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moment même l’illustre vieillard, grâce aux presses de Froben, tenait, depuis plusieurs années,
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l’Europe attentive à ses publications. Arriverait-il à concilier Luther et la papauté ? ferait-il accepter la Réforme à P Église ? Jamais il ne s’était vu que deux hommes, rien que par leurs écrits, eussent, d’une telle manière, empli le monde de leurs noms. C’était un premier et merveilleux résultat de l’imprimerie : la chrétienté, divisée en deux camps prêts à se déchirer, et les deux camps retenus à la voix d’un seul homme, entendue à la fois sur tous les points de l’Europe, sans qu’il eût à sortir de l’arsenal nouveau dans lequel il s’était établi. Mais Érasme était vieux, mourant d’infirmités, de faiblesse et de fatigues. Sa mort n’allait-elle pas faire un grand vide? Quel moment pour prendre la parole !
Dans un certain sens, quoique avec plus de verve populaire, Rabelais fut le continuateur d’Érasme. Élevés tous deux par les moines, ainsi que Luther, ils commencèrent avec lui la révolte contre eux. Rabelais n’y mit point la raillerie amère d’Érasme ; mais sa Chronique n’en fut pas moins la continuation agrandie d’un livre d'Érasme qui dut faire sur lui l’impression la plus vive. L 'Éloge de la Folie se terminait par ces mots : « Fols très-illustres, tous tant que vous êtes, applaudissez, allez en paix, vivez et beuvez. » Rabelais reprend : « Buveurs trèsillustres, » etc.
vant de quitter Montpellier, Rabelais fit imprimer, d’après les conseils de l’Univer-
sité, sa traduction des lettres médicales de Jean Manardi. Ce fut là son début, début bien modeste, ce semble, pour un si savant homme; mais Ton y voit apparaître et son génie et son bon cœur. Ici, je n’en suis plus réduit aux conjectures et aux biographies : le voici qui s’exprime lui-même. La dédicace de cette traduction montre toute son âme.
A qui devait-il la vie ? à qui devait-il d’être sorti des oubliettes de Fontenay-le-Comte ? A Tiraqueau. Il lui dédia son premier ouvrage. Je transcris ici quelques lignes seulement de l’épître qu’il lui adresse à cette occasion :
« Très-cher, très-savant, très-équitable Tiraqueau ,
« Comment se fait-il qu’au milieu de cette belle lumière de notre siècle, dans lequel, par un bienfait des dieux, toutes sciences se sont améliorées et agrandies, on rencontre encore çà et là des malheureux ainsi disposés qu’ils ne veulent ou ne peuvent,
des ténèbres obscures des âges gothiques, lever les yeux vers le soleil ?
« Serait-ce que la puissance des ténèbres où ils ont vécu est telle , que les yeux, une fois enveloppés par elles, se trouvent condamnés à demeurer dans une irrémédiable hallucination?... »
L'impression de ce livre à peine terminée, il publie une édition latine d’Hippocrate et YArs parva de Galien, avec commentaire. Nouvelle dédicace; à qui adressée ? Le cœur tout seul le devine : à celui qui, au sortir du cachot des moines, l'avait recueilli, au bon évêque de Maillezais.
Mais, deux mois après cette seconde publication, quelques efforts qu’on employât pour le retenir comme professeur à l’Université de Montpellier, il fit ses adieux, avec promesse de les revoir quelquefois et de rester en relation avec eux : d’abord au noble Schyron, le régent, puis à Guillaume Rondelet, à Antoine Saporta, à Tolet, etc.
Professeurs et disciples, également affligés de son
départ, voulurent, par l’institution d’une cérémonie
singulière, perpétuer le souvenir de la présence, dans
leur Université, du docte et éloquent maître François, si bon, si joyeux et si habile, et auquel ils devaient d'être rentrés dans leurs anciens privilèges. Le fait
principal de cette cérémonie, qui avait lieu aux réceptions pour le doctorat , consistait à faire revêtir, en signe d’honneur, au docteur nouvellement reçu, une robe portée autrefois par Rabelais. Cet usage subsistait encore il y a peu d’années.
L’illustre botaniste A. de Candolle, qui fut recteur de l’Académie de Montpellier pendant les Cent-Jours, écrit dans ses Mémoires , page 239 : « L’école montrait qu’elle était digne d’avoir compté Rabelais parmi ses professeurs. Son portrait était suspendu dans notre salle; sa robe, c'est-à-dire une robe faite à l’imitation de la sienne (je fus plus tard appelé à faire faire une robe de Rabelais, ce qui arrivait tous les dix à douze ans), décorait nos étudiants à leur dernier examen ; son esprit trouvait beaucoup d’enthousiastes et quelques imitateurs dans nos rangs, et en vérité on sentait dans une « foule d’occasions qu’on était dans la ville où il avait longtemps habité. »
Et c’est après trois siècles qu’on retrouvait encore à Montpellier ces vivants souvenirs du séjour qu’il y avait fait. Longtemps aussi on a montré dans cette ville la maison qu’il avait habitée.
A Chinon également, depuis de Thou jusqu’à nos ours, on a visité avec respect les lieux fréquentés par l’auteur du Pantagruel . J. Levallois me signale un curieux passage des Mémoires de de Thou sur la
maison de Rabelais à Chinon. Le célèbre historien logea dans cette maison , qui resta longtemps un auberge, comme au temps où Rabelais y naissait : nous verrons que, toute sa vie, Rabelais conserva une partie de la maison paternelle, et que chaque année il y venait passer quelques semaines-, il s’y était aussi réservé un jardin. De Thou remarque, dans ses Mémoires , que le jardin de Rabelais « était devenu le rendez-vous des habitants les jours de fête » et que « le cabinet de ses livres avait été transformé en cellier. » Hic bibitur.
e Montpellier il alla donc à Lyon ; ‘dans cette ville, avec Dolet et quelques autres, les conversations pantagruéliques reprirent leur cours mieux que jamais. Dolet n était pas seulement un habile imprimeur, c’était un philosophe, un poète, un des esprits les plus élevés et les plus nobles du siècle. On a de lui plus de vingt ouvrages, latins et français, en prose et en vers. Il traduisit Cicéron et Platon; l’un des premiers, il mit l’Évangile en langue vulgaire. Il conseillait donc à Rabelais de ne
s’en plus tenir à des traductions et commentaires, mais de lancer dans la mêlée intellectuelle un livre véritablement sien. Il voulait qu’il résumât la philosophie du siècle, qu'il donnât au monde ébranlé un mot de consolation nouvelle.
— Oui, disait Rabelais, mais un livre vraiment humain se doit adresser à tous. Les temps sont venus où la philosophie doit enfin sortir de l’école et rayonner comme le soleil sur l’univers entier. Nous
devons, à cette heure, tenir suspendus fraternellement aux mamelles de vérité les ignorants et les doctes. Je voudrais, pour ce qui est de moi, si je faisais un livre de philosophie, qu’il pût amuser, consoler, instruire mes braves vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, aussi bien que les plus savants; qu’il fût le piot universel ; que princes, rois, empereurs et pauvres gens y vinssent d’eux-mêmes boire ensemble gaiement. La vérité, — d’accès assez difficile et scabreux, — doit être, ni plus ni moins que dans l’Évangile de Dieu, présentée sous forme vivante si humaine et débonnaire, qu’enfin, acceptée de tous, elle réveille l’âme de tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon en s’appuyant sur l’éternelle conscience, de conter aux bonnes gens les histoires qu’ils aiment qu’on leur conte, des histoires qu’eux-mêmes ils ont faites? Par exemple, ces chro-
niques de géants, tant et tant imprimées en notre âge, depuis la découverte de cet art divin que vous pratiquez, me semblent très-propres à cela. Par toute la France, j’entends conter les prouesses épouvantables de V énorme géant Gargantua ; il faudrait s’emparer de cette histoire, y enfermer le monde tout entier, et la rendre, ainsi anoblie, aux bonnes gens qui Font inventée. Voilà le véritable secret : emprunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre ornée de tout ce que l’étude et la philosophie nous ont révélé. La pensée rustique et villageoise, tel est le point où je voudrais rattacher tous les trésors enfouis, cachés jusqu’ici par les ennemis de lumière.
« Eh bien, disait Dolet, voici mes presses; elles vous attendent. Contez-nous l’histoire de Gargantua, emplissez-la de pantagruélisme, faites-en notre chronique , notre chrême philosophal . Courage! le monde périt de soif et de rage, à vous de le désaltérer. Je me fais vôtre pour tout imprimer. Soyez le propagateur invincible de la vérité : avec vous, s’il le faut, je braverai le feu. »
gçjfôj^usQu’A quel point est vraie, dans sa forme, ^^^RSla conversation précédente , je l’ignore ; SuS£m5?niais, ce qui est certain, c’est que Rabelais et Dolet parlèrent beaucoup de ces choses • c’est que Dolet excita Rabelais à écrire sa Chronique , et que le Gargantua parut au mois de décembre de la même année i 532 .
Si cette conversation manque de vérité en quelque chose, ce n’est pas en prêtant à l’auteur du Gargantua des pensées trop sérieuses. Je trouve dans une lettre qui nous est parvenue de lui, datée précisément de ce mois de décembre, une bien autre élévation. C’est une lettre à Barthélémy Salignac — encore une vieille amitié, mais dont j’ignore l’origine ; — il l’appelle son père.
« Je vous appellerais ma mère, lui dit-il, si votre indulgence m’y autorisait. Ce que nous voyons arriver aux mères qui nourrissent leur fruit avant de l’avoir vu, avant de savoir ce qu’il sera, qui le protègent, l’abritent contre les incommodités de l’air, s’est reproduit en vous pour moi : vous m’avez pris
informe et sans nom, vous m’avez élevé, vous m’avez nourri aux mamelles de votre science divine ; tout ce que je vaux, je le dois à vous seul; si je n’en convenais, je serais le plus ingrat des hommes. Salut, deux fois salut, tendre père... Salve itaque etiam atque etiam , pater amantissime, pater decus patrice, litterarum adsertor , akÇty.azof.VERiTATis pro-
PUGNATOR INVICTISSIME. »
Champion indomptable de la vérité ! cet admirable mot, écrit en présence des bûchers et qui montre si bien et sa pensée et son courage, rappelle un autre mot contemporain, celui de Corneille Agrippa écrivant à Mélanchthon : Salue\ de ma part cet invincible hérétique Martin Luther , qui, comme Paul dit dans les Actes, sert Dieu dans la secte qu’on appelle hérésie.
[ uel tableau il y aurait à faire de l’état du
! monde au moment où parut ce livre étrange de Gargantua ! L’Europe, épuisée de guerres, de meurtres, de famines, de pestes, de misères morales, présentait l’aspect d’une immense
maladrerie. La pauvre France surtout, à ce moment, est accablée : elle avait eu son roi en prison. Sans la peur du Turc, l’empereur et l’Angleterre eussent tenté peut-être de la démembrer ; que dis-je! la chrétienté tout entière, défendue contre les barbares par la seule Hongrie, paraissait sur le point d’être submergée. On venait de voir des événements sans nom : le siège de Rome par les soldats de Bourbon en délire, le schisme, la diète de Worms, celle d’Augsbourg, anabaptistes, communistes, etc. Luther avait excommunié le pape et brûlé publiquement le livre des Décrétales . La multitude, frappée de vertiges et de manie, devenait furieuse. Dans ce trouble universel, un sage était mort de douleur en répétant ; Ah ! que de maux! Ce n’était point assez : des maladies nouvelles, contagieuses, venaient, apportées par Colomb, d’empoisonner les sources de la vie ; les ravages en furent terribles.
Voilà au milieu de quelle situation extérieure Rabelais, dans un mouvement de pitié, publie son Gargantua. Aussi le commence-t-il par ce beau et mélancolique dizain, où, s’excusant de ressusciter le rire, il dit :
Autre argument ne peut mon coeur élire,
, Voyant le deuil qui vous mine et consomme,
Mieux est de ris que de larmes écrire.
abelais, dans le Gargantua , tendit un piège à son siècle, mais piège paternel et charitable : il appelle à grand bruit la terre entière à entendre des fables, et c’est la vérité, l’histoire, la tradition du monde, la philosophie la plus haute qu’il distribue à tous si gaiement. Les hypocrites prétendaient annoncer la parole divine et n'enseignaient aux âmes que mensonge et diabolologie. Maître François ne promet que contes, bourdes, billevesées énormes ; mais, jusqu’au doute, tout est vrai dans son livre. C’est la voix sincère d’un homme; tous sentiments humains ici sont restés invincibles. C’est un puissant seigneur — il le dit lui-même — en guerre contre tous mensonges anciens et nouveaux, d’où qu’ils viennent, d’ignorance ou de malice. Il leur lance son artillerie d’une forteresse fantastique, entourée à plaisir, comme un monument égyptien, de chimères, sphinx, harpies , satyres , oiso?is bridés, lièvres cornus , canes bâtées, boucs volants, cerfs limonniers. On croirait qu’il a voulu bâtir le temple du délire. Mille fantômes terribles et mena-
çants s’agitent au dehors. L’énigme des Fanfreluches, dès l’abord, vous est présentée; mais, si vous êtes hors de crainte et beuveurs de franc alleu , pénétrez là dedans, vous y trouverez une céleste et impré ciable drogue. Si l’on y voit des énigmes en forme de prophéties, songez que Rabelais fut le contemporain de Nostradamus. Si vous y rencontrez des plaidoyers en baragouin, rappelez-vous combien de fois, oyant discourir MM. les avocats, vous vous êtes dit, exactement comme en entendant les plaideurs de maître François : « Qu’est-ce donc que cela signifie? » Un juge, au temps de Racine, commentait très-bien ce passage du Pantagruel , en disant :
— Après que le demandeur a dit bredibreda, et le défendeur bredibreda, nous disons bredibreda : Ut sit sententia conformis libello...
Ce qu’il faut voir avant tout dans ce livre, c’est que le monde entier, au moment où il fut écrit, répétait la parole suprême du Dieu des affligés : Sitio (j’ai soif), et que, sur son temple, maître François inscrit : Ici l’on boit ( hic bibitur). Alors, on comprend qu’un beuveur eut raison d’écrire les vers suivants sur les œuvres de cet inépuisable architriclin :
Le livre de maître François
Est une hôtellerie immense,
Où l’on trouve tout à la fois :
Secours, asile et subsistance.
Secours aux pauvres souffreteux.
Asile à tous ceux qu’on oublie,
Subsistance aux néeessitenx,
Pour tous la parole de vie. . v ».
O vous, altérés, en ce lieu Entrez, si vous voulez m’en croire;
C’est le cabaret du bon Dieu,
Chacun gratis y trouve à boire.
Le joyeux hôte de céans,
Des buveurs véritable père,
Guérit, console ses clients,
Les instruit et les désaltère. * • *
a fable de Gargantua était une des plus répandues en France, même avant Rabelais :
chaque province, chaque localité avait sur ce géant sa légende particulière que l’on retrouve encore. Il est, en effet, peu de pays où Ton ne montre quelque témoignage de son passage, un monument élevé ou détruit par ce voyageur seigneurial, quelque roche taillée au bord de la mer pour lui servir de chaise, etc. Ces légendes locales ont toutes pour traits communs la grand’ jument , l’enlèvement des
cloches de Notre-Dame. Rabelais dut conserver, quelque bizarre qu’il fut, ce canevas populaire, ces épisodes universellement adoptés. Mais il eut tout de suite l’heureuse idée de ne prendre la tradition que comme point de départ et de s’en affranchir. Il annonça, dès le premier chapitre, que Gargantua engendrerait le bon Pantagruel, dont il écrirait aussi la chronique. Ce personnage de Pantagruel est tout à fait de l’invention de Rabelais; jamais, avant lui, il n’en avait été question dans la légende gargantuine. ...
Ès le prologue, on voit bien, sous une apparence bouffonne, que la Chronique n’est tant folâtre. Et le premier chapitre n’est pas lu que voilà les bonnes gens initiés à toute l’histoire ancienne : le monde, pour eux, s’agrandit dans le temps, dans l’espace ; ils entendent parler de droit et de justice. Ah! que Dieu soit béni! un peu de lumière va se faire dans leur âme.
Les premiers chapitres renferment la naissance miraculeuse de Gargantua : cette naissance est v ac-
compagnée des plus admirables circonstances ; mais je ne puis m'arrêter chapitre à chapitre, on ne terminerait jamais. J’ai hâte d’arriver à l’éducation du géant ; c’est là que le génie de Rabelais se déploie ; il avait senti que les destinées de l’Europe étaient suspendues à ce problème d’une éducation nouvelle.
Gargantua est d’abord soumis au système gothi- • que ; mais son père Grandgousier reconnaît bientôt que ces rêveurs mathêologiens lui abâtardissent l’entendement. Il le retire de leurs mains, lui donne un précepteur du temps présent, appelé Ponocrate, des mots grecs ponos , travail, et kratéo, je commande, pour signifier au jeune seigneur que le travail est le roi du monde.
Ponocrate tâche d'abord de lui faire oublier ce qu’il a appris chez les corrupteurs de jeunesse. Il l’instruit surtout par la conversation, visite avec lui les gens doctes, les artisans de tous métiers.
. Il a soin aussi de l’élever dans la propreté, chose rare alors, principalement dans les collèges. Les
étudiants, au collège Montaigu, par exemple, étaient
dévorés de poux.
Pendant sa toilette, le matin, avant les leçons, il fait lire à haute voix, devant lui, quelques pages de l’Écriture sainte. Dans le reste du jour, tout leur est travail et plaisir à la fois, tant sont bien mêlées les
deux éducations physique et morale. L’étude est humaine et facile, mais incessante, universelle. Les sciences, telles que physique, pharmacie, histoire des bêtes, botanique, médecine, astronomie, etc., leur révèlent la grandeur de Dieu ; de même qu’en étudiant la philosophie, l’histoire, la poésie, la vie des héros, les relations des lointains voyageurs, ils prennent connaissance de l’étendue, et de la force, et de la variété infinie de lame humaine. Ils admirent la nature, en recherchent les lois, étudient les arts, sculptent, jouent des instruments de musique, et terminent leurs repas en chantant à quatre et cinq parties, ou sur un thème, à plaisir de gorge.
Aux plus belles heures du jour, maître, disciple et compagnons, jouent à la balle , à la paume , à la pile trigone, s’exercent à sauter les fossés, à grimper, à courir, à chasser, à faire des armes, à se battre, à monter à cheval, à nager, à fendre du bois, à
botteler du foin, à battre du blé, à l’entrer dans la grange, car ces occupations, suivant maître François, aucun homme ne les doit ignorer. Le pain, le vin, les jeux, les combats et les consolations de l’âme, cela importe à tous, et tous doivent être initiés à ces arts sacrés de la vie.
Un jour, chaque mois, est consacré à la liberté, à la spontanéité la plus entière.
- Ponocrate s’applique à faire un homme, et non pas un moine ni un scribe ; au lieu de rien étouffer, de rien diminuer chez cet enfant aimé de la nature entière, pour la création duquel se sont entendus les quatre éléments, il veut développer d’harmonie toutes les forces physiques et morales déposées mystérieusement en ce résumé du monde . •
ourquoï a-t-on répété que l’histoire de Gargantua n’était qu’une histoire de mangeurs? Où a-t-on vu cela ? Je sais bien que l’ancien Gargantua, antérieur à Rabelais, n’était qu’une sorte de personnification de la mangerie monacale et seigneuriale; mais Rabelais ne prit point ce personnage en mauvaise part : il en voulut faire, tout au rebours, le modèle des rois et seigneurs. Il fit de sa Chronique , non pas une œuvre de critique et de négation, mais une œuvre d’affirmation, d’éducation, d’espérance. Lui-même a dit de son livre: Bon espoir y gît au fond. Il affirma, témoigna que le bien était possible, montra, comme Dieu l’avait reconnu au commencement, qlie le monde était bon,
et voulut en Gargantua, anoblissant le héros populaire, comme il l’avait promis à Dolet, montrer le guide de toutes perfections humaines. Loin donc d’en avoir fait un mangeur, je lis (chapitre 23 ) : Note\ que son dîner estoit sobre et frugal. Au chapitre 24, il dit que, dans les jours pluvieux, ils mangeaient plus sobrement encore.
es promenades causeuses et savantes de Ponocrate avec son élève et ses compagnons rappellent le séjour de Rabelais à
Legugé chez le bon évêque d’Estissac, au milieu de
ses amis :
« Passans par quelques prez ou aultres lieux herbuz, visitoient les arbres et plantes, les conférens avec les Livres des Anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides,Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs plenes mains au logis ; desquelles avoit la charge un jeune Page nommé Rhizotome; ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et aultres instruments requis à bien arborizer. »
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Après le dernier repas, après la causerie du soir, « en pleine nuict devant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert, veoir la face du Ciel... Ils prioient Dieu le créateur, en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir.
« Ce fait, entroient en leur repous. »