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chapitre des frères Fredons

En effet, ce V e livre, qui fut publié après la mort de Rabelais, parut d’abord sans l’épisode de la quinte ; ce ne fut que quelque temps après qu’un éditeur s’avisa de cette augmentation. Peut-être ces chapitres intercalés furent-ils des chapitres trouvés à l’état de projet dans les papiers de maître François,

dont la rédaction et la mise en ordre furent confiées • à quelque écrivain du temps. On sent que dans ce long épisode le souffle manque; ce n’est qu’un interminable procès-verbal sans invention, sans verve, sans génie.

Quant aux chapitres sur les frères Fredons, sur le voyage dans l’île de Satin et dans le pays de Lantemois, ajoutés aussi après coup, c’est bien du Rabelais; seulement, s’il les eût publiés lui-même, je me figure qu’il les eût placés ailleurs, ou rattachés d une autre manière au voyage à l’île* Sonnante. Peut-être le V e livre n’aurait-il pas été encore le dernier. Sans doute, l’arrivée au temple de la Dive est bien la fin du livre; mais, dans le plan qu’il s’était tracé, avant d’en arriver là il pouvait ajouter indéfiniment. Toutefois , en cas de mort , il écrivit d’avance cette fin testamentaire de son Pantagruel , qui en est évidemment la partie la plus soignée de forme et la plus inspirée.

a seconde partie du IV e livre venait de paraître et avait été, par Henri II, déclarée profitable, lorsque le cardinal de Guise et monseigneur Du Bellay, d’accord dans leur admiration, dans leur amitié pour maître François, le nommèrent ensemble curé de Meudon.

Rabelais accepta avec joie. Ce titre de curé (du latin curare , avoir soin) lui plaisait et répondait bien à ses propres instincts. Il était si bien né pour cela que ce titre, dès qu’il l’eut, lui resta par-devant la postérité, par-devant toutes les traditions populaires, quoiqu’il ait été curé fort peu de temps (deux ans seulement), et qu’il ait été, au contraire, longues années professeur, médecin et secrétaire d’ambassade. Mais la postérité presque jamais ne se trompe dans le point par où elle saisit un homme. D’ailleurs, le monde attend toujours le curé de la France, et Rabelais est resté le type de ce magistrat national des âmes. Il a été le premier prêtre d’en bas qui ait replacé les choses de Dieu dans la liberté, dans l’esprit de la France, qui ait été curé suivant le triple

idéal de la conscience, de la patrie et de la vérité.

Il venait, d’ailleurs , dans des conditions qui étaient celles que l’instinct de tous les peuples demande à l’éducateur religieux : il était âgé, il était éprouvé, connu ; il avait servi Dieu dans la grande mêlée de son siècle, il était en droit, maintenant, de lui consacrer ses années de repos. Ajoutons qu’il pouvait être aussi, par sa science, lé médecin des corps, le conseiller universel. Qui n’aurait confié volontiers à un tel homme l’éducation de sa famille ? Car l’éducation, l’ineffaçable empreinte apposée sur une jeune âme, ne vient pas de celui qui lui apprend à lire, mais de celui qui lui apprend Dieu et la création. C’est celui-là qu’on aime, car il satisfait les plus doux, les plus mystérieux besoins de l’âme.

Rabelais comprit d’abord que ce titre de curé le devait élever au-dessus de toute polémique; il cessa de rien publier davantage de son Pantagruel.

Il voulut non-seulement que sa vie fût innocente, mais encore qu’elle apparût telle à ce troupeau auquel il se croyait chargé d’enseigner d’abord que la vertu n’est pas une chimère, qu’on la peut voir en ce monde. Il voulut, malgré son âge, malgré le besoin qu’il avait alors de tendres attentions, qu’aucune femme n’entrât dans son presbytère. Au dire même de ses ennemis, il s’acquittait scrupuleuse-

ment de tous ses devoirs. Il prêchait, le dimanche, ses paroissiens assemblés, et faisait chaque jour la leçon aux petits enfants. Qui n’eût voulu l’entendre ! qui n’eût voulu, par un beau jour de Pâques, assister à sa messe , contempler sa majestueuse et sereine figure, lorsque, entendant chanter autour de lui : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, il repensait, avec un divin sourire de satisfaction, à cette soif infinie de son Pantagruel !

Il apprenait, dit-on, le plain-chant à ses enfants de chœur; il montrait à lire aux plus pauvres, se plaisait à orner lui-même son église, le faisait avec goût et n’y employait le plus souvent que des fleurs. Il les avait, en effet, toujours aimées; elles avaient été l’objet de ses premiers triomphes à Montpellier, elles lui rappelaient les charmantes années passées à Legugé, et ses études sur la botanique. Quoi de plus simple qu’il aimât à voir dans son église ces fleurs bienfaisantes, destinées par la nature à charmer et . guérir? On accourait de Paris pour le voir sous ses ■habits sacerdotaux, pour causer avec lui et pour l’entendre prêcher.

La tradition nous rapporte qu’après l'office il fit quelquefois danser lui-même les jeunes gens de Meudon devant le presbytère ; c’est un vrai bonheur de croire à cette histoire : elle répond à ce besoin

que nous avons tous de sentir mieux notre fraternité par la présence, au milieu de nous, d’un vieux conseiller paternel.

Dans ses heures’ de loisir, il se délectait à lire les Moraux de Plutarque, les beaux dialogues de Platon , mais surtout Y Évangile. Puis il se rappelait toute sa vie passée : il avait parcouru les cités les plus enchanteresses, Florence, Rome, Venise, etc.*, il avait connu les plus illustres et les plus puissants personnages : savants, poètes, capitaines, ambassadeurs, rois, empereurs, papes ; et cependant, chose étrange ! ce qui lui revenait le plus souvent au cœur, ce n’étaient ni les rois, ni les papes, ni les vaillants hommes de guerre, ni les docteurs illustres, ni les cités glorieuses; c’étaient les buveurs de Chinon, c’était le cabaret de son père. Telle est la force des souvenirs d’enfance ! Il les avait vus à l’éveil de lui- • même, et les avait enveloppés de son innocence d’alors. D’ailleurs, ils avaient tous des figures si cordiales, si franches, si joyeuses! Et puis, lorsqu'ils trinquaient, il partait de leurs yeux une telle étincelle qu’il semblait, après soixante ans, au solitaire curé de Meudon, que son âme en était encore pénétrée. Il lui semblait que son génie se fût allumé au choc au trinq de leurs verres; les premiers, et pour toujours, ils lui avaient révélé la bonté humaine.

Aussi, dans les pensées sérieuses qui l’occupaient alors pour les derniers chapitres de son Pantagruel , qu’il ne voulait pas publier, mais qu’il voulait que l’on trouvât terminé après sa mort; dans le temps même où nous le voyons trouver cette sublime définition de Dieu, que Pascal lui a enlevée ( sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part), le mot sacramentel qu’il fait prononcer à la pontife Bacbuc, quel est-il? C’est la chère syllabe : Trinq. Quand on songe à tout ce que signifie ce mot pour lui, on voit bien ce qu’il a pu entendre par là, c’est-à-dire : Aimez-vous, mes amis, soyez bons et rapprochez vos cœurs, comme les buveurs de Chinon. Trinq ! Oh! s’il m’était permis de parler ici, non plus avec les seules pensées d’un homme du XVI e siècle, mais comme un homme du XIX e , c’est-à-dire avec les espérances

permises en ce temps-ci, je dirais que le mot fati-

dique, inscrit dans les entrailles de la terre, non pour les individus seulement, mais pour les nations, est aussi le mot trinq. Puissent les peuples, dans un rapprochement fraternel, le réaliser bientôt! La France Ta eu, ce beau moment du trinq , dans ses fédérations de 1790. Hélas ! quand reviendront de semblables moments! -

Mais nous voici partis bien loin du presbytère

deMeudon. Retoumons-y; pourtant ne nous hâtons pas trop non plus, car nous n’y rentrerons que pour assister aux derniers moments de Rabelais. C’est en ces circonstances qu’il est besoin, comme pour tous ceux qu’on aime, de ne pas croire à la mort.

On n’a aucun détail sur la maladie qui emporta Rabelais ; on sait seulement qu’étant venu à Paris aux premiers jours d’avril 1 553, après deux ans de résidence à Meudon, il y mourut le 9 du même mois, dans la rue des Jardins, à l’âge de soixante et dix ans.

S’étant senti malade, n’aurait-il pas quitté, ne le pensant faire que pour quelques jours, sa solitude de Meudon, pour venir chercher des soins dans la famille de l’un de ses amis, de Tiraqueau,.par exemple ?

Quoi qu’il en soit, le bruit de sa maladie, qui, sans doute, prit tout à coup un caractère grave, se répandit bien vite, et il était à ses derniers moments et venait de recevoir l’extrême-onction, lorsqu’un domestique, assez niais, de monseigneur le cardinal Du Bellay, se vint informer de son état. Rabelais

voulut lui parler lui-même : « Mon ami, lui dit-il, tu

diras au noble cardinal dans quel état tu me vois ; que je suis prêt à partir pour la navigation suprême ; que j’aurai tout à l’heure le véritable mot de la Dive- Bouteille; dis-lui adieu de ma part, et qu’il

continue d’être heureux en ce monde, et que, pour moi, je vais quérir un grand peut-être. »

Le domestique crut que le grand peut-être était le diable d’enfer; il fut épouvanté. Ce mourant qui, d’un regard terrible, dans son agonie, lui avait parlé de bouteille, c’était plus pour le pauvre garçon quil n’en pouvait comprendre. Il courut dire au cardinal Du Bellay que M. le curé de Meudon était mort ivre.

Cependant Rabelais respirait encore. Il parlait, il souriait à ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il sentit monter son dernier souffle, il dit ces paroles : Tire\ le rideau, la comédie est finie, et il rentra en paix dans le sein de la vérité éternelle.

Ses funérailles se firent à Saint-Paul, de la manière la plus simple. Son corps fut déposé au pied d’un arbre que l’on montrait encore un siècle après, et que Molière et la Fontaine ont pu voir.

Quant aux paroissiens de Meudon, ils voulurent, puisqu’ils ne le trouvaient plus au presbytère, avoir au moins son portrait sur la porte, ce qui eut lieu, et il y resta longtemps. Combien de bonnes gens, jusqu’à ce que la génération eût disparu, lui jetèrent, en passant, un regard de reconnaissance, Dieu seul le sait!...

Plusieurs vieillards , à Meudon , au temps de

Henri IV,: parlaient encore de lui avec Tespect. C’était là, non dans les livres, qu’il eût fallu chercher la vraie tradition sur son compte.

Un siècle après sa mort, le peuple de Paris disait encore, en proverbe : « Allez à Meudon demander conseil à M. le curé. »

Et vous qui lisez sa légende, si, dans des circonstances difficiles et tristes, vous vous sentiez abattus, si surtout vous sentiez faiblir en vous l’esprit de la France, l’esprit de sa Révolution, moi aussi, je vous dirais, mes amis, de demander conseil à François Rabelais.

y AJ

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