INÏKRPRÉTATIONS DE LA PROPHÉTIE
l'abbaye de Thélème? On développe son corps et son intelligence. On fait des exercices physiques, on cultive la poésie, les arts et la t^cience.
Y a-t-il une r. ligion officielle ? Y a-t-il plusieurs religions entre lesquelles on puisse ou doive choisir? Non, il n'y a ni une église, ni plusieurs églises pour un culte ou pour plusieurs cultes.
Il n'y a pas de culte officiel. Il n'y en a pas moins une religion, mais une religion privée. Il y a dans chaque appartement une chapelle oîi Ton va se recueillir et prier Dieu ; le Thélémite fait sa prière comme l'élève de Ponocrates fait la sienne; mais il la fait chez lui et à son heure.
Notez que rien n'obligeait Rabelais à mentionner cette chapelle, personne n'aurait remarqué l'omission. S'il en place une dans chaque appartement, c'est qu'il croit que chaque Thélémite doit prier; sa principale préoccupation, c'est de ne pas le contraindre, par le son de la cloche, à faire sa prière à une heure précise, et quand il n'y est pas disposé.
Le Thélémite croit donc en Dieu et le prie, c'est «la foi profonde», et de plus, il s'applique à développer toutes ses facultés, physiques et intellectuelles, à cultiver l'art et surtout la science.
Lors donc, qu'après avoir tracé le tableau de Thélème, Rabelais s'écrie avec l'église catholique : <^Sursum corda, levez les cueurs!» quand après avoir montré les amis de la vérité et de la science persécutés et opprimés, il prédit le triomphe de ceux qui auront souffert, la récompense de ceux qui auront persévéré ; il est évident que ce triomphe est celui de son idéal. Thélème n'est pas possible aujourd'hui,
308 (tArgantua. — III. l'abbaye de thélème.
elle le sera plus tard. Le temps viendra où chacun pourra adorer Dieu comme il l'entendra , cultiver complètement son esprit et atteindre à la vérité divine, qui est la science.
Mais cette idée qu'il a seulement laissé entrevoir, lui parait trop hardie , il se ménage une échappatoire.
Comme l'énigme, malgré ses commentaires, peut recevoir un autre sens, celui qui préoccupait St- Gelais avant que Rabelais se fût emparé de ses vers pour les transformer, c'est ce sens que frère Jean va mettre en lumière :
— Par St-Gauderon, dit le moine, telle n'est mon exposition. Le style est de Merlin le prophète . . .
C'est une manière de désigner Mellin, en fai sant penser à Merlin le prophète dont les prédictions avaient encore tout leur prestige.
. . Donnez-y, poursuit le moine, allégories et intelligences tant graves que voudrez et y resvassez , vous et tout le monde, ainsi que voudrez. De ma part^ je n'y pense autre sens enclos qu'une description du jeu de paume sous obscures paroles. Les suborneurs des gens sont les faiseurs de parties qui sont ordinairement amis. Et après les deux chasses faites, sort hors le jeu celui qui y estoit et l'autre y entre. Les eaux sont les sueurs. Les cordes des raquettes sont faites de boyaux de moutons ou de chèvres. La machine ronde est la pelotte. Après le jeu, on se rafraîchit devant un clair feu et change l'on de chemise. Et volontiers banquette l'on, mais plus joyeusement ceux qui ont gaigué. Et grand chère.
C'est sur ces mots que se termine le livre. C'est Ja conclusion prudente, le faux-fuyant que Rabelais se ménage en cas d'attaque ; mais sa pensée réelle a été énoncée par Gargantua.