est la preuve. Ce n'était point pour eux un métier, c'était une sorte d'apostolat qu'ils exercèrent avec le dévouement des martyrs. Etienne Dolet, encore, me servira de preuve, puisqu'il fut brûlé.

'ai prononcé tout à l'heure le nom d'Erasme.

^Ceci m'est une occasion de dire qu'en ce 'moment même l'illustre vieillard, grâce aux presses de Froben, tenait, depuis plusieurs années,

lO

TEurope attentive à ses publications. Arriverait-il à concilier Luther et la papauté ? ferait-il accepter là Réforme à l'Église ? Jamais il ne s'était vu que deux hommes, rien que par leurs écrits, eussent, d'une telle manière, empli le monde de leurs noms. C'était un premier et merveilleux résultat de l'imprimerie : la chrétienté, divisée en deux camps prêts à se déchirer, et les deux camps retenus à la voix d'un seul homme, entendue à la fois sur tous les points de l'Europe, sans qu'il eût à sortir de l'arsenal nouveau dans lequel il s'était établi. Mais Érasme était vieux, mourant d'infirmités, de faiblesse et de fatigues. Sa mort n'allait-elle pas faire un grand vide? Quel moment pour prendre la parole !

Dans un certain sens, quoique avec plus de verve populaire, Rabelais fut le continuateur d'Érasme. Élevés tous deux par les moines, ainsi que Luther, ils commencèrent avec lui la révolte contre eux. Rabelais n'y mit point la raillerie amère d'Érasme ; mais sa Chronique n'en fut pas moins la continuation agrandie d'un livre d'Érasme qui dut faire sur lui l'impression la plus vive. L'Éloge de la Folie se terminait par ces mots : « Fols très-illustres, tous tant que vous êtes, applaudissez,' allez en paix, vivez et beuvez. » Rabelais reprend : « Buveurs trèsillustres, » etc.

VANT de quitter Montpellier, Rabelais fit imprimer, d'après les conseils de l'Université, sa traduction des lettres médicales de Jean Manardi. Ce fut là son début, début bien modeste, ce semble, pour un si savant homme; mais Ton y voit apparaître et son génie et son bon cœur. Ici, je n'en suis plus réduit aux conjectures et aux biographies : le voici qui s'exprime lui-même. La dédicace de cette traduction montre toute son âme. A qui devait-il la vie ? à qui devait-il d'être sorti des oubliettes de Fontenay-le-Comte ? A Tiraqueau. Il lui dédia son premier ouvrage. Je transcris ici quelques lignes seulement de l'épître qu'il lui adresse à cette occasion :

a Très-cher, très-savant, très-équitable Tiraqueau ,

« Comment se fait-il qu'au milieu de cette belle lumière de notre siècle, dans lequel, par un bienfait des dieux, toutes sciences se sont améliorées et agrandies, on rencontre encore çà et là des malheureux ainsi disposés qu'ils ne veulent ou ne peuvent.

des ténèbres obscures des âges gothiques, lever les yeux vers le soleil ?

(c Serait-ce que la puissance des ténèbres où ils ont vécu est telle, que les yeux, une fois enveloppés par elles, se trouvent condamnés à demeurer dans une irrémédiable hallucination?... »

L'impression de ce livre à peine terminée, il publie une édition latine d*Hippocrate et VArs parva de Galien, avec commentaire. Nouvelle dédicace; à qui adressée? Le cœur tout seul le devine : à celui qui, au sortir du cachot des moines. Pavait recueilli, au bon évêque de Maillezais.

Mais, deux mois après cette seconde publication, quelques efforts qu'on employât pour le retenir comme professeur à 1* Université de Montpellier, il fit ses adieux, avec promesse de les revoir quelquefois et de rester en relation avec eux : d'abord au noble Schyron, le régent, puis à Guillaume Rondelet, à Antoine Saporta, à Tolet, etc.

Professeurs et disciples, également aflSigés de son départ, voulurent, par l'institution d'une cérémonie singulière, perpétuer le souvenir de la présence, dans leur Université, du docte et éloquent maître François, si bon, si joyeux et si habile, et auquel ils devaient d'être rentrés dans leurs anciens privilèges. Le fait

principal de cette cérémonie, qui avait lieu aux récep^ lions pour le doaorat , consistait à faire revêtir, en signe d^honneur, au docteur nouvellement reçu, une robe portée autrefois par Rabelais. Cet usage subsistait encore il y a peu d'années.

L'illustre botaniste A. de CandoUe, qui fut recteur de l'Académie de Montpellier pendant les Cent-Jours, éorit dans ses Mémoires^ page 289 : « L'école montrait qu'elle était digne d'avoir compté Rabelais parmi ses professeurs. Son portrait était suspendu dans notre salle; sa robe, c'est-ànlire une robe faite à l'imitation de la sienne (je fus plus tard appelé à faire faire une robe de Rabelais, ce qui arrivait tous les dix à douze ans), décorait nos étudiants à leur dernier examen ; son esprit trouvait beaucoup d'enthousiastes et quelques imitateurs dans nos rangs, et en vérité on sentait dans une « foule d'occasions qu'on était dans la ville où il avait longtemps habité. »

Et c'est après trois siècles qu'on retrouvait encore à Montpellier ces vivants souvenirs du séjour qu'il y avait fait. Longtemps aussi on a montré dans cette ville la maison qu'il avait habitée.

A Chinon également, depuis de Thou jusqu'à nos

ours, on a visité avec respect les lieux fréquentés par

l'auteur du Pantagruel. J. Levallois me signale un

curieux passage des Mémoires de de Thou sur la

maison de Rabelais à Chinon. Le célèbre historien logea dans cette maison , qui resta longtemps une auberge, comme au temps où Rabelais y naissait ; nous verrons que, toute sa vie, Rabelais conserva une partie de la maison paternelle, et que chaque année il y venait passer quelques semaines ; il s'y était aussi réservé un jardin. De Thou remarque, dans ses Mémoires^ que le jardin de Rabelais « était devenu le rendez-vous des habitants les jours de fête » et que « le cabinet de ses livres avait été transformé en cellier. » Hic bibitur.

E Montpellier il alla donc à Lyon ; dans cette ville, avec Dolet et quelques autres, les conversations pantagruéliques reprirent leur cours mieux que jamais. Dolet n'était pas seulement un habile imprimeur, c'était un philosophe, un poète, un des esprits les plus élevés et les plus nobles

du siècle. On a de lui plus de vingt ouvrages, latins

et français, en prose et en vers.. Il traduisit Cicéron et Platon; Tun des premiers, il mit T Évangile en langue vulgaire. Il conseillait donc à Rabelais de ne

s'en plus tenir à des traductions et commentaires, mais de lancer dans la mêlée intellectuelle un livre véritablement sien. Il voulait qu'il résumât la philosophie du siècle, qu'il donnât au monde ébranlé un mot<de consolation nouvelle.

— Oui, disait Rabelais, mais un livre vraiment humain se doit adresser à tous. Les temps sont venus où la philosophie doit enfin sortir de Técole et rayonner comme le soleil sur Punivers entier. Nous devons, à cette heure, tenir suspendus fraternellement aux mamelles de vérité les ignorants et les doctes. Je voudrais, pour ce qui est de moi, si je faisais un livre de philosophie, qu'il pût amuser, consoler, instruire mes braves vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, aussi bien que les plus savants-, qu'il fût l^piot universel ; que princes, rois, empereurs et pauvres gens y vinssent d'eux-mêmes boire ensemble gaiement. La vérité, — d'accès assez difiScile et scabreux, — doit être, ni plus ni moins que dans l'Évangile de Dieu, présentée sous forme vivante si humaine et débonnaire, qu'enfin, acceptée de tous, elle réveille l'âme de tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon en s'appuyant sur l'éternelle conscience, de conter aux bonnes gens les histoires qu'ils aiment qu'on leur conte, des histoires qu'eux-mêmes ils ont faites? Par exemple, ces chro-

niques de géants, tant et tant imprimées en notre âge, depuis la découverte de cet art divin que vous pratiquez, prie semblent très-propres à cela. Par toute la France, j'entends conter les prouesses épouvantables de l'énorme géant Gargantua; il faudrait s'emparer de cette histoire, y enfermer le monde tout entier, et la rendre, ainsi anoblie, aux bonnà gens qui Pont inventée. Voilà le véritable secret : emprunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre ornée de tout ce que l'étude et la philosophie nous ont révélé. La pensée rustique et villageoise, tel est le point où je voudrais rattacher tous les trésors enfouis^ cachés jusqu'ici par les ennemis de lumière.

« Eh bien, disait Dolet, voici mes presses; elles vous attendent. Contez-nous l'histoire de Gargantua, emplissez-la de pantagruélisme , faites-en notre chronique y notre chrême philosophai. G)urage! le monde périt de soif et de rage, à vous de le désaltérer. Je me fais vôtre pour tout imprimer. Soyez le propagateur invincible de la vérité : avec vous, s'il le faut, je braverai le feu. w

usqu'a quel point est vraie, dans sa forme, la conversation précédente , je Tignore ; mais, ce qui est certain, c'est que Rabelais et Dolet parlèrent beaucoup de ces choses ; c'est que Dolet excita Rabelais à écrire sa Chronique^ et que le Gargantua parut au mois de décembre de la même année i532.

Si cette conversation manque de vérité en quelque chose, ce n'est pas en prêtant à l'auteur du Gar^gantua des pensées trop sérieuses. Je trouve dan3 une lettre qui nous est parvenue de lui, datée précisément de ce mois de décembre, une bien autre élévation. C'est une lettre à Barthélémy Salignac — encore une vieille amitié, mais dont j'ignore l'origine -, — il l'appelle son père.

« Je vous appellerais ma mère, lui dit-il, si votre indulgence m'y autorisait. Ce que nous voyons arriver aux mères qui nourrissent leur fruit uvant de l'avoir vu, avant de savoir ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre les incommodités de l'air, s'est reproduit en vous pour moi : vous m'avez pri$

informe et sans nom, vous m'avez élevé, vous m'avez nourri aux mamelles de votre science divine ; tout ce que je vaux, je le dois à vous seul ; si je n'en convenais, je serais le plus ingrat des hommes. Salut, deux fois salut, tendre père... Salve i toque etiam atque etiam, pater amantissime, pater decus patriœ, lîtterarum adsertor^ a>s5tx«xof . Veritatis pro-

PUGNATOR INVICTISSIME. ))

Champion indomptable de la vérité! cet admirable mot, écrit en présence des bûchers et qui montre si bien et sa pensée et son courage, rappelle un autre mot contemporain, celui de Corneille Agrippa écrivant à Mélanchthon : Salue\ de ma part cet invincible hérétique Martin Luther^ qui^ comme Paul dit dans les Actes, sert Dieu dans la secte qu'on appelle hérésie.

§ ml

|UEL tableau il y aurait à faire de l'état du ftionde au moment où parut ce livre »étrange de Gargantua ! L'Europe, épuisée de guerres, de meurtres, de famines, de pestes, de misères morales, présentait l'aspect d'une immense

maladrerie. La pauvre France surtout, à ce moment, est accablée : elle avait eu son roi en prison. Sans la peur du Turc, l'empereur et TAngleterre eussent tenté peut-être de la démembrer ; que dis-y^ ! la chrétienté tout entière, défendue contre les barbares par la seule Hongrie, paraissait sur le point d'être submergée. On venait de voir des événements sans nom : le siège de Rome par les soldats de Bourbon en délire, le schisme, la diète de Worms, celle d'Àugsbourg, anabaptistes, communistes, etc. Luther avait excommunié le pape et brûlé publiquement le livre des Décrétales. La multitude, frappée de vertiges et de manie, devenait furieuse. Dans ce trouble universel, un sage était mort de douleur en répétant : Ah ! que de maux ! Ce n'était point assez : des maladies nouvelles, contagieuses, venaient, apportées par Colomb, d'empoisonner les sources de la vie ; les ravages en furent terribles.

Voilà au milieu de quelle situation extérieure Rabelais, dans un mouvement de pitié, publie son Gargantua, Aussi le commence-t-il par ce beau et mélancolique dizain, où, s'excusant de ressusciter le rire, il dit :

Autre argument ne peut mon cœur élire, Voyant le deuil qui vous mine et consomme^ Mieux est de ris que de larmes écrire.

ABELÀis, dans le Gargantua^ tendit un piège à son siècle, mais piège paternel et charitable : il appelle à grand bruit la terre entière à entendre des fables, et c'est la vérité^ Thistoire, la tradition du monde, la philosophie la plus haute qu'il distribue à tous si gaiement. Les hypocrites prétendaient annoncer la parole divine et n'enseignaient aux âmes que mensonge et diabolologie. Maître François ne promet que contes, bourdes, billevesées énormes ; mais, jusqu'au doute, tout est prai dans son livre. C'est la voix sincère d'un homme; tous sentiments humains ici sont restés invincibles. C'est un puissant seigneur — il le dit lui-même — en guerre contre tous mensonges anciens et nouveaux, d'où qu'ils viennent, d'ignorance ou de malice. Il leur lance son artillerie d'une forteresse fantastique, entourée à plaisir, conune un monument ^ypden, de chimères, sphinx, harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus^ canes bâtées, boucs volants, cerfs limonniers. On croirait qu'il a voulu bâtir le temple du délire. Mille fantômes terribles et mena-

çants s'agitent au dehors. L'énigme des Fanfreluches, dès l'abord, vous est présentée; mais, si vous êtes hors de crainte et beuveurs de franc alleu ^ pénétrez là dedans, vous y trouverez une céleste et intpréciable drogue. Si l'on y voit des énigmes en forme de prophéties, songez que Rabelais fut le contemporain de Nostradamus. Si vous y rencontrez des plaidoyers en baragouin, rappelez-vous combien de fois, oyant discourir MM. les avocats, vous vous êtes dit, exartement comme en entendant les plaideurs de maître François : « Qu'est-ce donc que cela signifie ?» Un juge, au temps de Racine, commentait très-bien ce passage du Pantagruel.^ en disant :

— Après que le demandeur a dit bredibreda, et le défendeur bredibreda, nous disons bredibreda : Ut sît sententia conformis libella.. .

Ce qu'il faut voir avant tout dans ce livre, c'est que le monde entier, au moment où il fut écrit, répétait la parole suprême du Dieu des affligés : Sitio (j'ai soif), et que, sur son temple, maître François inscrit : Ici Von boit [kic bibitur). Alors, on comprend 4pi'xui beupeur eut raison d'écrire les vers suivants sur les œuvres de cet inépuisable architri* clin :

Le livre de maître François Est une hôtellerie immense,

Où Ton trouve tout à la fois :

Secours, asile et subsistance.

Secours aux pauvres souffreteux, Asile à tous ceux qu^on oublie, Subsistance aux nécessiteux, Pour tous la parole de vie.

O vous, altérés, en ce lieu Entrez, si vous voulez m'en croire ; C'est le cabaret du bon Dieu, Chacun gratis y trouve à boire.

Le joyeux hôte de céans.

Des buveurs véritable père.

Guérit, console ses clients, Les instruit et les désaltère.

A fable de Gargantua était une des plus répandues en France, même avant Rabelais :

chaque province, chaque localité avait sur ce géant sa légende particulière que Ton retrouve encore. Il est, en effet, peu de pays où Ton ne montre quelque témoignage de son passage, un monimient élevé ou détruit par ce voyageur seigneurial, quelque roche taillée au bord de la mer pour lui servir de chaise, etc. Ces légendes locales ont toutes pour traits communs la grand jument^ Penlèvement des

cloches de Notre-Dame. Rabelais dut conserver, quelque bizarre qu'il fut, ce canevas populaire, ces épisodes universellement adoptés. Mais il eut tout de suite l'heureuse idée de ne prendre la tradition que comme point de départ et de s'en aflfranchir. Il annonça, dès le premier chapitre, que Gargantua engendrerait le bon Pantagruel, dont il écrirait aussi la chronique. Ce personnage de Pantagruel est tout à fait de l'invention de Rabelais ; jamais, avant lui, il n'en avait été question dans la légende gargantuine.

Es le prologue, on voit bien, sous une apparence bouffonne, que la Chronique n'est [tant folâtre. Et le premier chapitre n'est pas lu que voilà les bonnes gens initiés à toute l'histoire ancienne : le monde, pour eux, s'agrandit dans le temps, dans l'espace ; ils entendent parler de droit et de justice. Ah! que Dieu soit béni! un peu de lumière va se faire dans leur âme.

Les premiers chapitres renferment la naissance miraculeuse de Gargantua : cette naissance est ac-

compagnée des plus admirables circonstances ; mais je ne puis m'arrêter chapitre à chapitre, on ne terminerait jamais. J'ai hâte d'arriver à l'éducation du géant; c'est là que le génie de Rabelais se déploie; il avait senti que les destinées de l'Europe étaient suspendues à ce problème d'une éducation nouvelle.

Gargantua est d'abord soumis au système gothique; mais son père Grandgousier reconnaît bientôt que ces rêveurs mathéologiens lui abâtardissent l'entendement. Il le retire de leurs mains, lui donne un précepteur du temps présent, appelé Ponocrate, des mots grecs ponos^ travail, et kratéo, je commande, pour signifier au jeune seigneur que le travail est le roi du monde.

Ponocrate tâche d'abord de lui faire oublier ce qu'il a appris chez les corrupteurs de jeunesse. Il l'instruit surtout par la conversation, visite avec lui les gens doctes, les artisans de tous métiers.

Il a soin aussi de l'élever dans la propreté^ chose rare alors, principalement dans les collèges. Les étudiants, au collège Montaigu, par exemple, étaient dévorés de poux.

Pendant sa toilette, le matin, avant les leçons, il fait lire à haute voix^ devant lui^ quelques pages de l'Ecriture sainte. Dans le reste du jour, tout leur est travail et plaisir à la fois, tant sont bien mêlées les

deux éducations physique et morale. Uétude est humaine et facile, mais incessante, universelle. Les sciences^ telles que physique, phdhnacie, histoire des bêtes, botanique, médecine, astronomie, etc., leur révèlent la grandeur de Dieu ; de même qu'en étu*^ diant la philosophie, Phistoire, la poésie, la vie des héros, les relations des lointains voyageurs, ils prennent connaissance de l'étendue, et de la force, et de la variété infinie de l'âme humaine. Ils admirent la nature, en recherchent les lois, étudient les arts, sculptent, jouent des instruments de musique, et terminent leurs repas en chantant à quatre et cinq parties, ou sur un thème, à plaisir de gorge.

Aux plus belles heures du jour, maître, disciple et compagnons, jouent à la balle, à la paume, à la pile trigone, s'exercent à sauter le^ fossés, à grimper, à courir, à chasser, à faire des armes, à se battre, à monter à cheval, à nager, à fendre du bois, à botteler du foin, à battre du blé, à l'entrer dans la grange, car ces occupations, suivant maître François, aucun homme ne les doit ignorer. Le pain, le vin, les jeux, les combats et les consolations de l'âme, cela importe à tous, et tous doivent être initiés à ces arts sacrés de la vie.

Un jour, chaque mois, est consacré à la liberté, à la spontanéité la plus entière.

Ponocrate s'applique à faire un homme, et non pas un moine ni un scribe ; au lieu de rien étouffer, de rien diminuer chez cet enfant aimé de la nature entière, pour la création duquel se sont entendus les quatre éléments, il veut développer d'harmonie toutes les forces physiques et morales déposées mystérieusement en ce résumé du monde.

ouRQUoi a-t-on répété que Phistoire de Gargantua n'était qu'une histoire de man* geurs? Où a-t-on vu cela ? Je sais bien que

l'ancien Gargantua, antérieur à Rabelais, n'était qu'une sorte de personnification de la mangerie monacale et seigneuriale; mais Rabelais ne prit point ce personnage en mauvaise part : il en voulut faire, tout au rebours, le modèle des rois et seigneurs. Il fit de sa Chronique, non pas une œuvre de critique et de négation, mais une œuvre d'affirmation, d'éducation, d'espérance. Lui-même a dit de son livre : Bon espoir y gît au fond. Il affirma, témoigna que le bien était possible, montra, comme Dieu l'avait reconnu au commencement, que le monde était bon,

et voulut en Gargantua, anoblissant le héros populaire, comme il Pavait promis à Dolet, montrer le guide de toutes perfections humaines. Loin donc d'en avoir fait un mangeur, je lis (chapitre 23) : Notel i^^ ^0^ dîner estait sobre et frugal. Au chapitre 24, il dit que, dans les jours pluvieux, ils mangeaient plus sobrement encore.

ES promenades causeuses et savantes de Ponocrate avec son élève et ses compagnons rappellent le séjour de Rabelais à Legugé chez le bon évêque d'Estissac, au milieu de ses amis :

« Passans par quelques prez ou aultres lieux herbuz, visitaient les arbres et plantes, les conférens avec les Livres des Anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides,Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs plenes mains au logis ; desquelles avoit la charge un jeune Page nommé Rhizotome ; ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes^ bêches, tranches et aultres instruments requis à bien arborizer. »

Après le dernier repas, après la causerie du soir, « en pleine nuict devant que soy retirer, allaient au lieu de leur logis le plus descouvert, veoir la face du Gel... Ils prioient Dieu le créateur, en Padorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et^ luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine démence pour tout Pavenir.

« Ce fait, entroient en leur repous. »

ARGANTUA, toujours dirigé par Ponocrate, vient achever son éducation à Paris ; c'est alors que son père le rappelle, ses Etats étant envahis par Picrochole. Il y a là des discours pleins de sagesse, d'admirables récits de batailles; après quoi, la virtoire demeure à Grandgousier , parce qu'il est juste, parce qu'il est actif et jççufageux, avec l'esprit de paix.

^EST ici qu^il £aut se reporter au temps, si l'on veut se représenter PefFet que put avoir, pour les contemporains, la harangue à Picrochole, répandue entre les deux armées envahissantes de Soliman et de Qiarles^uint : « Foi , Loi, Raison, Humanité, Dieu, vous condamnent, et vous périrez, leur dit-il.... Le temps n'est plus

d'ainsi conquester les royaulmes... Geste imitation des anciens. Hercules, Âlexandres, Hannibals, Sci-

pions. Césars et aultres telz, est contraire à la pro-

fession de l'Evangile, par lequel nous est commandé

guarder, saulver, régir et administrer chascun ses

Pays et Terres, non hostilement envahir les aultres.

Et ce que les Sarasins et Barbares jadis appeloient

prouesses, maintenant nous appelons briguanderies

et meschansetez.

« Mieulx eust faict Picrochole soy contenir en sa

maison, royalement la gouvernant, que insulter en

la mienne hostilement la pillant-, car, par bien la

gouverner, l'eust augmentée ; par me piller, sera dé-

truict. »

A victoire gagnée, le noble Gargantua, avec ses compagnons, parmi lesquels est maintenant frère Jean, fonde le temple des Thélémites, c'est-à-dire le temple des hommes libres. Ici, la prose ne suffit plus à l'enthousiasme de maître François, il lui faut la parole créatrice des dieux : c'est aux sons de la lyre, conrnie Apollon et Neptune, qu'il bâtit Yabbaye de Thélètfie, c'est-à-dire l'abbaye de la Liberté-, s'élevant au ton des prophètes, il grave en dithyrambes les lois de ce libre séjour. Par des strophes rapidement cadencées, il en exclut les hypocrites, cafards, scribes, clercs, pharisiens, ba\ochiens, usuriers^ mangeurs du popu^

laire, puis les séditieux, larves, lutins^ mutins.

Cy n'entrez pas. Hypocrites, Bigotz , Vieux Matagots, Marmiteux borsouflez , Torcoulx

Cy n'entrez pas, Masche-fidn Praticiens,

Clercs, Basauchiens, Mangeurs du Populaire. •

Mais de quelle voix séduisante il y appelle, en

chantant, tous nobles et francs chevaliers, avec les belles et vertueuses dames, puis les bons et doctes prêcheurs humains et débonnaires, qui savent, quqy qu on gronde, interpréter l'Évangile /7«remen/, entièrement et simplement!

Cy entrez, vous, qui Itf^sainct Evangile En sens agile annoncez quoy qu'on gronde; Céans aurez un refuge et bastille Contre Thostile Erreur, qui tant postille Par son âiulx stile empoisonner le Monde ; Entre:(f qu'on fonde içy la Foy profonde^ Puis qu'on confonde, et par voix et par roUe, Les Ennemis de la saincte ParoUe.

La ParoUe saincte Jà ne soit extaincte En ce lieu très sainct ; Chascun en soit ceinct; Chascune aye enceincte La Parolle saincte.

Çf entrez, vous. Dames de hault paraige ; En franc couraige entrez-y en bon heur, Fleurs de beaulté à céleste visaige, A droit corsaige, à maintien prude et saige ; En ce passaige est le séjour d'Honneur.

J'ai déjà cité ces beaux vers ; mais qui s'en pourrait lasser?... Ainsi, vous le voyez, la plus grande parole du XVP siècle fut inscrite par Rabelais au fronton de l'abbaye de Thélème :

ENTREZ qu'on FONDE ICI LA FOI PROFONDE!

— gfi —

|e Gargantua eut un succès immense :

— Il en fut plus vendu par les Imprimeurs en deux moys^ qu'ail ne sera acheté de Bibles en neuf ans^ disait en souriant maître François.

Et le succès s^est continué depuis trois siècles et se continuera, soyez-en sûrs, tant que vivra la France. Et ce n'est pas seulement au XVI® siècle qu'il en fut en France plus vendu que de Bibles ; aucun livre depuis (excepté Molière et La Fontaine) n'a eu chez nous autant d'éditions. Qu'eût-ce été, si ladifi&culté dû langage n'eût arrêté un grand nombre de lecteurs !

J'ai quitté Rabelais à Lyon, pantagruélisant chez Dolet ; je l'y retrouve encore, étonné lui-même de l'avidité du public à boire au tonneau pantagruélique. Cela lui donna le goût des livres populaires. Il se mit sur-le<hamp à composer un almanach pour i533. Ceci, d'ailleurs, était indispensable. Les almanachs et astrologues, depuis quelques années, ne

pronostiquaient que désolations. En 1524^ un astrologue allemand nommé Stofier avait annoncé que la

conjonction de Jupiter, Saturne et Mars devant avoir lieu cette année-là dans le signe des Poissons, il en devait résulter un débordement de la mer, et, par suite, un déluge universel. L'approche de cette conjonction des trois grandes planètes dans les Poissons jeta répouvante et la terreur en Europe. Rabelais voulut confondre ces fols : il s'était fait le gardien des âmes-, il les protégea comme un père, autant qu'il put, contre toutes erreurs, contre toute hallucination, contre les vaines tristesses : le monde avait assez de ses malheurs réels sans s'en forger encore d'imaginaires. La croyance à un cataclysme universel était quasi générale.

« Oui, disait Rabelais, s'il n'y avait que les rois pour gouverner la terre; mais, quelque chose que vous disent ces fols astrologues de Louvain,* de Nuremberg, de Tubingue et de Lyon, ne croyez pas que, cette année, y ait autre gouverneur de l'universel monde que Dieu le créateur, lequel, par sa divine parole, tout régit et modère, par lequel sont toutes choses en leur nature, propriété et conditions, et sans la niaintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient en un moment réduites à néant, comme de néant elles ont été produites en leur être.

Gar de lui vient, en lui est, et par lui se parfait tout être et tout bien, toute vie et mouvement.

. « Sans doute, continue-t-il, si Dieu ne nous aide, nous aurons prou d'affaires ; mais, au contre-point, s'il est pour nous, rien ne nous pourra nuire : Si Deus pro nobis^ quis contra nos? dit l'apôtre saint Paul. »

Et je le vois, en effet, la même année, inscrire en tête d'une édition nouvelle du Gargantua sa belle devise grecque : Aya?)? vjyyi çuv ©ew : Que craindre de la destinée avec Dieu ?

Cet almanach pour i533, qui nous est parvenu, nous montre une fois de plus qu'il ne faut point chercher les personnages réels de Rabelais parmi les rois et les grands personnages du temps. Si l'on veut absolument qu'ils aient existé, on les trouverait bien plutôt parmi ses amis les plus simples, qu'il se sera plu, dans cette fantasmagorie, à habiller en puissants et invincibles empereurs. Plusieurs, en effet, étaient, à ses yeux, des souverains indomptables dans le royaume de Vérité. Si les villages de son enfance deviennent, dans son livre, de puissants empires, il est bien naturel aussi qu'il transforme en monarques tous ses amis. D'ailleurs, c'est des petites gens quMl aime à s'occuper :

« La plus grande folie du monde, dit-il dans cet

almanach, est penser qu'il y ayt des astres pour les roys, papes et groz seigneurs, plustout que pour les paoures et souffreteux... le laisseroy es aultres folz prognosticqueurs à parler des roys et riches, et parleroy des gens de bas estât... » , ^

Quoique le Gargantua n'eût paru que sous le nom d^Alcofribas Naster — anagramme de François Rabelais , — personne n'avait eu le moindre doute sur son auteur; il reçut des félicitations en vers, en prose, en latin, en grec. Le plus heureux de tous, ce fut le cardinal Du Bellay. Il n'avait pas vu Rabelais depuis longtemps ; il arrivait justement de son ambassade d'Angleterre : il nomma . le livre de Rabelais un nouvel Évangile. Il disait avec respect, le livre ^ le livre de vie ; il y trouvait, disait-il, le véritable élixir contre toute blessure. Maître François, lui-même, ne put s'empêcher de sourire un peu à tout cet enthousiasme -, néanmoins, voyant cette soif ardente, il continua la Chronique^ et donna tout de suite le deuxième livre sous le titre de Pantagruel, roi des Dipsodes (altérés) .

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C'était la même année que Talmanach, en i533 ; Rabelais avait cinquante ans.

E deuxième livre se ressent de cette précipitation ; excepté le prologue, où maître François s'égaye lui-même de l'enthousiasme du bon cardinal, ce deuxième livre est long, languissant ; la fin même, en plusieurs endroits, semble peu digne de son auteur. Je croirais aussi volontiers à quelques interpolations.

Mais Torigine, la généalogie, la nativité du grand Pantagruel, le deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec, les faits du noble Pantagruel en son jeune âge, quelle veine !

Pantagruel étudie d'abord à Poitiers; il vient à Maillezais, à Legugé; il visité le noble Ardillon; il traverse Sansay, Celles, Colonges. A Fontenay-le- Comte, il salue le docte Tiraqueau. Altéré de science, mais calme en son âme et plein de confiance aux destinées d'un monde où Dieu seul préside, le royal promeneur cherche en tous lieux où apaiser sa soif : il voyage d'université en université, c'est-à-dire de

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beuverie en beuverie. Il arrive à Montpellier, et il y séjourne quelque temps; mais, toujours grand amateur de pérégrinité^ il recommence ses promenades : il voit Avignon , Valence , Bourges , Orléans, etc., etc.

Enfin il vient à Paris : il y visite avec respect la belle librairie Saint- Victor, si chère aux pantagruélistes et à laquelle Jean Bouchet légua tous ses livres, à la condition qu'elle serait rendue publique. —Ceci, parmi tant d'autres choses, nous montre ce qu'étaient les pantagruélistes, combien toute leur vie ils eurent à cœur l'éducation du genre humain. Désaltérer fut véritablement leur devise. Qu'on songe à l'amour de Dolct pour Vimprimerie^ inventée, dit Rabelais, /7ar inspiration divine; qu'on se rappelle l'ardeur qu'il mettait à dissiper les ténèbres gothiques, en publiant pour la première fois la plupart des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

'est à Paris que le géant reçoit une admirable lettre de son père Gargantua -, c'est là aussi qu'il rencontre Panurge^ qui lui dit, en quatorze langues, sa faim, son dénûment, ses mi-

sères, qui sont celles du peuple , et lequel il aima toute sa pie; car un trait distinctif des mythologies pantagruéliques, c'est combien on s'y aime. Les voilà donc voyageant ensemble, Pantagruel et Panurge — toute soif et toute œuvre; — ils ne se quitteront jamais. Quoi que puisse faire Panurge, le bon Pantagruel Taimera toujours. Ce n'est pas seulement la fraternité, dans Rabelais, qui est enseignée, c'est la paternité. Il fait sentir que le don d'être amis, c'est avoir dans l'âme les uns pour les autres un souflBe de la Providence. Aimer quelqu'un , disait-il^ c'est veiller sur lui d'un œil paternel.

tïm

ANTAGRUEL et ses compagnous, augmentés i maintenant de Panurge, apprennent à Paris que les terres de Gargantua ont été envahies par les Dipsodes (altérés), ayant à leur tête le roi Anarche. Ils partent pour les repousser, ils les battent, les poursuivent jusque sur leurs terres, détrônent ce malheureux Anarche, et Pantagruel, à sa place, est proclamé roi de Dipsodie.

Mais les interminables détails de cette victoire sont

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inventés trop à la hâte. Rabelais, du reste, s'en aperçoit lui-même ; il dit en terminant : La teste mefaict un peu de mal, et sens bien que les registres de mon Cerveau sont quelque peu brouille^.

Il comprit qu'il s'était trop pressé, que tout écrit durable devait être préparé longuement. Désormais, il n'aura plus ces précipitations. Il promet une suite, en finissant ce livre, et il en donne le programme ; mais sa Chronique, lorsqu'il la continuera, prendra un tout autre cours. On peut dire qu'à partir du livre III une nouvelle histoire commence, plus vaste en toute manière; les personnages y gardent leurs noms, mais ils se transfigurent.

Rabelais va quitter la France, Pantagruel et Panurge la quitteront aussi, et, sur la nef qui les emporte au milieu des orages à la recherche de la vérité, nous ne verrons plus que comme souvenirs apparaître le Chinonnais, tous ces villages de son enfance : Cinais, Beaumont, Gravant, Panzoust, l'île Bouchard, la Vienne, le pont de Vède, où il allait courir. Il donne pour théâtre à son Gargantua les pays que lui-même avait habités jusque-là. Grandgousier est seigneur de Narsay, de la Roche-Clermaud, de Sevillé, de Vaugaudry, du Couldray, de Montpensier, de Ligré, de Cande, etc., villages tourangeaux qu'il transforme en royaumes ; ses États sont traversés par

la Vienne, Picrochole est roi de Lerné, etc. Les voyageurs de la nef pantagruélique voguent par tous les pays du monde, bientôt même le monde ne leur suffit plus; malgré les découvertes qui viennent de l'agrandir, il leur faut des îles imaginaires ; mais si loin qu'ils voyagent au pays des chimères, toujours ils reviennent à la chère Touraine, au Chinonnais. Perdus au milieu des contrées les plus lointaines et les plus merveilleuses, c'est de Chinon qu'ils s'entretiennent. Personne n'eut un génie plus vaste que Rabelais, et personne ne fut plus de son pays.

Mais, avant qu'il reprenne son livre, quatorze années s'écouleront, et Rabelais apprendra bien des choses. Une vie nouvelle va commencer pour lui, vie d'action, de voyages et d'aventures.

Malheureusement, nous avons peu de détails sur cette période de sa vie, et encore est-il arrivé que souvent ses propres lanterneries^ comme il disait, se sont mêlées au peu que l'on en sait. Cela s'explique très-bien : de son vivant, on se plaisait à lui faire raconter ses aventures; mais, s'il voyagea beaucoup, s'il observa beaucoup, le joyeux conteur fantasia bien plus encore.

D'ailleurs, ses aventures les plus mémorables , n'étaient-ce pas les aventures de son esprit ? En ce sens, il fut certainement le plus terrible voyageur de

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son siècle. Mais il y avait un peu de difficulté à ra^ conter de semblables expéditions; aussi faisait -il quelquefois de lui-même , dans ses récits , une véri-table chimère qu'il revêtait de ses imaginations naïves et folles. Car, il feut le dire, ce somptueux génie aimait les pompes de Tâme; sa raison inébranlable, mais humaine, paternelle et compatissante, n'était dédaigneuse d'aucun des amusements, des ornements où se plaît notre étemelle enfance. Le tout de notre être n'était pas trop, suivant lui, pour instruire et consoler le monde. Voilà pourquoi, dans ses créations, il porte souvent le luxe jusqu'à l'exubérance. Partout où il s'arrêtait, il se plaisait à paître ses hôtes de belles billevesées. Or, souvent, arriva-t-il sans doute que, se laissant aller aux chimères, le fond, le vrai de ses histoires était emporté dans une sorte de féerie joyeuse. C'est ainsi que nous sont venues plusieurs anecdotes bizarres que Rabelais put très-bien, dans ses confabulations ^ appliquer à ses fantaisies sur lui-même, auxquelles, dans soii livre, il donnait ensuite les noms de Panurge, frère Jean, Xénomanes, Gymnaste, Épistémon, etc.; mais nous ne pouvons point, sans lui manquer de respect, attribuer ces anecdotes à sa propre personne , c'est-à-dire à la personne du savant illustre, ami des hommes les

plus considérables de son siècle, et qui, jusqu'à cin-

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quante ans, ne fiit point du tout, pour ses contemporains comme pour nous, l'auteur du Gargantua, mais un écrivain de livres sérieux, un très-docte et très-éloquent professeur : « médecin célèbre, savant dans les langues grecque et latine et fort habile dans sa profession, » écrivait de Thou.

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ous les grands esprits, au XVP siècle, par un sentiment de curiosité sainte ou profane, se sentaient attirés vers T Italie : la splendeur des arts, les souvenirs de l'ancienne Rome, Péclat et peut-être la ruine imminente de la Rome papale, en faisaient le centre du mouvement universel. Mais ce voyage était terrible : de ceux qui Taccomplissaient, disait-on, les uns revenaient fous, les autres hérétiques — tels, sans doute, que le Biscayen Loyola et l'Allemand Luther. — Mais la France, en maître François, y sut conserver son bon sens et sa joie. On imagine s'il désirait de con • naître Papimanie! Par bonheur, le cardinal Du Bellay est nommé, cette année-là, ambassadeur à Rome. Il passe par Lyon, propose à Rabelais de l'emmener avec lui en qualité de médecin ; Rabelais

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accepte, plein dé joie, plein de reconnaissance. C'était, dit-il au cardinal, la chos^que depuis longtemps il désirait le plus. Quelques-uns cependant lui représentaient les dangers qu'il y avait pour lui à ce voyage \ il oubliait donc ce qu'il avait dit des moines dans ses deux premiers livres ! Non \ mais il comptait sur sa joyeuse humeur, et, d'ailleurs, il savait bien que la protection du cardinal, représentant le roi, serait toute -puissante. Aussi ne put- il être ébranlé dans sa résolution de le suivre , votre allâtil à tous les diables.

Le malicieux docteur avait, en partant, plusieurs projets, disait-il : d'abord celui de faire un livre sur les plantes, sur les animaux, sur les drogues particulières à l'Italie. Cela rentrait, ajoute-t-il , dans la médecine, qu'il appelait son art [quod erat artis meœ). Il se proposait aussi de faire, pour monseigneur le cardinal qui le désirait fort, une topographie de la ville éternelle et une histoire des antiquités romaines. De plus, il manifestait l'intention de connaître plusieurs personnages illustres des contrées que ce voyage lui ferait parcourir, avec lesquels il voulait, disait-il, s'entretenir familièrement de certains problèmes qui, depuis longtemps, le tenaient en grande perplexité. On voit cela dans une épître en latin adressée au cardinal.

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Mais ce qu^il n^avouait à personne, et ce ^xli lé poussait le plus vers ^ome^ c^était le désir d^étudiéf par lui-même les animaux curieux dô Vile Sonnante; il appelait ainsi les Etats de l'Eglise.

Le voilà donc en route, le voilà chez les bons Pâpimanes... Il se mit à observer toute chose avec Uttô curiosité juvénile, interrogeant la nature, leâ hommes, les monuments, les cérémonies, les usages. Il n'eut point de repos qu'il ne se fut fait un table&u complet et de la ville, et de ses édifices, et de ses habitants. Il écrivait, il dessinait sans cesse. Si l'on eût vu les notes recueillies par ce singulier voyageur, — farraginem annotationum, — que de choses étranges ! des signes inconnus ! du grec ! de l'hébreu ! de l'arabe ! peut-être de l'astrologie et de la magie ! puis

des conversations reproduites, des fi^agments de lectures, des dessins ; fantasmagorie, sorte de rêve où

tout était à demi déguisé, à demi et tout à fait ! Dans le Pantagruel , où plusieurs de ces notes ont été transportées, on sait et l'on ne sait ce que c'est; la réalité vacille, comme au sortir d'un cauchemar terrible.

Les maisons chantent; je dis maisons, et ce sont cages grandes^ riches^ somptueuses et faites par merveilleuse architecture.

Quant aux oiseaux , uniques habitants de ces

cages, à Uè voir de prime -face ^ eus$iei dict que fussent hommes, toutes fùys ne V estaient mie.

On eût vu, dans ces notes, plusieurs dô ces oiseaux dessinés à peu près tels qu'on les trouve encore dans les Songes drolatiques de Pantagruel, attribués longtemps à Rabelais; et, sans doute, on eût été saisi d'épouvante à ce renversement des lois de la nature.

« Hélas ! pauvres Papimanes, disait maître François, d'où vous peuvent venir tous ces oiseaux ?— Ils nous viennent de l'autre monde (i) : partie d'une contrée grande à merveilles, laquelle on nomme Jour sans pain; partie du pays de Paresse. Tous les ans, par volées, ces oiseaux ici nous viennent, laissant père et mère, tous amis et parents. La manière est telle : quand en quelque noble maison de cette contrée dernière y a trop d'enfants, soient mâles, soient femelles, de sorte que, qui à tous part feroit de l'héritage , — comftie raison le veut , nature l'ordonne et Dieu le commande,— la maison seroit dissipée; c'est l'occasion pourquoi les parents s'en déchargent en cette île Bossard. Je l'appelle Bossard, car, ordi-

(i) J'emprunte à Rabelais lui-même ces détails (voir livre V, chapitre iv), mais je demande qu'il me soit permis, pour ce passage et pour quelques autres, d'abréger un peu et de rajeunir l'orthographe, ceci n'étant qu'une libre interprétation et non une citation textuelle.

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nairement, ils sont bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléficiés, poids inutile de la terre. »

Mais ce qu'il ne se lassait point d'admirer en Papimanie, c'étaient ces baux évesgauts et cardingauts, et surtout Vunique^ le grand Papegaut. Ce qui faisait, pour les contemporains, le piquant du mot Papegaut, c'est que le perroquet alors s'appelait d'un mot quasi pareil : on disait un papegai. Le papegai était devenu un oiseau à la mode depuis la découverte de l'Amérique. Les anciens ne connaissaient que le perroquet vert à collier rouge ; celui qui reçut spécialement le nom de papegai était le gros perroquet parleur du Brésil, à couleurs si variées, mais où le rouge et le jaune dominent. Il parle mieux et plus facilement que les autres. C'était l'oiseau le plus admiré alors : ceux qui pouvaient se le procurer à grand prix lui faisaient bâtir de magnifiques cages. Le Papegaut aussi, suivant Rabelais, est logé dans une cage somptueuse.

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