‹ Rabelais et son œuvreChapitre 7 sur 8 · IÔ · texte numérisé non relu

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tait les contemporains, c’est que le conte était brodé de telle façon sur l'histoire, qu’il devenait quasi impossible de distinguer l'un de l’autre. Les deux mondes fantastique et réel s’absorbaient mutuellement d’un bout à l’autre du livre, qui devenait ainsi chose indéfinissable comme la vie même, un mélange de sublime et de burlesque que Ton ne peut point se retenir d’aimer, parce qu’on y sent, au fond, quelque chose d’immuable et d’éternel : bon espoir y gît.

Il ne faut pas oublier combien le fantastique, l’obscur, tenaient de place alors dans les esprits; ce siècle apparaissait comme un grand sortilège : la nuit du moyen âge allait finir, des scintillations de lumière apparaissaient partout et donnaient à la création une lueur ‘douteuse d’autant plus effrayante alors que l’on ne savait pas encore ce que l’on voyait. Dans ce combat de la nuit et de la lumière, il se formait je ne sais quelles ombres soudaines qui, facilement, étaient prises pour le mauvais Esprit. Luther, aussi bien que Loyola, nous affirme qu'il a vu le diable.

Que dis-je! Ambroise Paré, le pire de la chirurgie française, un des hommes les plus dévoués de ce siècle à l’affermissement de la science et de la raison, n’en croyait pas moins à la magie, aux démons, aux plus épouvantables histoires, aux diables

transformés en crapauds, chats-huants, corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats, loups, taureaux, transformés en hommes et même en anges de lumière.

La nuit, il 'les entend hurler, traîner des chaînes, bercer les enfants, feuilleter ses livres et compter son argent. Il parle de châteaux soulevés en lair par les démons et remis à leur place... Mais, à la même époque, Paracelse enseignait de bien autres mystères!...

Dans les livres de science les plus vantés on lisait les mêmes choses que dans l’Apocalypse. L’imagi-. nation, depuis des siècles, avait entassé dans ces annales du rêve les bêtes les plus fantastiques : dragons volants, loups-garous, licornes, leucrotates, mantichores, catoplèbes, etc. Pline décrit des hommes sans bouche qui ne parlent ni ne mangent; d’autres qui ont des oreilles si grandes qu’ils s’en enveloppent tout le corps comme d’un manteau. Il rapporte qu’en de certains pays les juments sont fécondées par le vent. Quelques voyageurs prétendaient avoir vu dans Vile de Cimbulon un arbre dont les feuilles en tombant se transformaient en animaux très-agiles, qui sur-le-champ se mettaient à courir et ne se nourrissaient que d’air. Un autre arbre, pour se garantir du froid, avait la faculté de se raccourcir et de rentrer dans la terre ; les bota-

nistes les plus célèbres au XVI e siècle vous racontaient sans broncher ces histoires.

La science était alors dans un tel dédale que déjà, trois siècles auparavant, Roger Bacon, ce précurseur de Cuvier (de l’avis de Cuvier lui-même),, avait émis le vœu qu’on brûlât tous les livres afin que l’esprit humain, dégagé des rêves du passé, pût entrer librement dans une observation nouvelle de toute la nature.

Voilà, pour le bien comprendre, au milieu de quelles sombres visions il faut replacer le Pantagruel, Rabelais, suivant le vœu de Roger Bacon, y brûlait dans un grand feu de joie toutes les vieilleries du pays de Ouï-dire.

|n a souvent parlé de l’obscénité du livre l de Rabelais; qu’on se rappelle donc les , mœurs de ce temps-là, et les conversations même des dames (on les peut voir encore dans Brantôme, ainsi que les occupations des gentilshommes d’alors); contentons-nous, sur ce point, d'une seule remarque : dans le temps même où tous

les esprits étaient pleins des œuvres de l’Arétin, lorsqu’on les trouvait, avec les gravures de Marc- Antoine, au chevet de tant de cardinaux eux-mêmes, Rabelais, qui, cependant, n’oubliait rien dans sa chronique, ne lui fit jamais l’honneur de le nommer. S’il ne nous était resté de ce siècle que le Pantagruel, l’Arétin eût été à jamais effacé de la mémoire des hommes.

Puisque, sans y songer, je me suis laissé aller à ces digressions sur la chronique pantagruélique, je veux dire encore ceci : qu’il est arrivé à Rabelais ce qui est arrivé à tous ceux qui ont caché la sagesse sous des bouffonneries; des esprits grossiers n’ont pas craint de toucher à ses œuvres, de les interpoler. C’est ainsi que, dans le V e livre du Pantagruel , qui n’en est pas moins le meilleur, je ne puis attribuer à Rabelais le tournoi de la quinte . Il faut, si Ton veut éviter les langueurs et l’ennui dans ce livre, passer tout de suite du chapitre des chats fourrés au

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