LES AMOURS DE PANDRGE
d'avoir un prétexte de se venger d'elle. Toutes ses paroles respirent cette haineuse envie que les déclassés comme lui éprouvent souvent pour ceux que le hasard de la fortune a mis au-dessus d'eux et auxquels ils se sentent supérieurs par l'esprit. — Vous ne voulez pas de moi, dit-il à la dame, eh bien, je mettrai tous les chiens à vos trousses ! Il tue une chienne, la coupe par petits morceaux, puis il va trouver la dame à l'église. C'était le jour de la procession du saint Sacrement. Il lui remet des vers et, pendant qu'elle a la bonté de les regarder, il sème sur elle les morceaux de la chair de la chienne. Quand on sort de l'église, les chiens attirés par l'odeur , accourent de tous côtés après la dame et salissent sa robe. Elle s'enfuit chez elle, en toute hâte, mais les chiens la suivent et se vengent sur sa porte de ne pouvoir plus salir ses vêtements.
xvn.
Le second livre se termine comme le premier par une guerre, mais les détails en sont moins heureux.
Pantagruel vivait joyeusement à Paris lorsqu'il apprit que son père avait été transporté par la fée Morgue au pays des fées, et qu'à la nouvelle de son absence, les Dipsodes avaient pénétré dans le pays d'Utopie et assiégé la grande ville des Amaurotes, autrement dit, en traduisant les mots, que les Altérés avaient assiégé la ville de l'Obscurité. Pantagruel part sans retard et se dirige sur Rouen.
Il s'aperçoit en chemin que les lieues, assez courtes aux environs de Paris, deviennent de plus en plus longues à mesure qu'on s'en éloigne. Il se
rappelle que les lieues d'Allemagne sont plus longues encore et les plus longues de toutes ; il en demande la raison à Panurge. Panurge n'est jamais à court. Les paysans qui vont à pied disent, en plaisantant, que chaque fois quïls laissent tomber leur bâton, ils ont fait une lieue de plus. Un roi de France, suivant Panurge, employa un moyen analogue pour mesurer les distances ; il envoya de Paris, dans toutes les directions des couples de nouveaux mariés. Chaque fois que le couple s'embrassait, il devait déposer une pierre, qui indiquerait une lieue. On s'embrassait souvent au début, mais à mesure qu'on s'éloignait, les baisers devenaient de moins en moins fréquents. De là, la plus grande longueur des lieues de Bretagne et de Normandie et l'extrême longueur des lieues d'Allemagne.
Pantagruel et sa suite arrivèrent à Ronfleur, en face du Havre. Comme ils s'apprêtaient à s'embarquer, Pantagruel reçut un billet contenant une bague ornée d'un diamant et une lettre qui se bornait à une adresse. Panurge pensait qu'il y avait peut-être sur le papier des caractères écrits à l'encre sympathique et le voilà essayant tous les réactifs connus pour tâcher de faire apparaître les lettres invisibles ; tout étant inutile, on regarde l'anneau, on y trouve des caractères hébraïques, et y on distingue la fin d'une phrase qui se trouve en hébreu dans l'évangile latin de St. Mathieu: Eli, lama salachthani. «Dieu de moi, pourquoi m'as-tu abandonné ?« En considérant le diamant, on reconnaît qu'il est faux. Il y avait donc là une sorte de rébus, que Panurge expliqua ainsi: Di, amant faux, pourquoi m'as-tu laissée ? — Pantagruel se souvint
LES AMOUBS DE PANTAGEDEL. 389
alors qu'il avait été en liaison avec une dame à qui il avait oublié de dire adieu. Il aurait bien voulu lui répondre, mais le navire qui devait les emporter allait partir, et les choses en restèrent là.
Il est évident que toute cette histoire n'a été inventée que pour amener le rébus et permettre à l'auteur de faire parade de ses connaissances en fait d'encres sympathiques.
Ces deux chapitres sont les seuls où Rabelais nous entretienne des amours de ses personnages, et il a bien raison de n'y pas revenir: ce ne sont «matières de bréviaire», et il ne s'y entend pas.