‹ Rabelais et son œuvreChapitre 4 sur 8 · XLI V · texte numérisé non relu

XLI V

argantua, toujours dirigé par Ponocrate,

vient achever son éducation à Paris : c'est alors que son père le rappelle, ses Etats étant envahis par Picrochole. Il y a là des discours pleins de sagesse, d'admirables récits de batailles; après quoi, la victoire demeure à Grandgousier ,

parce qu’il est juste, parce qu'il est actif et courageux,

avec l’esprit de paix.

’est ici qu’il faut se reporter au temps, si J§?ron veut se représenter l’effet que put SSs avoir, pour les contemporains, la harangue

à Picrochole, répandue entre les deux armées envahissantes de Soliman et de Charles-Quint : « Foi , Loi, Raison, Humanité, Dieu, vous condamnent, et

vous périrez, leur dit-il Le temps n’est plus

d’ainsi conquester les royaulmes... Ceste imitation des anciens, Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et aultres telz, est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer chascun ses Pays et Terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarasins et Barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelons briguanderies et meschansetez.

« Mieulx eust faict Picrochole soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pillant ; car, par bien la gouverner, l'eust augmentée; par me piller, sera détruict. »

a victoire gagnée, le noble Gargantua, avec ses compagnons, parmi lesquels est maintenant frère Jean, fonde le temple des Thélémites, c’est-à-dire le temple des hommes libres. Ici, la prose ne suffit plus à l’enthousiasme de maître François, il lui faut la parole créatrice des dieux : c’est aux sons de la lyre, comme Apollon et Neptune, qu’il bâtit X abbaye de Thélème, c'est-à-dire l’abbaye de la Liberté; s’élevant au ton des prophètes, il grave en dithyrambes les lois de ce libre séjour. Par des strophes rapidement cadencées, il en exclut les hypocrites, cafards, scribes, clercs, pharisiens, ba\ochiens, usuriers , mangeurs du populaire, puis les séditieux, larves, lutins , mutms.

Cy n’entrez pas, Hypocrites, Bigotz ,

Vieux Matagots, Marmiteux borsouflez ,

Torcoulx

Cy n’entrez pas, Masche-fain Praticiens, Clercs, Basauchiens, Mangeurs du Populaire.

Mais de quelle voix séduisante il y appelle, en

chantant, tous nobles et francs chevaliers, avec les belles et vertueuses dames, puis les bons et doctes prêcheurs humains et débonnaires, qui savent, quoy

qu’on gronde, interpréter l’Évangile purement, en-

fièrement et simplement!

Cy entrez, vous, qui le sainct Evangile En sens agile annoncez quoy qu’on gronde; Céans aurez un refuge et bastille Contre l’hostile Erreur, qui tant postille Par son faulx stile empoisonner le Monde ; Entreç, qu’on fonde icy la Foy profonde , Puis qu’on confonde, et par voix et par rolle, Les Ennemis de la saincte Parolle.

La Parolle saincte Jà ne soit extaincte En ce lieu très sainct ;

Chascun en soit ceinct;

Chascune aye enceincte La Parolle saincte.

Cy entrez, vous, Dames de hault paraige ;

En franc couraige entrez-y en bon heur, Fleurs de beaulté à celeste visaige,

A droit corsaige, à maintien prude et saige; En ce passaige est le séjour d’Honneur.

J’ai déjà cité ces beaux vers; mais qui s’en pourrait lasser?... Ainsi, vous le voyez, la plus grande parole du XVI e siècle fut inscrite par Rabelais au fronton de l’abbaye de Thélème :

ENTREZ qu’on FONDE ICI LA FOI PROFONDE! .

e Gargantua eut un succès immense :

— Il en fut plus vendu par les Imprimeurs en deux moys , qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans , disait en souriant maître François.

Et le succès s’est continué depuis trois siècles et se continuera, soyez-en sûrs, tant que vivra la France. Et ce n’est pas seulement au XVI e siècle qu’il en fut en France plus vendu que de Bibles ; aucun livre depuis (excepté Molière et La Fontaine) n’a eu chez nous autant d’éditions. Qu’eût-ce été, si la difficulté du langage n’eût arrêté un grand nombre de lecteurs !

J’ai quitté Rabelais à Lyon, pantagruélisant chez Dolet; je l’y retrouve encore, étonné lui-même de l’avidité du public à boire au tonneau pantagruélique. Gela lui donna le goût des livres populaires. Il se mit sur-le-champ à composer un almanach pour 1 533. Ceci, d’ailleurs, était indispensable. Les almanachs et astrologues, depuis quelques années, ne

pronostiquaient que désolations. En 1524, un astrologue allemand nommé Stofler avait annoncé que la conjonction de Jupiter, Saturne et Mars devant avoir lieu cette année-là dans le signe des Poissons, il en devait résulter un débordement de la mer, et, par suite, un déluge universel. L’approche de cette conjonction des trois grandes planètes dans les Poissons jeta l’épouvante et la terreur en Europe. Rabelais voulut confondre ces fols ; il s’était fait le gardien des âmes*, il les protégea comme un père, autant qu’il put, contre toutes erreurs, contre toute hallucination, contre les vaines tristesses; le monde avait assez de ses malheurs réels sans s’en forger encore d’imaginaires. La croyance à un cataclysme universel était quasi générale.

« Oui, disait Rabelais, s’il n y avait que les rois pour gouverner la terre; mais, quelque chose que vous disent ces fols astrologues de Louvain, de Nu- . remberg, de Tubingue et de Lyon, ne croyez pas . que, cette année, y ait autre gouverneur de l’universel monde que Dieu le créateur, lequel, par sa divine parole, tout régit et modère, par lequel sont toutes choses en leur nature, propriété et conditions, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient en un moment réduites à néant, comme de néant elles ont été produites en leur être.

Garde lui vient, en lui est, et par lui se parfait tout

être et tout bien, toute vie et mouvement.

« Sans doute, continue-t-il, si Dieu ne nous aide, nous aurons prou d’affaires ; mais, au contre-point, s’il est pour nous, rien ne nous pourra nuire : Si Deus pro nobis , quis contra nos? dit l’apôtre saint Paul. »

Et je le vois, en effet, la même année, inscrire en tête d’une édition nouvelle du Gargantua sa belle ' devise grecque : Aya9>j cpv ©ea> : Que craindre de la destinée avec Dieu ?

Cet almanach pour 1 533^ qui nous est parvenu, nous montre une fois de plus qu’il ne faut point chercher les personnages réels de Rabelais parmi les

rois et les grands personnages du temps. Si Ton veut

absolument qu’ils aient existé, on les trouverait bien plutôt parmi ses amis les plus simples, qu’il se sera plu, dans cette fantasmagorie, à habiller en puissants et invincibles empereurs. Plusieurs, en effet, étaient, . à ses yeux, des souverains indomptables dans le royaume de Vérité. Si les villages de son enfance deviennent, dans son livre, de puissants empires, il est bien naturel aussi qu’il transforme en monarques tous ses amis. D’ailleurs, c’est des petites gens qu’il aime à s’occuper :

« La plus grande folie du monde, dit-il dans cet

almanach, est penser qu’il y ayt des astres pour les ro y s i P a P es et groz seigneurs, plustout que pour les paoures et souffreteux... le laisseroy es aultres folz prognosticqueurs à parler des roys et riches, et parleroy des gens de bas estât... »

iMlé

uoique le Gargantua n'eut paru que sous [le nom d ' Alcofrib as N aster — anagramme fde François Rabelais, — personne n’avait eu le moindre doute sur son auteur; il reçut des félicitations en vers, en prose, en latin, en grec. Le plus heureux de tous, ce fut le cardinal Du Bellay. II n’avait pas vu Rabelais depuis longtemps ; il arrivait justement de son ambassade d’Angleterre : il nomma le livre de Rabelais un nouvel Évangile. Il disait avec respect, le livre , le livre de vie ; il y trouvait, disait-il, le véritable élixir contre toute blessure. Maître François, lui-même, ne put s’empêcher de sourire un peu à tout cet enthousiasme ; néanmoins, voyant cette soif ardente, il continua la Chronique , et donna tout de suite le deuxième livre sous le titre de Pantagruel , roi des Dipsodes (altérés).

IOO —

C'était la même année que l'almanach, en 1 533 ; Rabelais avait cinquante ans.

e deuxième livre se ressent de cette précipitation ; excepté le prologue, où maître François s’égaye lui -même de l’enthousiasme du bon cardinal, ce deuxième livre est long, languissant ; la fin même, en plusieurs endroits, semble peu digne de son auteur. Je croirais aussi volontiers à quelques interpolations.

Mais l’origine, la généalogie, la nativité du grand Pantagruel, le deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec, les faits du noble Pantagruel en son jeune âge , quelle veine !

Pantagruel étudie d’abord à Poitiers; il vient à Maillezais, à Legugé; il visite le noble Ardillon; il traverse Sansay, Celles, Colonges, A Fontenay-le- Comte, il salue le docte Tiraqueau. Altéré de science, mais calme en son âme et plein de confiance aux destinées d’un monde où Dieu seul préside, le royal promeneur cherche en tous lieux où apaiser sa soif : il voyage d’université en université, c’est-à-dire de

IOI

beuverie en beuverie. Il arrive à Montpellier, et il y séjourne quelque temps; mais, toujours grand amateur de pêrégrinité , il recommence ses promenades : il voit Avignon, Valence, Bourges, Orléans, etc., etc.

Enfin il vient à Paris : il y visite avec respect la belle librairie Saint-Victor, si chère aux pantagruélistes et à laquelle Jean Bouchet légua tous ses livres, à la condition qu’elle serait rendue publique. — Ceci, parmi tant d’autres choses, nous montre ce qu’étaient les pantagruélistes, combien toute leur vie ils eurent à cœur l’éducation du genre humain. Désaltérer fut véritablement leur devise. Qu’on songe à l’amour de Dolet pour l'imprimerie , inventée, dit Rabelais, par inspiration divine ; qu’on se rappelle l’ardeur qu’il mettait à dissiper les ténèbres gothiques, en publiant pour la première fois la plupart des chefs-d’œuvre de l’antiquité.

W&Ëi

'est à Paris que le géant reçoit une admirable lettre de son père Gargantua; c’est là aussi qu’il rencontre Panurge , qui lui dit, en quatorze langues, sa faim, son dénûment, ses mi-

sères, qui sont celles du peuple , et lequel il aima toute sa pie; car un trait distinctif des mythologies pantagruéliques , c’est combien on s’y aime. Les voilà donc voyageant ensemble, Pantagruel et Panurge — toute soif et toute œuvre; — ils ne se quitteront jamais. Quoi que puisse faire Panurge, le bon Pantagruel l’aimera toujours. Ce n’est pas seulement la fraternité, dans Rabelais, qui est enseignée, c’est la paternité. Il fait sentir que le don d’être amis, c'est avoir dans l’âme les uns pour les autres un souffle de la Providence. Aimer quelqu’un , disait-il, c’est veiller sur lui d’un œil paternel.

antagruel et ses compagnons, augmentés maintenant de Panurge, apprennent à Paris que les terres de Gargantua ont été envahies par les Dipsodes (altérés), ayant à leur tête le roi Anarche. Ils partent ^ pour les repousser, ils les battent, les poursuivent jusque sur leurs terres, détrônent ce malheureux Anarche, et Pantagruel, à sa place, est proclamé roi de Dipsodie.

Mais les interminables détails de cette victoire sont

— io3 —

inventés trop à la hâte. Rabelais, du reste, s’en aperçoit lui-même; il dit en terminant : La teste me faict un peu de mal , et sens bien que les registres de mon Cerveau sont quelque peu brouille

Il comprit qu’il s’était trop pressé, que tout écrit durable devait être préparé longuement. Désormais, il n’aura plus ces précipitations. Il promet une suite, en finissant ce livre, et il en donne le programme ; mais sa Chronique, lorsqu’il la continuera, prendra un tout autre cours. On peut dire qu’à partir du livre in une nouvelle histoire commence, plus vaste en toute manière; les personnages y gardent leurs noms, mais ils se transfigurent.

Rabelais va quitter la France, Pantagruel et Panurge la quitteront aussi, et, sur la nef qui les emporte au milieu des orages à la recherche de la vérité, nous ne verrons plus que comme souvenirs apparaître le Ghinonnais, tous ces villages de son enfance : Ginais, Beaumont, Gravant, Panzoust, 111e Bouchard, la Vienne, le pont de Vède, où il pliait courir. Il donne pour théâtre à son Gargantua les pays que lui-même avait habités jusque-là. Grandgousier est seigneur de Narsay, de la Roche-Clermaud, de Sevillé, de Vaugaudry, du Gouldray, de Montpensier, de Ligré, de Cande, etc., villages tourangeaux qu’il transforme en royaumes ; ses États sont traversés par

la Vienne. Picrochole est roi de Lerné, etc. Les voyageurs de la nef pantagruélique voguent par tous les pays du monde, bientôt même le monde ne leur suffit plus; malgré les découvertes qui viennent de l'agrandir, il leur faut des îles imaginaires ; mais si loin qu’ils voyagent au pays des chimères, toujours ils reviennent à la chère Touraine, au Chinonnais. Perdus au milieu des contrées les plus lointaines et les plus merveilleuses, c’est de Ghinon qu’ils s’entretiennent. Personne n’eut un génie plus vaste que Rabelais, et personne ne fut plus de son pays.

Mais, avant qu’il reprénne son livre, quatorze années s’écouleront, et Rabelais apprendra bien des choses. Une vie nouvelle va commencer pour lui, vie d’action, de voyages et d’aventures.

Malheureusement, nous avons peu de détails sur cette période de sa vie, et encore est-il arrivé que souvent ses propres lanterneries , comme il disait, se sont mêlées au peu que l’on en sait. Cela s’explique très-bien : de son vivant, on se plaisait à lui faire raconter ses aventures; mais, s’il voyagea beaucoup, s’il observa beaucoup, le joyeux conteur fantasia bien plus encore.

D'ailleurs, ses aventures les plus mémorables, n’étaient-ce pas les aventures de son esprit ? En ce sens, il fut certainement le plus terrible voyageur de

— io5 —

son siècle. Mais il y avait un peu de difficulté à raconter de semblables expéditions; aussi faisait -il quelquefois de lui-même , dans ses récits , une véritable chimère qu’il revêtait de ses imaginations naïves et folles. Car, il faut le dire, ce somptueux génie aimait les pompes de Taine; sa raison inébranlable, mais humaine, paternelle et compatissante, n’était dédaigneuse d’aucun des amusements, des ornements où se plaît notre éternelle enfance. Le tout de notre être n’était pas trop, suivant lui, pour instruire et consoler le monde. Voilà pourquoi, dans ses créations, il porte souvent le luxe jusqu’à l’exubérance.

Partout où il s’arrêtait, il se plaisait à paître ses hôtes de belles billevesées. Or, souvent, arriva-t-il sans doute que, se laissant aller aux chimères, le fond, le vrai de ses histoires était emporté 'dans une sorte de féerie joyeuse. C’est ainsi que nous sont venues plusieurs anecdotes bizarres que Rabelais put très-bien, dans ses confabulations , appliquer à ses fantaisies sur lui-même, auxquelles, dans son livre, il donnait ensuite les noms de Panurge, frère Jean, Xénomanes, Gymnaste, Épistémon, etc.; mais nous ne pouvons point, sans lui manquer de respect, attribuer ces anecdotes à sa propre personne , c’est-à-dire à la personne du savant illustre, ami des hommes les

plus considérables de son siècle, et qui, jusqu’à cin-

— io6 —

quante ans, ne fut point du tout, pour ses contemporains comme pour nous, l’auteur du Gargantua, mais un écrivain de livres sérieux, un très-docte et très-éloquent professeur : « médecin célèbre, savant dans les langues grecque et latine et fort habile dans sa profession, » écrivait de Thou.

LU

ous les grands esprits, au XVI e siècle, par un sentiment de curiosité sainte ou profane, se sentaient attirés vers l’Italie : la splendeur des arts, les souvenirs de l'ancienne Rome, l’éclat et peut-être la ruine imminente de la Rome papale, en faisaient le centre du mouvement universel. Mais ce voyage était terrible : de ceux qui l’accomplissaient, disait-on, les uns revenaient fous, les autres hérétiques — tels, sans doute, que le Biscayen Loyola et l’Allemand Luther. — Mais la France, en maître François, y sut conserver son bon sens et sa joie. On imagine s’il désirait de con • naître Papimanie! Par bonheur, le cardinal Du Bellay est nommé, cette année-là, ambassadeur à Rome. Il passe par Lyon, propose à Rabelais de l’emmener avec lui en qualité de médecin ; Rabelais

accepte, plein de joie, plein de reconnaissance. C’était, dit-il au cardinal, la chose que depuis longtemps il désirait le plus. Quelques-uns cependant lui représentaient les dangers qu’il y avait pour lui à ce voyage ; il oubliait donc ce qu’il avait dit des moines dans ses deux premiers livres ! Non ; mais il comptait sur sa joyeuse humeur, et, d’ailleurs, il savait bien que la protection du cardinal, représentant le roi, serait toute-puissante. Aussi ne put- il être ébranlé dans sa résolution de le suivre, voire allâtil à tous les diables.

Le malicieux docteur avait, en partant, plusieurs projets, disait-il : d’abord celui de faire un livre sur les plantes, sur les animaux, sur les drogues particu- * lières à l’Italie. Cela rentrait, ajoute-t-il , dans la médecine, qu’il appelait so?i art {quod erat artis meæ). Il se proposait aussi de faire, pour monseigneur le cardinal qui le désirait fort, une topographie de la ville étemelle et une histoire des antiquités romaines. De plus, il manifestait l’intention de connaître plusieurs personnages illustres des contrées que ce voyage lui ferait parcourir, avec lesquels il voulait, disait-il, s’entretenir familièrement de certains problèmes qui, depuis longtemps, le tenaient en grande perplexité. On voit cela dans une épître en latin adressée au cardinal.

— io8 —

Mais ce qu’il n’avouait à personne, et ce qui le poussait le plus vers Rome, c’était le désir d’étudier par lui-même les animaux curieux de Vile Sonnante ; il appelait ainsi les Etats de l’Eglise.

Le voilà donc en route, le voilà chez les bons Papimanes... Il se mit à observer toute chose avec une curiosité juvénile, interrogeant la nature, les hommes, les monuments, les cérémonies, les usages. Il n’eut point de repos qu’il rie se fût fait un tableau complet et de la ville, et de ses édifices, et de ses habitants. Il écrivait, il dessinait sans cesse. Si l’on eût vu les notes recueillies par ce singulier voyageur, — farraginem annotationum, — que de choses étran- * ges ! des signes inconnus ! du grec î de l’hébreu ! de l’arabe ! peut-être de l’astrologie et de la magie ! puis des conversations reproduites, des fragments de lectures, des dessins ; fantasmagorie, sorte de rêve où tout était à demi déguisé, à demi et tout à fait ! Dans le Pantagruel , où plusieurs de ces notes ont été transportées, on sait et l’on ne sait ce que c’est; la réalité vacille, comme au sortir d’un cauchemar terrible.

Les maisons chantent; je dis maisons, et ce sont cages grandes , riches , somptueuses et faites par merveilleuse architecture .

Quant aux oiseaux , uniques habitants de ces

cages, à les voir de prime -face , eussiez dict que fussent hommes , toutes foys ne Vestoient mie.

On eût vu, dans ces notes, plusieurs de ces oiseaux dessinés à peu près tels qu'on les trouve encore dans les Songes drolatiques de Pantagruel , attribués longtemps à Rabelais; et, sans doute, on eût été saisi d'épouvante à ce renversement des lois de la nature.

« Hélas ! pauvres Papimanes, disait maître François, d'où vous peuvent venir tous ces oiseaux ? — Iis nous viennent de l’autre monde (i) : partie d’une contrée grande à merveilles, laquelle on nomme Jour sans pain ; partie du pays de Paresse. Tous les ans, par volées, ces oiseaux ici nous viennent, laissant père et mère, tous amis et parents. La manière est telle : quand en quelque noble maison de cette contrée dernière y a trop d’enfants, soient mâles, soient femelles, de sorte que, qui à tous part feroit de l’héritage , — comme raison le veut , nature l’ordonne et Dieu le commande,— la maison seroit dissipée; c’est l’occasion pourquoi les parents s’en déchargent en cette île Bossard. Je l’appelle Bossard , car, ordi-

(i) J’emprunte à Rabelais lui-même ces détails (voir livre V, chapitre iv), mais je demande qu’il me soit permis, pour ce passage et pour quelques autres, d’abréger un peu et de rajeunir l’orthographe, ceci n’étant qu’une libre interprétation et non une citation textuelle.

Page 1